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Full text of "Le problème de la mémoire: essai de psycho-mécanique ..."

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LE PROBLEME 



DE 



LA MÉMOIRE 



BF 

371 



DU MÊME AUTEUR 



Le sens musculaire, in Ai'ch. de Neurolog'e, 1887. — Traduit en 
Italien, in Giornale de Neuropalologia. Naples, 1887. 

Du rôle de l'hérédité dans Talcoolisme, 1 vol. de 216 pages, Delà- 
HAYE et Lecuosnier, Paris, 1888. — Couronné -par la Société 
médico-psychologique. — Traduit en anglais, in Wood's médical 
and surgical monographs. New-York, 1890. 

Cours d'hygiène {Manuel pratique de la garde-malade et de V infir- 
mière), 1 vol. de 164 pages, au Progrès médical. Paris, 1888, 
4* édition. 

Psychologie de Tidiot et de l'imbécile, 1 vol. in-8o de 270 pag<*s, 
avec 12 planches hors texte, in Bibliothèque de philosophie con- 
temporaine, F. Alcan, Paris, 1891. — Traduit en allemand par 
P. Brie, avec une préface du professeur Pelman. Hambourg, 
1891. — Traduit en polonais, par Goldbaum. Varsovie, 1893. — 

r 

Epuisé. 

Les troubles de la mémoire, 1 vol. in-12^ de 262 pages, avec 
36 figures, Bibliothèque médicale Charcot-Debove. — Rdeff, 
Paris, 1892. — 2*^ édition, 1900. 

Guide pratique des maladies mentales (Séméiologie, pronostic, 
indications), 1 vol. de 511 pages. G. Masson, Paris, 1893. 

Idiocy, in Twentielh century practice of medicine. Wood et G*®, 
New-York, 1897. 

Traitement de l'idiotie, in T7'ailé de Thérapeutique de A. Robin. 
RUEFF, Paris, 1897. 

Genèse et nature de l'hystérie (Recherches cliniques et expérimen- 
tales de psycho-physiologie); 2 vol. in-8^ de 526 et 333 pages. 
F. Alcan, Paris, 1897.. 20 fr. 

Etudes sur la morphinomanie et son traitement. — 1894-1899. — 
Traduites en russe, 1899. 



LE PROBLÈME 



DE 



LA MÉMOIRE 

■ ; ; ■ .' / 
ESSAI DE PSYCHO-MÉCANIQUE 



(Leçons faites à rUniveraité Nouvelle de Bruxelles, 1898-99) 



PAR LE 



1^ 

D' PAUL^SOT-LIER 



PARIS 

ANCIENNE LIBRAIRIE GEKUËK BAILLIËRE ET C" 

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR 

108, BOULEVARD SAINT-r.ERMAIN, 108 

1900 

Tous droits réserves. 



\ 



N 






LE 



PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 



PREAMBULE 



La mémoire est un des problèmes les plus importants et 
les plus captivants de la psychologie. Elle est comme la 
clef de voûte de l'édifice intellectuel. Considérée autrefois 
comme une faculté spéciale et autonome de ce qu'on appe- 
lait Tâme. elle est devenue aujourd'hui une propriété de la 
matière vivante : du domaine purement psychique elle est 
passée dans celui de la physiologie. Je crois qu'on peut 
aller plus loin et qu'elle nous permet de ramener les phé- 
nomènes psychiques aux lois de la physique générale en 
les considérant comme une forme spéciale d'énergie. 
M. Ribot, dans ce petit chef-d'œuvre de concision et de 
clarté qu'est son livre sur les Maladies de la Mémoire, ne 
semble- t-il pas avoir ouvert la voie dans celte direction, en 
insistant si justement sur l'importance, négligée jusqu'à 
lui, des associations dynamiques dans le mécanisme de la 
mémoire ? 

Loin de moi la prétention d'avoir formulé une théorie 
mécanique de la mémoire, ce qui équivaudrait presque à 

SoLLiER. — Prob. de la mém. 1 



II PREAMBULE 

une Ihéorie générale de TespriL Je me suis borné dans ce 
simple e&sai de psycho-mécanique à montrer les analogies 
qui peuvent s'établir entre le« divers phénomènes consti- 
tuant un acte mnésique et certains autres d'ordre purement 
physique et produits par de simples transformations de 
forces. 

Ce volume représente, sous une forme un peu différente 
et avec certaines amplifications, des leçons faites pendant 

r 

le semestre d'hiver 1898-99 à l'Institut des Hautes-Etudes 
de l'Université Nouvelle de Bruxelles. Je saisis avec une vive 
satisfaction cette occasion d'adresser aux vaillants initia- 
teurs de cette œuvre de haute indépendance intellectuelle 
l'expression de ma plus sincère sympathie, et tout particu- 
lièrement à MM. De Greef et Paul Janson. 

Paul Sollier 



CHAPITRE PREMIER 



IDEES ACTUELLES SUR LE ^MECANISME DE LA MEMOIRE 



Chercher à résoudre un problème psychologique, c'est ins- 
truire un véritable procès où Taccusé est Tesprit et le délit un 
phénomène psychique dûment constaté. Pour établir dans 
quelles conditions l'esprit a produit ce phénomène, il faut 
recourir à l'examen d'autres faits capables de l'expliquer, les- 
quels doivent être établis et contrôlés, et à des témoignages 
d'ordres divers — anatomiques, physiologiques, patholo- 
giques, psychologiques — qu'il faut aussi vérifier et confron- 
ter entre eux. 

C'est l'instruction d'un semblable procèsque je vais essayer 
d'entreprendre pour la mémoire. La mémoire est un fait psy- 
chologique indéniable. La conservation des impressions est 
admise comme expliquant seule la possibilité de leur repro- 
duction ultérieure, et enfin la reconnaissance de ces impres- 
sions reproduites comme appartenant au passé est un des 
caractères mêmes de la mémoire. Tant qu'il s'agit de consta- 
ter ces faits, de décomposer le phénomène de mémoire en ces 
éléments, tout le monde est d'accord. Mais dès ([u'il s'agit de 
savoir où et comment se fait celte conservation, par quel mé- 
canisme cette reproduction est possible, et à quoi tient son 
corollaire, la reconnaissance, les difficultés surgissent, les 
hypothèses s'accumulent, et l'on s'aperçoit que ce phénomène, 



4 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

si simple en apparence, est en réalité d'une complexité telle, 
que résoudre cette question c'est presque résoudre le problème 
de Tesprit lui-même. Comme Ta dit avec une grande justesse 
Ch. Richet, « de toutes les fonctions psychiques, la mémoire 
est la plus importante. Sans mémoire il n'y a rien dans l'in- 
telligence, ni imagination, ni jugement, ni langage, ni cons- 
cience. On peut dire de la mémoire que c'est la clef de voûte de 
l'édifice intellectuel * ». 

Je n'ai donc pas la prétention d'arriver à la solution d'un 
si vaste problème. Mais nous vivons actuellement sur un cer- 
tain nombre d'idées, admises d'une façon tellement courante, 
que personne ne songe à se demander si elles sont toujours 
bien d'accord avec les nouvelles données de Tanatomie nor- 
male et pathologique du cerveau, et toute une série de faits 
nouveaux mis en évidence par la psycho-pathologie. 

C'est d'ailleurs à l'aide des données de cette dernière qu'on 
a le plus étudié le mécanisme de la mémoire. Il est remar- 
quable, en effet, que l'espace consacré à la mémoire dans la 
plupart des traités de psychologie est extrêmement restreint. 
On ne trouve même pas une ligne dans le Dictionnaire de phi- 
losophie de Franck, qui renvoie aux articles : association des 
idées, attention, etc. Spencer ne lui consacre que onze pages, 
Maudsiey une dizaine, pleines de remarques ingénieuses 
d'ailleurs, Wundt une quinzaine, dont le plus grand nombre 
sont employées à la détermination de la durée des reproduc- 
tions et à la découverte de la vitesse des images de souvenir. 

Quant aux auteurs plus récents tels qu'Ebbinghaus, Binet, 
Wolf (mémoire des sons), Beaunier (mémoires des sensations 
musculaires), Bourdon (influence de l'âge sur la mémoire im- 
médiate), Bigham, Kirpatrick, Smith (recherches sur la réten- 

(1) Les origines et les modalités de la mémoire. Rer. Phil., 1886, I, p. 161. 



IDEES ACTUELLES SUR LE MECANISME DE LA MEMOIRE l\ 

tivité), W. Lewy (mémoire des longueurs, des sensations tac- 
tiles), Bernardini, Ferrari (mémoire musicale), G. MûUer, 
G. Schumanu, etc., etc., leurs travaux portent presque exclu- 
sivement sur les conditions qui influencent les qualités de la 
mémoire et surtout la rétentivité. Mais ils laissent presque 
complètement dans Tombre la question du mécanisme et de 
la nature de la mémoire. C'est précisément ce que j'ai l'inten- 
tion d'étudier ici. 

Rappelons brièvement d'abord les principales théories 
actuelles de la mémoire. L'école d'Herbart admet que les per- 
ceptions persistent dans l'esprit et ne disparaissent qu'en 
apparence. La reproduction n'est que le retour des percep- 
tions de l'état obscur à l'état conscient. Pour expliquer cette 
persistance, Luys *, admet une sorte de phosphorescence orga- 
nique des éléments nerveux. « Eux aussi, dit-il, sont capables 
de vibrer et d'emmagasiner des impressions extérieures, de 
persister pendant un certain temps, comme dans une sorte 
de catalepsie passagère, dans l'état vibratoire où ils ont été 
incidemment placés, et de faire revivre à distance les impres- 
sions premières. » Cette phosphorescence se réduit en somme 
à la persistance des impressions de l'école d'Herbart. 

Bain admet aussi cette persistance, qu'il appelle fetentke' 
ness, des impressions dans le cerveau. De plus, il les localise 
dans le même point où elles ont été produites par les excita- 
tions extérieures. Les centres de perception sont donc en 
même temps les centres de conservation des images, les 
centres de mémoire. 

Ch. Richet paraît admettre que la conservation de Timage 
tient à une irritation indéfiniment persistante dans la cellule 

(I) Les fonctions du cerveau, p. 106. 



6 LE PROBLEME DE LA HËMOIRE 

corticale. La cellule cérébrale différerait en cela des autres. 
Tandis que la cellule musculaire, par exemple, après s'être 
contractée sous Tinfluence d'une excitation, revient exacte- 
ment à son état primitif, la cellule cérébrale, au contraire, 
excitée ne fût-ce qu'une fois, garde pendant toute la vie l'irri- 
tation produite par le stimulant. 

D'autres psychologues expliquent la mémoire non plus par 
la persistance de l'excitation première, plus ou moins affai- 
blie bien entendu, mais par la persistance de modifications 
laissées par cette excitation dans la cellule cérébrale. Ils 
désignent ces modifications sous le nom de traces ou résidus. 
Ce qui persiste donc pour eux, ce n'est pas la vibration molé- 
culaire produite par un stimulant dans la cellule cérébrale, 
c'est rétat moléculaire déterminé par cette vibration passa- 
gère. Cette théorie est celle de Maudsley S Delbœuf ^ Ribot ^ en 
particulier. « Quand on parle d'idées emmagasinées dans la 
mémoire, dit Maudsley, on parle naturellement au figuré ; en 
réalité il n'y a point de dépôt où les idées attendent qu'on 
aille les chercher ; lorsqu'une idée, que nous avons eue pré- 
cédemment, devient de nouveau active, c'est simplement que 
le même courant nerveux se reproduit, plus la conscience 
que ce n'est qu'une reproduction : c'est la même idée, plus la 
conscience qu'elle est la môme. Quelle est la condition de 
cette conscience? » Le problème est remarquablement posé. 
C'est bien en effet cette reconnaissance qui est la caractéris- 
tique psychologique de la mémoire. Et Maudsley répond 
qu'on peut supposer que la première production de l'idée a 
laissé après son passage une modification de l'élément ner- 
veux grâce à laquelle celui ci demeure prédisposé à repro- 

(1) Physiologie de VEspril. 

(2) Théorie générale de la Sensibilité. 

(3) Maladies de la Mémoire. (Paris, F. Alcan.) 



IDEES ACTUELLES SUR LE MECANISME DE LA MEMOIRE 7 

duire la même activité; et que cette disposition apparaît 
dans la conscience comme une récognition ou comme mé- 
moire. La seconde activité est une reproduction de la pre- 
mière, plus ce qu'elle contient des effets restés après la pre- 
mière. « La condition physiologique de la mémoire est donc 
le processus organique, au moyen duquel les expériences 
s'enregistrent dans les centres nerveux, et se rappeler veut 
dire ressusciter les expériences dans les centres supérieurs 
dont l'activité est accompagnée de conscience. » 

Hering^ croit aussi à la persistance d'une modification ma- 
térielle du système nerveux. « Même, dit-il, quand la sensa- 
tion et la perception sont éteintes depuis longtemps, il reste 
cependant dans notre système nerveux une trace matérielle, 
une modification de la disposition moléculaire et atomique, 
par laquelle la substance nerveuse est rendue capable de 
reproduire les processus physiques et par là même les pro- 
cessus psychiques qui constituent la sensation et la percep- 
tion. M 

Delbœuf dit aussi : « Une première impression laisse une 
empreinte qui va en s*effaçant, mais ne disparait jamais. 
C'est là une remarque de la plus haute importance et que les 
faits viennent confirmer. » Ce qui prédispose la cellule céré- 
brale à fonctionner de nouveau de la même manière qu'anté- 
rieurement, c'est une modification dans l'équilibre des molé- 
cules. « Le résidu de l'action extérieure, dit-il, consiste sim- 
plement en un nouvel arrangement imposé aux molécules. » 

Van Biervliet a repris cette thèse -. a Toute image cérébrale est 
un mouvement d'une allure particulière modifiant momenta- 
nément certaines cellules de 1 ecorce cérébrale. Chaque image 

(1) Uebej' (las GedaclUniss, p. 8. 

(2) La mémoire, p. 19. 



8 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

simple, c'esL-à-dire chacune des composantes du mouvement 
complexe qui constitue l'image composée, déforme pendant 
un temps plus ou moins long la structure moléculaire natu- 
relle des cellules affectées. Les molécules vibrent dans un 
sens donné et gardent, après le passage du mouvement, une 
orientation déterminée, produisant une déformation cons- 
tante de la cellule, qui rendra plus aisée la répétition de la 
déformation considérable qui constitue l'image. Si la répéti- 
tion de la modification est fréquente, la déformation résidu 
ira en s'accentuant, si bien que la moindre impulsion réflexe 
suffira à reproduire le mouvement habituel. Parfois, grâce à 
des conditions exceptionnellement favorables, la première 
modification aura été tellement profonde, que tout choc quel- 
conque retentissant sur la cellule suffira pour reproduire 
l'image première. « C'est la théorie de la trace-disposition, 
basée sur ce fait que « la trace du passage de tout mouvement 
déformant, dans un corps solide, constitue une trace-disposi- 
tion ». 

M. Ribot admet aussi cette trace, ce résidu. « Il est impos- 
sible, dit-il, de dire en quoi consiste cette modification. Ni le 
microscope, ni les réactifs, ni l'histologie, ni l'hislochimie 
ne peuvent nous l'apprendre; mais les faits et le raisonne- 
ment nous démontrent qu'elle a lieu. » Mais à côté de Texis- 
tence, non contestable pour lui, de ces résidus, de ces modifi- 
cations permanentes des cellules cérébrales, il met en relief 
pour la première fois, comme condition de la mémoire, l'éta- 
blissement d'associations stables entre divers groupes d'élé- 
ments nerveux. « La mémoire organique ne suppose pas seu- 
lement une modification des éléments nerveux, mais la 
formation entre eux d'associations déterminées pour chaque 
événement particulier, l'établissement de certaines associa- 
tions dynamiques qui, par la répétition, deviennent aussi 



IDEES ACTUELLES SUR LE MECANISME DE LA MEMOIRE 9 

stables que les connexions anatomiques primitives. A nos 
yeux, ce qui importe comme base de la mémoire, ce n'est 
pas seulement la modification imprimée à chaque élément, 
mais la manière dont plusieurs éléments se groupent pour 
former un complexus. » Toute la théorie de la mémoire se 
trouve condensée en ces quelques lignes de la façon la plus 
nette. Par la mise en évidence de cette seconde condition de 
la mémoire, M. Ribot se rapproche de Wundt et de Sergi qui 
représentent une troisième théorie de la mémoire, mais qui, 
à la vérité, pourrait se confondre avec la précédente. 

Wundt S en eflet, rejette la théorie de Técole d'Herbart, et 
celle qui admet des résidus et des traces. Il admet : 1° un 
organe général d'aperception occupant le lobe frontal, et 
S"* des centres particuliers qui, incapables d'emmagasiner des 
images, conservent cependant des dispositions à les repro- 
duire. Cette disposition à la représentation se réduit à une 
tendance fonctionnelle des éléments nerveux centraux qui 
ont déjà subi une modification par l'exercice et à une appro- 
priation à la fonction psychique. Tout en rejetant la théorie 
des résidus on voit qu'implicitement il l'admet puisque c'est 
la modification des éléments nerveux qui amène la tendance 
fonctionnelle. 

Sergi 2 rejette les théories précédentes et toutes celles qui 
admettent la persistance des impressions. Il admet bien la 
persistance de l'excitation dans les éléments nerveux, mais 
d'une façon assez courte, car si elle était plus longue elle 
épuiserait les éléments nerveux. Il admet que les excitations 
externes ne sont pas aptes d'abord à donner une sensation 
définie ; il faut qu'elles se répètent et que les éléments seu- 
il) Psychologie physiologique, IL (Paris, F. Alcan.) 
(2) IbiiL, p. 258 et suiv. 



10 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

sibles des centres et de la périphérie s'adaptent aux excita- 
tions mêmes. Il se produit ensuite une localisation cérébrale 
et une localisation périphérique. En d'autres termes, un élé- 
ment nerveux, indifférent tout d'abord à une fonction psy- 
chique, finit, quand Texcitation s'est répétée, et qu'il s'est 
adapté à ce mode spécial d'excitation, par se spécialiser 
dans sa fonction. De là dérive la localisation cérébrale. Sergi 
admet qu'il y a association des perceptions et associations des 
voies habituelles de manifestation. Avec Bain * il croit que le 
sentiment renouvelé occupe la même place et de la même 
façon que le sentiment original et nulle autre partie ni d'au- 
cune autre manière. Mais au lieu de penser comme lui que 
c'est du à la persistance d'une excitation primitive, il croit 
au contraire que cela a lieu par le fait d'une nouvelle excita- 
tion, mais interne, centrale, et non plus externe. 

« Ce processus spécial à la reproduction, dit-il, qui au 
moyen d'une perception provoquée directement rappelle un 
groupe de perceptions associées, je le nomme induction, et la 
loi : loi de L'induction de la perception^ qui repose sur : 1'' voies 
habituelles de manifestations psychiques ; 2" par suite, locali- 
sation de l'élément fonctionnant ; 3° association des éléments 
fonctionnels, correspondant à l'association des perceptions ; 
i'' provocation périphérique ou centrale d'une des percep- 
tions du groupe associé ou excitation d'un élément fonction- 
nel du groupe associé. » « Les voies habituelles une fois 
formées ne peuvent être déplacées sous peine de les détruire. 
Les mouvements dérivés de sensations ou de perceptions 
reproduites doivent aussi suivre le même ordre qu'avec les 
perceptions primitives, w « Dans la reproduction (qui com- 
prend la mémoire, la réminiscence et le rêve, et aussi, 

(1) Les Sens et Vlntellifjence, p. 215-304. (Paris, F. Alcan.) 



^ 



IDEES ACTUELLES SUR LE MECANISME DE LA MEMOIRE U 

» 

d'après lai, riialluciaatioû, l'illusioa et le somnambulisme), 
V excitation est, de règle, plus faible que dans le phénomène 
primitif; aussi ces états originairement faibles, ne peuvent 
être rappelés par des excitations encore plus faibles. » Il 
remarque aussi que la perception induite n'a pas le cours de 
la perception originelle, mais un cours eu retour analogue. 

Si j'insiste autant sur la théorie de Sergi c est qu'elle me 
semble condenser tout ce que Ton admet le plus couramment 
aujourd'hui en ce qui concerne la mémoire. 

Je dois dire cependant quelques mots de la théorie spiri- 
tualiste que M. Bergson ^ a essayé de ressusciter récemment en 
s'appuyant en apparence sur la physiologie et la pathologie 
du système nerveux. Dans la théorie physiologique, celle qui 
réunit aujourd'hui la majorité des psychologues, la mémoire 
n'est qu'une fonction du cerveau et il n'y a qu'une différence 
d'intensité entre la perception et le souvenir. A cette théorie, 
M. Bergson oppose celle-ci : la mémoire est autre chose 
qu'une fonction du cerveau et il n'y a pas une différence de 
degré, mais de nature entre la perception et le souvenir. 
« Tous les arguments de fait qu'on peut invoquer, dit-il, en 
faveur d'une accumulation probable des souvenirs dans la 
substance corticale se tirent de maladies localisées de la 
mémoire. Mais si les souvenirs étaient réellement déposés 
dans le cerveau, aux oublis nets correspondraient des lésions 
du cerveau caractérisées. Or dans les amnésies où toute une 
période de notre existence passée, par exemple, est brusque- 
ment et radicalement arrachée de la mémoire, on n'observe 
pas de lésion cérébrale précise ; et, an contraire, dans les 
troubles de la mémoire où la localisation cérébrale est nette, 
certaine, c'est-à-dire dans les aphasies diverses et dans les 

(4) Matière et Mémoire. (Paris, F. Alcan.} 



12 LE PROBLÈME DE LA MÉiMOIRE 

maladies de la reconnaissance visuelle ou auditive, ce ne sont 
pas tels ou tels souvenirs déterminés qui sont comme arra- 
chés du lieu où ils siégeraient, c'est la faculté de rappel qui 
est plus ou moins diminuée dans sa vitalité, comme si le sujet 
avait plus ou moins de peine à amener les souvenirs au con- 
tact de la situation présente. C'est donc le mécanisme de ce 
contact qu'il faudrait étudier, afin de voir si le rôle du cer- 
veau ne serait pas d'en assumer le fonctionnement, bien plu- 
tôt que d'emprisonner les souvenirs eux-mêmes dans ses cel- 
lules. » 

Mais, comment pourrait-il y avoir une lésion localisée du 
cerveau quand toute une période de notre existence disparait 
de notre mémoire? Est-ce que notre existence n'est pas rem- 
plie par des impressions multiples qui atteignent tous les 
centres du cerveau, est-ce que nous n'avons pas des impres- 
sions visuelles, auditives, gustatives, olfactives, tactiles, 

• 

cénesihésiques, simultanées? Notre existence, à aucun mo- 
ment, n'est remplie par une seule espèce d'impressions. Le 
souvenir que nous en avons est donc composé de souvenirs 
visuels, auditifs, gustatifs, olfactifs, tactileset cénestliésiques. 
Si on n'observe pas de lésion localisée dans les cas de perte 
de mémoire portant sur toute une période de notre existence 
cela n'a donc rien d'étonnant, car il faudrait supposer une 
lésion généralisée atteignant tous les centres de perception 
qui ont été mis en jeu pendant cette période. L'absence de 
lésion localisée dans ce cas, loin de servir la thèse de 
M. Bergson, va donc à rencontre. Mais il y a plus. M. Bergson 
suppose qu'on n'observe pas de lésion localisée dans les cas de 
perte du souvenir d'une période de l'existence. Il y a une 
excellente raison pour qu'on n'ait pas observé de lésion ni 
localisée ni généralisée, c'est que ces amnésies sont purement 
fonctionnelles, que les modifications qui les entraînent sont 



IDÉES ACTUELLES SUU LE MÉCANISME DE LA MEMOIKE 13 

physiologiques, dynamiques si Ton veut, mais non auato- 
miques. Si donc on faisait l'examen nécropsique d'un cerveau 
atteint d'une pareille amnésie on n'y trouverait pas plus de 
lésion localisée que généralisée. Pour supposer l'existence 
possible d'une lésion localisée du cerveau en cas d'amnésie 
systématisée d'une période de l'existence, il faudrait admettre 
que les impressions qui, à chaque instant, se succèdent pour 
constituer notre personnalité, se font en bloc dans un point 
du cerveau, et que ce ne sont pas des centres spécialisés qui 
recueillent séparément chaque espèce d'impressions, se com- 
binant entre elles au moyen des fibres d'association qui 
réunissent ces centres? Il faut, pour admettre cela, faire table 
rase des notions les plus élémentaires et les plus formelle- 
ment établies de l'anatomie et de la physiologie du cerveau. 
Il se réfute d'ailleurs lui-même dans un autre passage. 11 y 
dit, en effet, que dans tous les cas où une lésion du cerveau 
atteint une certaine catégorie de souvenirs, les souvenirs 
atteints ne se ressemblent pas, par exemple, en ce qu'ils sont 
de la même époque, ou en ce qu'ils ont une parenté logique 
entre eux, mais simplement parce qu'ils sont tous auditifs, 
ou tous visuels, ou tous moteurs. Ce qui parait lésé ce sont 
donc les diverses régions sensorielles ou motrices, ou, plus 
souvent encore, les annexes qui permettent de les actionner 
de l'intérieur même del'écorce, bien plutôt que les souvenirs 
eux-mêmes. 

En ce qui concerne l'argument tiré des aphasies il faudrait 
distinguer entre les cas. De quelles variétés d'aphasies s'agit- 
il? Dans les aphasies motrices ou sensorielles la mémoire 
n'est pas en jeu. Des centres chargés de mettre en mouvement 
certains organes sont détruits et ne répondent plus à l'exci- 
tation qu'ifs reçoivent; d'autres également détruits ne per- 
(:oivent plus les impressions du dehors. La mémoire n'a rien 



14 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

à voir là dedans. Où elle paraît intéressée, et c*est un point 
sur lequel nous aurons à revenir plus loin, c'est dans certaines 
formes d'aphasies, dites aphasies de conductibilité, ou d'asso- 
ciation, dans les paraphasies. Or, ces cas sont encore sujets à 
de grandes contestations, non seulement en ce qui regarde 
leurs diverses variétés, mais encore au sujet des lésions qui 
les accompagnent. Si on peut les admettre à la discussion 
c'est donc sous toutes réserves, et on ne saurait en faire état 
d'une façon positive. 

Maintenant qu'est-ce que la vitalité de la faculté de rappel; 
qu'est-ce que c'est que cette nouvelle faculté; qu'est-ce que 
c'est que la vitalité d'une faculté? Tout cela n'est-il pas que 
des mots destinés à masquer notre iguorance, et n'y en a-t-il 
pas déjà assez qui nous donnent l'illusion d'explications, 
pour n'en pas introduire de nouveaux, ne correspondant 
d'ailleurs à rien de réel ni de démontré ; et sous prétexte de 
porter la lumière dans une question assez complexe et obscure 
par elle-même, n'est-ce pas la compliquer et l'obscurcir davan- 
tage encore ? . , . 

M. Bergson soutient qu'il ne peut rien rester d'une image 
dans la substance cérébrale et qu'il ne saurait exister non 
plus un centre d'aperception, comme le prétend Wundt, mais 
qu'il y a simplement dans cette substance des organes de per- 
ception virtuelle, influencés par l'intention du souvenir, 
comme il y a à la périphérie des organes de perception réelle, 
influencés par l'action de l'objet. 

Donc, d'une part les images de souvenir ne restent pas dans 
le cerveau, et d'autre part il n'y a pas de centre d'apercep- 
tion? Mais alors où donc les perceptions vont-elles former de 
quoi se reproduire sous forme de souvenirs, et d'où part donc 
Yintention de souvenir? Sous quelle form««ont donc conser- 
vés les souvenirs ? Car ils doivent être conservés quelque part 



IDEES ACTU£LÎjfiS SUR LE MÉCANISME DE LA MÉMOIRE ib 

pour que le sujet puisse les amener an contact de la situation 
présente ? Ils ont donc une existence réelle ? Mais s'ils ne 
sont pas dans le cerveau, que ce soit d'ailleurs sous une 
forme ou sous une autre, dans les centres de perception ou 
en dehors d'eux, où donc peuvent-ils bien être? « L'esprit, 
dit-il, emprunte à la matière les perceptions d'où il tire sa 
nourriture et les lui rend sous forme de mouvement, où il a 
imprimé sa liberté. » 

Dei sorte que voilà des perceptions qui se font dans le cer- 
veau, et des souvenirs de ces perceptions qui se constituent 
en dehors de lui ; ils n'en vont pas moins être pris par le sujet 
pour se mettre au contact de la situation présente, et agir sur 
le cerveau, dont ils se sont détachés, pour y déterminer des 
mouvements. Où siège cet esprit, cette conscience, ce moi, en 
dehors du cerveau, l'auteur oublie malheureusement, avec 
tous les spiritualistes d'ailleurs, de nous le dire. Ce n'est 
pourtant pas une abstraction, car il nous parle quelque part 
de ^û^f6'f^^ qu'aurait la conscience à laisser échapper entre 
deux sensations les intermédiaires par lesquels la seconde 
se déduit de la première. Une abstraction n'a pas d'intérêt, 
et ne lait pas de choix. Cet esprit, qui emprunte à la ma- 
tière sa nourriture sous forme de perceptions et les lui rend 
sous forme de mouvement, a donc une existence concrète, 
et quelque chose de concret doit se loger quelque part. Si 
ce n'est pas dans le cerveau où cela peut-il bien être? Pour 
agir sur les centres moteurs, puisque les perceptions sont 
restituées par l'esprit sous forme de mouvement, il faut 
atteindre ces centres, soit directement par des excitations por- 
tées sur récorce, soit indirectement par des stimulations des 
fibres nerveuses qui y aboutissent. L'auteur oublie encore de 
nous expliquer, avec les spiritualistes, sous quelle forme et 
par quelle voie l'esprit vient exciter les centres moteurs. Ce 



16 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

doit être en tout cas un excitant physiologique et même 
physique. L'esprit, « qui a l'intention du souvenir et qui fait 
choix entre ses souvenirs », est donc un excitant physique, et 
nous avons vu tout à l'heure qu'il doit avoir une existence 
concrète. Voilà un esprit, qui a des attributs singulièrement 
matériels et que je suis en droit de soupçonner, ne le trou- 
vant nulle part ailleurs, de siéger et de faire corps avec la 
matière cérébrale, c'est-à-dire en somme de n'en être qu'une 
propriété, et d'en représenter tout simplement, non pas même 
toute la fonction, mais une partie des fonctions, la fonction 
psychique. 

Un mot encore pour en liuir avec ces théories spiritualistes 
qui, ne pouvant se concilier avec les données de l'anatomie et 
de la pathologie, les déforment, les dénaturent, pour donner 
l'illusion de s'appuyer sur quelque chose de solide et de 
scientifique. « La vérité, dit M. Bergson, est que la mémoire 
ne consiste pas du tout dans une régression du présent au 
passé, mais au contraire dans un progrès du passé au présent. 
C'est dans le passé que nous nous plaçons d'emblée. Nous 
partons d'un état « virtuel », que nous conduisons peu à peu, 
à travers une série de plans de conscience différents, jusqu'au 
terme où il se matérialisera dans uïie perception actuelle. » 
Les spiritualistes ne se contentent pas de la difficulté qu'il y 
a à comprendre comment un phénomène physiologique 
devient psychique, et, pour parler leur langage, comment un 
phénomène matériel se spiritualise, ils imaginent encore une 
nouvelle difficulté, celle d'expliquer comment un « état vir- 
tuel » se matérialise. Pour moi j'avoue que la première diffi- 
culté me suffit et je m'y tiens. 

Laissons donc de coté toute cette métaphysique et étudions 
purement et simplement les faits. Résumons tout d'abord les 



IDEES ACTUELLES SUR LE MECAJÏISME DE LA MEMOIRE 17 

points essentiels sur lesquels Tacoord paraît fait aujourd'hui 
entre les psychologues. 

Tous les auteurs s'accordent en somme pour admettre qu a 
la suite d'une excitation des cellules de 1 eeorce, ayant déter- 
miné une sensation, une perception, il subsiste une modifi- 
cation permanente permettant la reproduction de cette per- 
ception à un moment donné. Ce fait étant admis, les avis 
diffèrent sur deux points : Sous quelle forme cette empreinte 
subsiste-t elle et dans quel point du cerveau se fait-elle ? 

Les uns pensent que c'est la vibration elle-même produite 
par l'excitation initiale qui se prolonge indéfiniment, plus ou 
moins affaiblie, opinion presque unanimement rejetée aujour- 
d'hui; les autres, qu'il y a une modification de Tétat molécu- 
laire de la cellule et la création d'associations dynamiques 
entre les centres intéressés ; d'autres enfin que cette modifi- 
cation n'est qu'une tendance, une disposition à reproduire 
les impressions déjà reçues, par suite d'une différenciation 
fonctionnelle. Il est naturellement impossible de prouver 
l'une ou l'autre de ces assertions. Ce sont des hypothèses plus 
ou moins vraisemblables, mais que nous n'avons aucun 
moyen de contrôler. 

Sur le second point il y a deux opinions en présence : ou 
les images de souvenir se reproduisent dans les centres 
mômes de perception, ou elles ne siègent pas dans les centres 
de perception et sont recueillies dans d'autres points du cer- 
veau, centre d'aperception qui n'est autre que le lobe frontal, 
ou centres d'associations interposés entre les centres percep- 
tifs ou de projection. Dans cette question nous avons le 
moyen de nous éclairer à la lumière de la clinique et de l'ana- 
tomie pathologique, et aussi, comme j'espère le montrer, de 
la psycho-pathologie expérimentale. 

SoLLiER. — Prob. de la méiii. 2 



18 LE PROBLEME DE LA MÉMOIRE 

Voyons maintenant à quelles conclusions arrivent les 
physiologistes et les pathologistes. Leurs travaux n'éclairent 
guère que deux points : celui du siège de la mémoire et avec 
elle de l'intelligence, et celui de la pluralité des mémoires, 
basée surtout sur Tétude des variétés de l'aphasie. 

Discuter le siège de la mémoire, c'est d'admettre implicite- 
ment que les images de souvenir sont conservées dans le cer- 
veau. Hitzig, l'initiateur de la doctrine des localisations céré- 
brales, soutient que l'intelligence ou la pensée, en un mot les 
fonctions psychiques et par conséquent la mémoire, possèdent 
dans le cerveau des organes particuliers, des centres ou un 
siège circonscrits, et que ces organes ou ce siège sont loca- 
lisés dans le lobe frontal, que Ferrier considère aussi comme 
le centre de l'idéation. Il y aurait donc des centres différents 
pour les perceptions et pour les souvenirs. 

Flechsig*, dont les recherches remarquables ont eu déjà 
une influence considérable sur notre conception du fonction- 
nement cérébral, tant au point de vue physiologique que 
psychologique, admet qu'il y a bien en réalité dans le lobe 
frontal un centre psychique, mais qu'il existe, en outre, 
d'autres organes de. la peusée , dont un particulièrement 
étendu se trouve localisé sous les bosses pariétales. C'est le 
grand centre d'association postérieur. « Chez les animaux, 
dont Técorce cérébrale est surtout composée de sphères de 
sensibilité, il existe de la mémoire, c'est-à-dire des représen- 
tations associées. » Flechsig remarque lui-même que sur cer- 
tains points de l'écorce de ces mammifères, les sphères sen- 
sorielles et les sphères d'associatiou empiètent les unes sur 
les autres, en s'engrenant, suivant l'expression de Luciani, 
et se continuent insensiblement. Ces zones marginales des 

(I) Gehirn iind Seele. 



IDÉES ACTUELLES SUU LE MÉCANISME DE LA MÉMOIRE 19 

sphères sensorielles appartiennent donc déjà aux centres d'as- 
sociation, et Flechsig leur donne une importance capitale 
pour les « traces » de la mémoire. Ces « traces » des impres- 
sions des sens laissées dans la mémoire doivent donc être 
très probablement cherchées dans les centres d'association, 
où retentissent tous les états d'excitation des centres de sensi- 
bilité ou de projection. Flechsig admet donc en somme que 
la conservation des souvenirs se fait en dehors des centres de 
perception. Les centres de mémoire sont les centres d'asso- 
ciation, et il existe en outre un organe de psychicilé dans le 
lobe frontal. 

C'est aussi Tavis de BianchiS qui suppose qu'en vertu des 
lois de Tassociation, les processus fie plus en plus complexes 
de coordination des fonctions psychiques (perceptions, 
images, etc.), ont pour siège un organe distinct des organes 
de perceptions simples, en d'autres termes distinct des zones 
sensitivcs et sensorielles de Técorce. Cet organe, siège des 
plus vastes associations intellectuelles et des plus délicates 
coordinations psychiques, recevrait des centres de sensibilité 
générale et spéciale les matériaux de ses élaborations supé- 
rieures. Ce centre ce serait les lobes frontaux. 

Pitres -, dans ses pénétrantes études sur l'aphasie amnésique 
etlesparaphasies, admet aussi implicitement que la mémoire 
se forme en dehors des centres de perception. « La mémoire, 
dit il, n'a pas dans le cerveau une localisation étroite. Elle ne 
s'accomplit pas dans un centre unique, autonome, anatomi- 
quement distinct. L'évocation part des neurones de la psy- 
chicité ; la reviviscence est fonction des neurones sensoriels ; 
la reconnaissance s'opère dans des éléments anatomiques 

(!) Fondions des lobes frontaux. Dia'n^ 189o. 

(2) L'aphasie amnésique et ses diverses variétés. Progrès médical, 1898. 
Eludes sur les Paraphasies, Revue de médecine, 1899. 



ZO LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

autres que ceux qui servent aux perceptioos simples ou à 
i'éiaboratioQ des idées ; si bien qu'uu oombre immense de 
cellules disséminées dans des régions très différentes de la 
masse cérébrale participent à des titres divers à l'exécution 
des actes mnésiques les plus simples, sans qu'aucun d'eux 
ait le monopole exclusif de la mémoire. » 

Tout le monde s'entend donc aujourd'hui pour admettre 
que la mémoire se forme en dehors des centres de perception, 
contrairement à la loi de Bain, adoptée par un grand nombre 
de philosophes. Wundt, nous l'avons vu, place aussi dans le 
lobe frontal l'organe de 1' « aperception ». Il avait été frappé 
de ce fait que tout le segment du lobe frontal situé en avant 
de la limite antérieure de la zone motrice semble, sous le 
rapport des symptômes de sensation et de mouvement, abso- 
lument indifférente aux lésions. Mais il remarquait, avec 
Meynert, que dans les cas pathologiques, les altérations du 
cerveau qui accompagnent l'abaissement de l'intelligence et 
delà volonté atteignaient surtout les lobes frontaux, et qu'en 
outre on observait souvent dans les lésions de ces lobes des 
modifications du caractère et de l'intelligence, de l'incapacité 
de fixer l'attention et de l'affaiblissement de la mémoire. Il 
invoquait aussi le parallélisme dans la série animale entre le 
développement intellectuel et l'évolution du cerveau antérieur. 
Il n'en conclut pas d'ailleurs que les fonctions intellec- 
tuelles ont leur siège dans la région frontale du cerveau, mais 
que nous pourrions considérer cette région comme le facteur 
des phénomènes physiologiques qui accompagnent l'apercep- 
tion des représentations sensorielles. Et il fait alors cette 
supposition : « Les impressions sensorielles arrivent purement 
à la perception, tant que les excitations centrales restent 
limitées aux centres sensoriels proprement dits; mais leur 
appréhension par l'attention ou « l'aperception » est cous- 



IDEES ACTUELLES SUR LE MÉCANISME DE LA MÉMOIRE 21 

tamment liée à une excttatioa simultanée des éléments de la 
région frontale. » « Le phénomène physiologique accompa- 
gnant Taperception , dit-il encore, n'est nullement concentré 
dans une partie du cerveau. Mais les éléments de l'organe 
d'aperception doivent être considérés dans un sens analogue 
à ce qui a lieu pour les centres du langage, purement comme 
des anneaux intermédiaires indispensables... Son extirpation 
supprime tous les processus émanant des autres centres, 
tandis que Tablation de quelque autre centre coopérateur 
empêche seulement une partie des aperceptions de se pro- 
duire. » Ces vues se trouvent confirmées par les découvertes 
de Flechsig. 

Il ressort de ce qui précède que Topinion générale est que 
les perceptions se font en des points déterminés du cerveau, 
et que la mémoire de ces perceptions a lieu dans d'autres 
régions, que ce soit le lobe frontal ou les centres d'association 
reliés eux-mêmes à ce lobe, peu importe. 

L'étude des aphasies, qui élucide la formation du langage, 
est loin d'apporter la même clarté dans la question de la 
mémoire. Et cela tient pour une part à la confusion de cer- 
tains termes et au sens détourné de sa vraie signification 
qu'on a donné au mot « amnésie verbale ». Au lieu d'indiquer 
la perte ou la difficulté anormale de l'évocation des mots, il 
signifie un affaiblissement de l'excitabilité des centres corti- 
caux des images verbales. Comme le remarque très judicieu- 
sement Pitres, au lieu de désigner un processus mental, il 
s'applique maintenant à un simple phénomène sensoriel ou 
moteur. Si, par exemple, lasurditéverbale est complète on dit 
qu'il y a surdité verbale, mais si elle est incomplète on dit 
qu^il y a une amnésie verbale auditive. Autant dire quand on 
n'a qu'une liémiparésie et non une hémiplégie complète, qu'on 



22 LE PROBLÊME DE LA MÉMOIRE 

a de l'amnésie motrice. Dans une remarquable étude sur les 
paraphasies, Pitres a montré récemment que dans les cas 
de troubles de la parole où la mémoire était intéressée ce 
n'étaient pas les centres moteurs ou sensoriels qui étaient 
atteints, mais les voies de transmission réunissant ces cen- 
tres. A côté de ces voies dont il distingue quatre principales : 
acoustico-phonétique, acoustico-graphique, opto-phonétique 
et opto-graphique, il est amené à admettre des voies de com- 
muuication formées par les associations mnémotechniques, 
qui pourraient seules expliquer certains phénomènes des 
paraphasies. Ces associations mnémotechniques utiliseraient 
d'autres voies que celles par où passent les incitations idéo- 
motrices directes et les excitations sensorio-motrices ordi- 
naires. On ne sait d'ailleurs pas comment se créent ces voies 
nouvelles, quels neurones elles mettent en jeu. L'anatomie 
pathologique nous révélera sans doute un jour l'explication 
des troubles de mémoire constatés dans les paraphasies 
d'association. Les observations anciennes sont trop incom- 
plètes et prises à des points de vue trop diflérents pour qu'on 
en puisse tirer parti. 

D'ailleurs, même dans les paraphasies, il n'est pas encore 
prouvé que ce soit la mémoire qui est intéressée, ou pour 
mieux dire les centres de conservation des images. 

La doctrine psychologique du langage, telle que l'a énoncée 
Cbarcot, et concluant à l'existence de quatre voies diflérentes, 
— auditive, visuelle, motrice d'articulation et motrice gra- 
phique — par lesquelles nous prenons connaissance des mots, 
et de quatre centres distincts dans l'écorce où se conserve- 
raient les images transmises par ces voies, a contribué plus 
que toute autre à faire admettre l'existence de mémoires 
partielles. 



IDEES ACTUELLES SUR LE MÉCANISME DE LA MÉMOIRE 23 

Ce terme est tout à fait impropre. Qu'il y ait chez les 
hommes prépoûdérance dans la facilité plus ou moins grande 
avec laquelle s'impriment certaines images, cela est de toute 
évidence. Ce qui a conduit à cette notion des mémoires par- 
tielles, de la pluralité des mémoires, ce sont les amnésies, 
lesquelles peuvent être générales ou partielles. Mais encore 
y aurait-il lieu de préciser ce qu'il faut entendre par cette épi- 
thète : une amnésie systématisée portantsur une période plus, 
ou moins longue et la perte du souvenir des images visuelles, 
des mots sont deux amnésies partielles, Tune portant sur une 
portion de la série des souvenirs, l'autre sur un des éléments 
seulement de ces souvenirs. Ce sont deux choses tout à fait 
différentes, et l'on voit de suite que Tépithète de partielle 
appliquée à la mémoire comme pendant à Tamnésie ne signi- 
fie plus rien du tout. 

Pour dire qu'il y a des mémoires partielles il faudrait que 
la destruction des centres sensoriels ou moteurs amenât non 
Seulement la perte de la perceptivité ou de la motricité, mais 
encore la perte des images anciennes. Or il n'en est rien. 
Outre que l'on ne possède pas de cas de perte de la mémoire 
gustative ou olfactive, la destruction des centres de la vision 
ou de l'audition n'entraîne nullement la perte des souvenirs 
visuels ou auditifs. Ce n'est en réalité que pour le langage 
qu'on a introduit la notion des amnésies et, en conséquence, 
des mémoires partielles. 

Mais, comme le dit justement Pitres, « il n'y a pas plus des 
mémoires partielles qu'une mémoire générale. Il y a une fonc- 
tion muésique, qu'on désigne par abstraction sous le nom de 
mémoire, et qui comprend tous les phénomènes par lesquels 
s'opèrent la fixation et la recollection des images sensorielles. 
Elle s'exerce par l'intermédiaire d'organes divers dont certains 
ont pour mission de conserver les images-sensations et de les 



24 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

reproduire sous la forme d'images-souvenirs. Si ces organes 
sont altérés ou détruits, la reproduction des images qu'ils 
étaient chargés d'opérer est impossible ; mais la perte d'une ou 
plusieurs images n'implique pas plus la perte de la fonction 
mnésique que l'oblitération de quelques alvéoles pulmonaires 
n'implique la perle de la fonction respiratoire, ou la destruc- 
tion d'une glande salivaire la perte delà fonction digestive ». 
El ailleurs : « Quand un centre sensoriel est désorganisé par nn 
ramollissement ou un foyer hémorragique, le malade atteint 
d'une telle lésion ne peut pas davantage puiser dans les cellules 
détruites les images qui y étaient conservées, qu'un négociant 
ne pourrait tirer de ses magasins ravagés par un incendie les 
marchandises qu'il y avait préalablement accumulées. Mais 
il ne s'ensuit pas que ce centre était l'origine autonome 
d'une mémoire propre, indépendante de la fonction mnésique 
générale. A ce compte-là, il n'y aurait pas seulement autant 
de mémoires distinctes que de centres sensoriels corticaux ; il 
y en aurait autant que de cellules à images, car chaque cellule 
peut être détruite isolément, et la désorganisation de chacun 
des éléments jouissant de la propriété de revivabilité entraîne 
fatalement la perte de la reviviscence des images qu'il avait 
enregistrées et qu'il était seul capable de reproduire. 

Donc pas de mémoires partielles. Leur création n'est due 
qu'à une confusion dans les termes et à une interprétation 
erronée des faits cliniques. Je les avais moi-même admises 
en 1892 S mais les recherches que j'ai poursuivies depuis 
lors dans cette direction me les ont fait rejeter complètement. 

Voilà tout ce que les psychologistes, les physiologistes et 
les cliniciens nous fournissent de renseignements sur la survi- 

(1) Les troubles de la Mémoire. 



IDÉES ACTUELLES SUR LE iréGANlSHE DE LA MÉMOIRE 25 

vance et la localisation des impressions dans le cerveau . Ou 
ne s'accorde en réalité que sur un point, qu'il doit y avoir 
conservation de ces impressions sous forme d'images. Mais 
on ne peut déjà plus s'entendre sur la question de savoir sous 
quelle forme, ni même en quelles régions du cerveau ces images 
pjersistent. Cela justifie presque Ebbinghaus qui dit que la 
mémoire reproduit soit librement soit spontanément des états 
psychiques antérieurs, et que c'est à peu près tout ce que 
nous savons de positif au sujet de cette faculté. 

Sur les deux opérations qui complètent la conservation, à 
savoir la reproduction et la reconnaissance, il règne une plus 
grande incertitude encore. Nous sortons presque du domaine 
des faits pour entrer dans celui des théories et des hypo- 
thèses. 

D'après Wundt, pour que la mémoire se produise il faut 
que l'on admette l'effet associatif émanant des représentations 
actuelles, et l'entrée d'une représentation donnée est cons- 
tamment occasionnée par l'état de la conscience elle-même. 

Bôbm S partisan de la théorie de Wundt en ce qui concerne 
le rôle de l'association des idées dans l'évocation des repré- 
sentations, se demande en quoi consiste et où siège la « dis- 
position » admise par Wundt. Il ne voit d'autre issue aux 
difficultés du problème que dans l'hypothèse des représenta- 
tions inconscientes, en désaccord sur ce point avec Wundt, 
pour qui le concept de perception inconsciente est un concept 
contradictoire. Les représentations se conserveraient incons- 
cientes dans les divers centres où elles ont pris naissance. 
Leur réapparition dans la conscience dépendrait de certaines 
conditions physiologiques ou anatomiques. Il faut en effet 
que la communication des centres inférieurs de l'encéphale 

(1) Théorie de la Mémoire et du Soi/re/iiV. Philosophische Monatshefte, 1877. 



26 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

et des hémisphères cérébraux, centre de la conscience propre- 
ment dite, ne soit pas interrompue. Et Bôhm conclut que la 
reproduction des souvenirs n'est pas autre chose qu'un phé- 
nomène réflexe. 

Ribot voit dans Tétat de la circulation et de la nutrition la 
cause de la reproduction des souvenirs. « D'une manière 
générale, dit-il, la reproduction des souvenirs parait dépendre 
de létat de la circulation. » Mais le problème est des plus 
obscurs. « Une première difficulté vient de la rapidité des 
phénomènes et de leurs perpétuels changements. Une seconde 
vient de leur complexité : la reproduction, en efïet, ne dépend 
pas seulement de la circulation générale; elle dépend aussi 
de la circulation particulière du cerveau, et il est vraisem- 
blable qu'il y a, même dans celle-ci, des variations locales 
qui ont une grande influence. Ce n'est pas tout : il y a à 
tenir compte de la qualité du sang tout aussi bien que de la 
quantité. » « Dans les cas de perte complète de la mémoire, 
le retour dépend de la circulation et de la nutrition. Est-il 
brusque (ce qui est rare), l'hypothèse la plus probable est 
celle d'un arrêt de fonction, d'un état « d'inhibition » qui 
cesse tout d'un coup : ce problème est l'un des plus obscurs 
de la physiologie nerveuse. S'il résulte d'une rééducation (ce 
qui est Tordinaire), le rôle capital paraît dévolu à la nutri- 
tion. » Celle-ci assure d'ailleurs aussi la conservation. 

Il n'est pas douteux en effet que l'état de la circulation et 
de la nutrition, tant générales que locales, aient une influence 
considérable sur la mémoire. Mais cela n'a rien de spécial à 
la mémoire et s'applique à toutes les autres fonctions céré- 
brales. Mais en admettant même que cette influence s'exerce 
spécialement sur la mémoire d'une façon générale, cela ne 
nous explique pas comment se fait le passage d'une image de 
l'état passif à l'état actif, de l'état de perception latente à 



IDEES ACTUELLES SUR LE MECANISME DE LA MËMOIHE 27 

celui de représeutalioD consciente. Si j'évoque un souvenir 
très limité, on ne peut guère admettre que ma circulation 
cérébrale soit modifiée à ce moment d'une façon générale ; et 
comment le serait-elle localement puisque chaque souvenir 
est toujours composé d'un nombre plus ou moins grand 
d'images correspondant à des perceptions différentes et ayant 
dans le cerveau des centres distincts plus ou moins éloignés 
les uns des autres? Le souvenir d'une orange, par exemple, est 
composé d'images visuelles, tactiles, olfactives et gustatives, 
provenant d'impressions qui vont atteindre des centres dis- 
tincts dans l'écorce cérébrale. Pour admettre une influence de 
la circulation locale sur l'évocation de ce souvenir il faudrait 
donc supposer qu'elle se modifie sur quatre points différents 
à la fois. J'aurai d'ailleurs l'occasion de revenir sur ce point 
important. 

Pour Maudsley, qui distingue une mémoire passive et une 
active, « le vrai procédé de reproduction appartient à la 
mémoire passive. Nous pouvons par l'attention la préparer, 
mais nous la gênons si nous ne laissons pas les idées s'asso- 
cier spontanément. » 11 est utile de faire observer ici, ajoute- 
t-il, la certitude que nous avons, pendant que nous cher- 
chons à nous rappeler une chose, de posséder la chose cher- 
chée, quoique nous n'en ayons pas conscience. « Et il se 
demande comment il se lait que nous puissions être si sûrs de 
l'existence d'une chose dont nous n'avons pas conscience. )> 
Cela appuie, selon lui, la théorie du résidu laissé en nous. 
Puis il y a les idées associées qui sont actives et occupent 
l'attention, et qui éveillent l'idée absente: 

La conscience de cette idée ou de cet effort donnerait lieu 
à la certitude de posséder l'idée oubliée. On produit la mé- 
moire quand on s'efforce ainsi de reproduire une idée oubliée, 
tandis que les idées associées sont présentes à la conscience, 



28 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

car on s'efforce de renouveler le lien organique encore incom- 
plet entre les idées présentes et Tidée absente. 

La base de la reproduction, dit Sergi \ est une propriété 
des éléments nerveux, la retentivité ou la persistance des 
impressions diverses. Elle peut se faire automatiquement sans 
participation de la volonté, ou bien, ainsi mise entrain, nous 
pouvons nous y arrêter volontairement et la diriger de telle 
sorte qu'elle serve de point de départ aux associations. Enfin 
nous pouvons volontairement susciter un certain ordre dans 
les idées ou les perceptions qui doivent se développer. Mais 
il ajoute que cette direction consiste seulement à maintenir 
Tordre des idées sur un seul objet, tandis que les perceptions 
qui se développent sont suscitées automatiquement par l'as- 
sociation. Si chaque idée avait besoin de la volonté pour être 
rappelée, il faudrait un temps très long. C'est ce qui arrive 
quand il y a un ordre d'idées dont nous n'avons pas une asso 
ciation ordonnée. Si Fassociation se fait plus vite dans la 
jeunesse, c'est que l'état physique des éléments nerveux sup- 
plée à la faible ordonnance des associations. 

La reproduction, d'après lui, est le résultat d'une excita- 
tion centrale plus faible que le phénomène primitif ordinaire- 
ment. On peut, par la volonté, accroître l'énergie de cette exci- 
tation, en s'arrètant sur l'état psychique provoqué par ce qu'il 
a appelé l'induction. Alors l'excitation peut arriver jusqu'à la 
périphérie localisée que nous pouvons nou^ représenter avec 
une grande clarté et sentir distinctement. 

Pitres^ a mis remarquablement en relief la différence qu'il 
y a entre la mémoire et la revivabilité. « Il y a entre ces deux 
termes la même différence qu'entre les mots contraction mus- 

(1) Op. cil, 

(2) Op. cit. 



IDÉES ACTUELLES SUR LE MÉCANISME DE LA MÉMOIRE 29 

culaire et coatractilité. L'accomplissement de tout acte mué- 
sique implique nécessairement la mise en jeu de la propriété 
générale de la revivabilité, comme celui de toute contraction 
musculaire met nécessairement en jeu la propriété de con- 
tractilité. Mais un acte mnésique complet est plus qu'un 
simple phénomène de reviviscence d'images ; de même que 
la contraction d'un gixmpe de muscles, synergiquement 
associés en vue d'un mouvement volontaire déterminé, est 
plus qu'un simple phénomène de contractilité. » 11 diffé- 
rencie non moins heureusement les termes de mémoire et de 
souvenir qui expriment en effet des choses différenteè. « Un 
souvenir est une image reviviscente, ou tout au moins sus- 
ceptible de reviviscence ; la mémoire est la fonction complexe 
qui assure la fixation et la recollection des souvenirs. » Je 
m'associe complètement à cette manière de voir, mais j'ajou- 
terai qu'il y a lieu de distinguer eutre la reproduction et la 
reviviscence. Un souvenir est une image (je me sers provisoi- 
rement de ce terme) reproduisant une impression passée. 
La reviviscence est quelque chose de plus : c est non seule- 
ment l'apparition dans la conscience d'une image, d'une im- 
pression ancienne, mais avec une telle netteté, et de plus 
accompagnée de la reproduction si précise et intense de tout 
l'état de personnalité du sujet au moment de l'impression 
première, que ce sujet croit de nouveau traverser les mêmes 

« 

événements qu'autrefois ; et il le croit avec une telle réalité 
qu'il ne reconnaît pas avoir déjà éprouvé ces impressions, 
qu'il les considère comme actuelles, et qu'il semble igno- 
rer tout ce qui leur est postérieur. Je n'insiste pas autre- 
ment sur ce point en ce moment. J'aurai l'occasion de m'y 
étendra longuement plus tard, mais je tenais à établir dès 
maintenant cette distinction que je crois utile, pour analyser 
avec le plus de précision possible le problème de la mémoire, 



30 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

OÙ la confusion des termes n'a pas été sans amener une cer- 
taine confusion des idées. Quant à la reviviscence, dans le 
sens de Pitres, elle serait, d'après lui, la fonction des neu- 
rones sensoriels, l'évocation partant des neurones de la psy- 
cliicité. Le mécanisme de la reproduction est en somme fort 
peu défini. Tout se borne pour ainsi dire à constater que 
certaines conditions sont indispensables pour qu'elle soit 
possible et que dans d'autres elle ne l'est plus, et à noter 
les circonstances qui peuvent influer sur sa rapidité et sur 
son intensité. Mais on fait intervenir là d'autres phénomènes 
psychiques non encore déterminés eux-mêmes, l'attention 
et la volonté, soit pour évoquer la reproduction, soit pour 
diriger les associations au cours de cette reproduction. On ne 
saurait donc en tirer aucun enseignement sûr pour le méca- 
nisme lui-même de la reproduction. 

Reste un troisième élément de l'acte muésique à examiner. 
C'est la reconnaissance, c'est la localisation dans le temps 
(Ribot), c'est le report dans le passé, comme je l'ai appelé 
moi-même. C'est le caractère propre de la mémoire psychique. 
« La mémoire de fixation, la mémoire de reproduction, dit 
van BiervlietS sont des propriétés de la matière, reconnaître 
est le fait de l'esprit. » 

Reconnaître et localiser ne sont pas deux choses identiques, 
qui peuvent être substituées l'une à l'autre. Parlant de la 
reconnaissance je disais en 1892 ^ : « C'est ce dernier élément 
qui permet de distinguer immédiatement un fait de mémoire 
d'un fait d'imagination. Mais par localisation dans le passé, 
il faut, je crois, entendre, non pas comme M. Ribot, la posi- 

(1) Op. cit. 

(2) OpcU. 



IDÉES ACTUELLES SUR LE MECANISME DE LA MÉMOIRE 31 

tion plus OU moins précise d'un souvenir entre tel et tel autre 
souvenir, mais seulement le fait qu'on sait, aussitôt que le 
souvenir se présente, qu'il s'agit d'une image passée, quelle 
qu'en soit la position entre les images qui lui ont été autre- 
fois contiguës dans le temps. Ce repo7't dans le passé d'une 
image implique la conscience. » « On constate d'autre part que, 
contrairement à cet éminent philosophe (M. Ribot), disais- je 
encore, ce n'est pas la localisation dans le temps qui consti 
tue le caractère propre de la mémoire psychique, cette loca- 
lisation, d'après lui, impliquant, en outre, la conscience. Or, 
d'une part, la mémoire psychique peut être et est souvent en 
réalité automatique et inconsciente, et, d'autre part, c'est le 
fait de percevoir les images constituant le souvenir comme 
des images, c'est-à-dire comme la reproduction de perceptions 
passées, et non comme des perceptions nouvelles, qui caracté- 
rise le fait de mémoire. Appelons cela, si l'on veut, localisation 
dans le passé, mais non localisation dans le temps, car dans 
un fait d'imagination on localise également dans le temps, 
mais dans le temps futur, ou dans un temps qui n'a jamais 
existé. Disons donc localisation ou mieux report dans le passé, 
si nous ne voulons pas conserver le vieux mot de « recon- 
naissance » qui exprime bien la chose cependant. Il y a pour 
moi cette différence capitale entre la localisation véritable 
dans le temps et le report dans le passé, que la première 
opération nécessite la mise en jeu de plusieurs souvenirs, 
tandis que la seconde n'implique qu'un seul souvenir et se 
confond avec la conscience même qui accompagne ce souve- 
nir. Pour localiser un souvenir, il faut forcément que je le place 
entre deux autres contigus dans le temps ; pour que je sache 
que l'image qui se présente à moi est un souvenir, je n'ai 
pas besoin de la placer entre d'autres souvenirs. L'état de 
conscience spécial dont elle s'accompagne indique qu'elle 



32 LE PROBLÈME DE LA MEMOIBE 

uest pas nouvelle, et par coaséquent appartient au passé». 

Celte distinclioQ étant établie, je laisserai de côté pour le 
moment tout ce qui touche aux procédés de cette localisation 
dans le temps, qui nous importe relativement peu au point 
de vue du mécanisme de la mémoire, et qui est surtout le fait 
de Tassociaiion, pour ne m'occuper que du phénomène de la 
reconnaissance. 

Ribot pense qu'on arrive à la reconnaissance immédiate, 
instantanée, par suite de la répétition de la localisation, qui 
s'est faite primitivement grâce à des points de repère et des 
raisonnements, lesquels par une sorte d'habitude, finissent 
par disparaître. La série de ces points intermédiaires entre le 
souvenir actuel et la perception ancienne se trouve simplifiée 
et réduite à deux termes. Grâce à ce procédé abréviatif la loca- 
lisation dans le temps devient très rapide, et, « dès que 
l'image surgit, elle comporte une première localisation tout 
instantanée, elle est posée entre deux jalons, le présent et 
un point de repère quelconque ». 

Cela peut être vrai pour un souvenir qu'on cherche à 
préciser volontairement et qu'ensuite, quand il reparait, on 
place immédiatement à sa date réelle. Mais quand c'est un 
souvenir qui reparait spontanément, avant qu'on ait pensé 
à le localiser plus ou moins loin dans le passé, il vous 
apparaît instantanément comme la représentation d'un évé- 
nement passé. Ce sentiment immédiat que cette représen- 
tation correspond à quelque chose qui a existé déjà, et que 
ce n'est pas un phénomène nouveau, c'est là ce qui constitue 
à proprement parler la reconnaissance. 

Ce phénomène, les théories courantes ne peuvent l'expliquer. 

Hofïding * soutient qu'il est immédiat et dû à « une qualité 

(1) Philosophische Studkn, t. VIL 



' 



IDÉES ACTUELLES SUR LE MÉCANISME DE LA MÉMOIRE 33 

de familiarité » qui appartient à une sensation par suite de 
la répétition, et qui correspond physiologiquement à la faci- 
lité plus grande avec laquelle les molécules du cerveau peu- 
vent répondre à un stimulus répété. 

Pour Lehmaun, au contraire, la reconnaissance est due 
aux idées reproduites qui accompagnent la sensation répétée, 
idées que l'observation intérieure peut découvrir quelquefois, 
et qui, dans d'autres cas, n'entrent pas dans la conscience. La 
thèse deHôfïdingest donc celle dune association par ressem- 
blance, et celle de Lehmann d'une association par contiguïté. 
Bourdon^ combat l'hypothèse par laquelle la reconnaissance 
se ferait par la comparaison entre un souvenir de l'objet et 
sa perception actuelle. Pour lui, dans la reconnaissance, il y 
a simplement une perception plus rapide, plus facile, avec 
accompagnement d'un « sentiment intellectuel sui generis)^ 
qu'on appelle sentiment de reconnaissance, et qui entre dans 
le groupe auquel appartiennent la certitude, le doute, le senti- 
ment de savoir, celui de comprendre ou de ne pas comprendre. 
Il repousse l'hypothèse des représentations latentes surgis- 
sant quand arrive une nouvelle perception ou représentation. 
Margahet Washburn ^ considère la reconnaissance comme 
un fait irréductible. 11 consisterait simplement dans la cons- 
cience qui accompagne les sensations provenant d'une exci- 
tation centrale. On peut supposer que ce sentiment est lié 
non au processus nerveux des centres eux-mêmes, mais au 
processus du courant nerveux qui relie les centres entre eux. 
Sergi rapporte à la différence d'intensité entre l'excita- 
tion induite, toujours plus faible, et l'excitation originelle, 
qu'on ne fasse pas confusion entre la perception reproduite 

(1) Revue philosophique, 1895, t. II. 

[2) Le processus de la reconnaissance. The Philos. Review, 1897. 
SoLLiER. — Prob. de la mém. 3 



.1 



34 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

et la sensation excitée directement par la périphérie. Quand 
par exception, dans des cas pathologiques, l'excitation induite 
remporte sur l'intensité originelle, alors on a Thallucination. 

Pour Bergson*, « la reconnaissance ne se fait pas par un 
réveil mécanique de souvenirs assoupis dans le cerveau. 
Elle implique, au contraire, une tension plus ou moins haute 
de la conscience, qui va chercher dans la mémoire pure les 
souvenirs purs pour les matérialiser progressivement au con- 
tact de la perception présente ». Je me borne à citer textuel- 
lement, n'ayant pas la prétention de discuter ce que sont des 
souvenirs purs et comment une conscience plus ou moins ten- 
due peut aller les chercher dans une mémoire pure et les maté- 
rialiser au contact d'une perception. 

Quant au siège anatomique du phénomène, je ne vois guère 
que Pitres 2 qui en ait parlé en « disant que la reconnais- 
sance s'opère dans des éléments autres que ceux qui servent 
aux perceptions simples ou à l'élaboration des idées », sans 
d'ailleurs en apporter de démonstration positive. 

Nous voyons que plus nous nous , élevons dans l'étude d'un 
phénomène mnésique, plus grandes sont les difficultés et les 
obscurités, plus nous en sommes réduits aux hypothèses. 

Je terminerai l'exposé de ce que nous savons, ou pour 
mieux dire admettons sur la mémoire, en indiquant aussi 
rapidement que possible les différents points de vue 
auxquels on s'est placé et qui ont donné lieu à des subdivi- 
sions, ayant d'ailleurs leur intérêt, car elles touchent à la 
nature même delà mémoire que nous aurons à examiner 
à la fin de ce travail. 



(1) Op. cit. 

(2) Op. cit. 



IDÉES ACTUELLES SUR LE MÉCANISME DE LA MÉMOIRE 35 

Nous avons vu ce qu'on devait penser de la pluralité des 
mémoires, et qu'il ne fallait pas plus admettre une mémoire 
générale — point sur lequel je fais des réserves que j'espère 
justifier plus loin — que des mémoires partielles. Je ne ferai 
que signaler la mémoire héréditaire, que rien jusqu'ici n'a 
encore démontrée. 

Tous les psychologues ont été frappés de ce fait qu'il y avait 
deux éléments dans la mémoire : Tun physiologique, Tautre 
psychologique, l'un inconscient, l'autre conscient. Il est évi- 
dent en effet que la fixation et la conservation des images dans 
le cerveau est un phénomène essentiellement physiologique 
qui se passe sans participation de notre volonté et même de 
notre conscience. Par contre la reconnaissance est d'ordre 
psychologique et ne saurait se comprendre sans la conscience. 
Quant à la reproduction, elle tient à la fois des deux, car la 
reviviscence des images, si elle se fait souvent volontaire- 
ment et avec conscience, peut se produire d'une façon tout 
automatique, inconsciemment, et est dans ce cas d'ordre 
manifestement physiologique, car elle dépend d'associations 
subordonnées aux connexions anatomiques et physiologiques 
des centres cérébraux. 

Les auteurs ont traduit cette distinction en termes qui, au 
fond, sont semblables. C'est ainsi que Ribot distingue la 
mémoire organique et la mémoire psychique, suivant qu'il y a 
reconnaissance et conscience ou non, en considérant comme 
bases statiqiies de la mémoire les modifications spéciales des 
éléments nerveux gardant les empreintes des perceptions, et 
comme basés dynamiques, les associations dynamiques qui 
s'établissent entre ces éléments. Pitres a de même adopté cette 
terminologie en appelant statique la mémoire d'acquisition 
et de fixation, et dynamique la mémoire de répétition et de 
recollection. A ce propos il fait remarquer qu'avec William 



36 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

Hamilton, Gliarlton Bastian, etc., il conviendrait de réserver 
le nom de mémoire à la propriété qu'ont les éléments nerveux 
de conserver, en deliors de l'intervention de la conscience, 
les images des impressions, et d'appeler recollection la pro- 
priété par laquelle le retentum est extrait des profondeurs du 
cerveau et se présentée la conscience. 

Van Biervliet^ admet également les deux formes de mé- 
moire fondamentales, tout en ayant l'air de faire trois subdi- 
visions. Pour lui en effet la mémoire de fixation et la mé- 
moire de reproduction sont des propriétés de la matière, et la 
mémoire d'identification — avec reconnaissance et conscience 
— est la mémoire intelligente, psychique. 

M. Dugas -, en distinguant la mémoire brute et la mémoire 
organisée, mérite de nous arrêter un peu plus longtemps. La 
mémoire brute est la répétition pure et simple de la sensa- 
tion et est comme elle un état passif. L'esprit n'est pour rien 
dans ses acquisitions. La mémoire organisée, au contraire, 
est l'interprétation du passé ; elle n'en est pas la reproduc- 
tion intégrale, mais une sélection. Elle implique l'activité de 
l'esprit. La mémoire brute se forme d'emblée et sans raison 
apparente. On pourra en donner une explication physiolo- 
gique, mais non psychologique. La seule cause psychologi- 
quement admissible de la formation des souvenirs, c'est Tat- 
lention. L'écolier qui répète dix fois sa leçon pour l'apprendre, 
met en œuvre la mémoire brute : celui qui l'apprend en une 
fois en s'appliquant fait œuvre de mémoire organisée, intelli- 
gente. La mémoire organisée est celle qui consiste à retenir 
les choses en y pensant et à force d'y penser. La mémoire 
brute est toujours facile et instantanée; elle est fugitive. Si 

(1) Op. cit. 

(2) La mémoire hrute et la mémoire organisée. Rev. Philos., 1894, t. II, 
p. 449. 



IDÉES ACTUELLES SUR LE MÉCANISKE DE LA MÉMOIRE 37 

les souvenirs anciens sont plus stables que les nouveaux, 
c'est qu'ils ont eu le temps de s'organiser. Pour la mémoire 
brute il n'y a pas de degrés entre l'oubli total et la conserva- 
lion complète. Au contraire, la mémoire organisée est un 
sauvetage partiel des impressions du passé. Dans le cas de 
mémoire brute, le retour des images dépend uniquement de 
l'état cérébral ; dans la mémoire organisée, le rappel est 
volontaire. Les souvenirs bruts reviennent tous en masse; les 
souvenirs organisés forment un cortège et défilent en bon 
ordre chacun à son tour. En somme il n'y a entre ces deux 
formes de mémoire qu'une différence de degrés. L'organisa- 
tion des souvenirs consiste à les classer d'une part par rap- 
port aux impressions présentes, de l'autre par rapport aux 
autres impressions passées : la mémoire n'est pas une image 
mais une reconstruction du passé. 

Je ne veux pas discuter en ce moment bien des points qui 
méritent de l'être et le seront plus lard. Je me borne en effet 
à exposer les doctrines et les idées pour pouvoir les comparer 
ensuite. La façon dont M. Dugas envisage la question de la 
mémoire est intéressante et diffère un pendes autres auteurs. 

Maudsley distingue la mémoire active et la mémoire pas- 
sive qui correspondent à la mémoire psychique et à la mé- 
moire organique. 

Ch. Richet ^ prend ces deux termes dans un sens un peu dif- 
férent. 11 y a deux parties dans la mémoire, dit-il : une active, 
nécessitant une certaine activité cérébrale, et de l'attention; 
une passive, tantôt consciente, tantôt inconsciente. L'une 
retient, l'autre a retenu. Cela correspond plutôt à ce que M. Du- 
gas entend par mémoire organisée et par mémoire brute. 

Ce rôle de l'attention dans la mémoire active est encore 

(1) La mémoire élémentaire. Rev. Philos., 1881, t. I, p. 540. 



38 LE PKOBLÈME DE LA MÉMOIRE 

relevé par les auteurs qui ont étudié la mémoire immédiate 
et la mémoire médiate, tels que Bourdon* et Danieh^ Par 
mémoire immédiate (Erinnerungsnachbild de Fechner, mé- 
moire primaire d'Exner) il faut entendre la persistance plus 
ou moins grande d'une impression sur le cerveau. Bourdon a 
montré qu'elle croit un peu de huit à vingt ans, progressant 
surtout de huit à quatorze et insensiblement de quatorze à 
vingt, et qu'entre ce qu'on appelle vulgairement Tintelli- 
geuce et la mémoire immédiate il y a un rapport incontes- 
table, les plus intelligents étant au-dessus de la moyenne 
comme mémoire immédiate. Danieh a fait remarquer que 
dans cette forme de mémoire, Timage s'évanouit en quelques 
secondes si elle n'est pas fixée par l'attention. Quant à la 
mémoire médiate, c'est en somme la mémoire ordinaire, puis- 
qu'elle consiste dans l'évocation des impressions à une plus 
ou moins longue échéance. 

Il résulte de tout ce qui précède que les psychologues sont 
actuellement d'accord pour admettre deux parties dans la 
mémoire : l'une essentiellement organique, physiologique, 
l'autre psychologique, et pour y distinguer eu outre deux 
formes, suivant que l'attention intervient ou n'intervient 
pas, organisée ou brute quand il s'agit d'apprendre, active 
ou passive, quand il s'agit de se rappeler. 

En partant de ces données nous allons pouvoir aborder 
maintenant la discussion du problème de la mémoire à l'aide 
du raisonnement, de l'anatomie, de la physiologie, de la 
pathologie et de l'expérimentation. 

(1) Influence de Vâge sur la mémoire immédiate. Rev. Philos., 1894, t. II, 
p. 148. 

(2) Amer. Jour, of Psychol., 1895, p. 558. 



CHAPITRE II 

ANALYSE DE L'ACTE MNÉSIQUE 

(FIXATION. — conservation) 



Nous venons de voir que la mémoire comprend trois opé- 
rations essentielles : la conservation de certains états dans le 
cerveau, leur reproduction et leur reconnaissance. Mais ces 
trois opérations peuvent et doivent se subdiviser elles-mêmes. 
Non seulement le raisonnement, mais l'observation et la cli- 
nique nous y obligent. 

Dans la conservation il y a en effet deux stades : la péné- 
tration, la fixation de l'impression dans la substance ner- 
veuse, et sa conservation. Dans la reproduction il y a lieu 
également de considérer deux stades : révocation de l'image 
conservée, et la reproduction de cette image. Dans la recon- 
naissance enfin il faut également considérer deux choses : la 
reconnaissance proprement dite, qui fait que nous savons im- 
médiatement qu'une image évoquée appartient au passé, — 
c'est ce que j'ai appelé le report dans le passé, — et la loca- 
lisation dans le passé entre deux autres souvenirs contigus. 

On remarque immédiatement que l'enchaînement de ces 
diverses opérations est absolument rigoureux. Elles peuvent 
se succéder avec une rapidité trop grande pour que nous 
y prenions garde, mais elles se produisent quand môme. 
Pour qu'il y ait conservation il est de toute évidence qu'il 



40 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

doit y avoir eu pénétration préalable ; et nous avons des cas 
où il y a amnésie par défaut de pénétration. Pour qu'il y ait 
reproduction il faut qu'il y ait eu conservation de l'image à 
reproduire. Mais cela ne suffit pas, et entre la conservation et 
la reproduction il faut qu'il y ait possibilité d'évocation de 
cette image. Ce pouvoir d'évocation peut manquer et l'amûé- 
sie en découle. C'est donc bien une opération indispensable 
dans l'acte mnésique. De même, pour qu'il y ait localisation 
dans le passé, il faut d'abord qu'il y ait reconnaissance, report 
dans le passé, et cette reconnaissance ne peut évidemment 
s'exercer que si toutes les opérations précédentes ont eu lieu. 
De sorte qu'en somme un acte mnésique complet comprend 
six opérations : pénétration ou fixation, conservation, évoca- 
tion, reproduction, reconnaissance et localisation. Nous 
allons les étudier successivement. 

Fixation. — La fixation d'une impression dans le cerveau 
dépend de conditions anatomiques, physiologiques et psycho- 
logiques. L'intégrité de la cellule cérébrale atteinte par le sli- 
muhis externe ou interne est indispensable. Dès que cette in- 
tégrité est altérée, comme dans les cas de démence paralytique 
ou sénile par exemple, la fixation cesse de se faire, bien que 
les perceptions paraissent encore normales. Sous l'influence 
même de la seule vieillesse cette diminution du pouvoir fixa- 
teur des cellules cérébrales se manifeste, par suite sans doute 
de la dégénérescence qu'elles subissent alors. Mais il n'y a 
pas que l'intégrité de la cellule elle-même à considérer; il y 
a aussi celle de ses prolongements, par lesquels elle est reliée 
aux autres cellules de centres plus ou moins éloignés. Une 
impression n'est jamais unique à un moment donné, si court 
soit-il. Elle est toujours accompagnée d'autres impressions 
qui pour être moins vives, moins conscientes, n'agissent pas 



ANALYSE DE l'acTE MNÉSIQUE. — FIXATION 4i 

moins dans une certaine mesure sur le cerveau, qui se trouve 
ainsi excité simultanément sur plusieurs points différents, 
qui devront être de nouveau mis en jeu , si la reviviscence 
complète de l'impression première se produit. De même 
aussi l'impression d'un objet sur nous n'est jamais simple. 
Elle est toujours composée d'éléments divers. La connaissance 
que je prends d'une orange, par exemple, est constituée par 
quatre espèces d'impressions au moins, visuelles, tactiles, 
olfactives et gustatives. Elles atteignent simultanément des 
centres différents de l'écorce cérébrale, et pour que la repré- 
sentation synthétique de l'orange se fasse, il faut que ces 
divers centres soient reliés entre eux. C'est ce que Tanatomie 
nous démontre exister d'ailleurs. Mais ces voies d'association 
extrêmement nombreuses, courtes ou longues, constituées 
par des faisceaux spéciaux, ou directement par le contact des 
prolongements cellulaires, doivent être dans un état d'inté- 
grité aussi parfaite que la cellule. Autrement la synthèse des 
impressions simultanées produites par un même objet ne 
pourrait pas se faire. 

Mais l'intégrité de la cellule cérébrale ne doit pas être 
seulement anatomique, mais encore physiologique. Les 
troubles de la circulation amènent des modifications dans le 
pouvoir de fixation. Les états congestifs qui provoquent par- 
fois une exaltation de la mémoire, en tant que reproduction, 
empêchent souvent la fixation de s'opérer. C'est ainsi que les 
malades atteints de fièvre se mettent à évoquer des quantités 
de souvenirs négligés depuis longtemps, et ne se souviennent 
plus ensuite de ce qui s'est passé au cours de leur maladie. 
Le ralentissement de la circulation cérébrale, l'anémie, 
amènent également une plus grande .difficulté de fixation. 
Les cellules nerveuses, mal irriguées, et par conséquent mal 



42 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

nourries, réagissent mal aux excitations, et ne sauraient donc 
conserver quelque chose d'un ébranlement qui a été très 
faible ou nul. 

Certains toxiques agissent également, soit pour stimuler la 
cellule nerveuse, soit pour l'arrêter dans son fonctionnement, 
ce qui est le cas le plus fréquent. Beaucoup de substances, 
toxiques d'ailleurs, altèrent la fonction psychique après 
l'avoir exaltée. Tel est le cas de l'alcool, de la morphine, de 
la cocaïne, ou de tous ces poisons qu'on a justement appelés 
les poisons de l'esprit. Il est enfin des troubles du système 
nerveux, encore bien mal définis dans leur mécanisme et dans 
leur nature, qui surviennent à la suite de traumatismes, de 
chocs, d'émotions violentes aussi, et qui se traduisent par 
une amnésie plus ou moins étendue de l'existence antérieure 
d'une part, ou l'impossibilité pour le sujet de fixer aucune 
impression nouvelle, ou le plus souvent par les deux choses à 
la fois, donnant lieu ainsi aux amnésies rétrograde, antéro- 
grade et rétro-antérograde, sur lesquelles nous aurons lieu 
de revenir plus loin. Dans ces cas ce ne sont pas les fonctions 
mnésiques seules, ni même psychiques, qui sont atteintes, 
mais la molricité et la sensibilité traduisent par de la para- 
lysie et de Tanesthésie l'arrêt qui porte sur tous les centres du 
cerveau. En quoi consiste cet arrêt, qu'est-ce que ce phéno- 
mène qu'on s'est borné à appeler de l'inhibition, nous n'en 
savons rien et nous ne le connaissons que par ses effets. Il 
doit avoir une certaine analogie avec le sommeil, soit naturel, 
soit provoqué par des anesthésiques, qui produit lui aussi 
un arrêt des fonctions psychiques, la non-pénétration et la 
non-fixation des excitations périphériques, et conséquemment 
l'amnésie. 

Troubles de la circulation cérébrale, altérations de la nutri- 
tion cellulaire, empoisonnements, shock nerveux, sommeil, 



ANALYSE DE l'ACTE MNÉSIQUE. — FIXATION 43 

toutes ces conditions capables de modifier même peu profon- 
dément le fonctionnement cérébral, amènent la difficulté ou 
rimpossibilité de la pénétration et de la fixation des impres- 
sions dans le cerveau, et par conséquent la formation de la 
mémoire. Une première conclusion s'impose donc : L'inté- 
grité de la substance cérébrale, tant au point de vue anato- 
mique qu'au point de vue physiologique, est indispensable 
pour que les excitations qui doivent l'atteindre, y pénètrent 
et s'y fixent, quelle que soit d'ailleurs la manière dont 
puissent se concevoir cette pénétration et cette fixation. 

Les conditions psychologiques capables d'augmenter ou 
de diminuer le pouvoir de fixation ont été bien étudiées. Il y 
a tout d'abord l'intensité de la sensation initiale. Il est évi- 
dent qu'une excitation forte est plus capable qu'une faible de 
déterminer une empreinte durable. Il s'en faut toutefois que 
la facilité de pénétration et de fixation soit proportionnelle à 
l'intensité de l'excitation. Si une excitation trop faible n'est 
pas perçue, une excitation trop forte ne l'est pas davantage ; 
elle produit une sorte de désorganisation, analogue à ce qui 
se passe dans les cas de shock, et telle que quelquefois, à sa 
suite, de nouvelles impressions, même moyennes d'intensité, 
ne sont plus perçues. C'est ce qui se passe par exemple dans 
les perceptions visuelles. Une lumière trop intense provoque 
de l'éblouissement à la suite duquel le centre visuel semble 
épuisé et reste pendant un temps plus ou moins long avant 
de pouvoir percevoir de nouvelles impressions lumineuses. 
(]hez certains sujets même, comme les hystériques, les élé- 
ments nerveux peuvent pendant un temps plus ou moins long 
rester dans cet état d'épuisement et il y a amaurose. Ce qui se 
passe pour la vue, se passe d'ailleurs pour tous ks autres sens 
et tous les modes de la sensibilité. Si la pénétration est pro- 
portionnelle à l'intensité de l'excitation — ce qui n'est même 



44 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

pas démontré — la fixation ne Test pas en tout cas, et il n'y 
a fixation qu'avec des impressions d'intensité moyenne. 

Un phénomène absolument analogue s'observe quand on 
surmène la mémoire. Comme toutes les fonctions, elle se 
développe par l'exercice, mais à la condition que cet exercice 
soit modéré. Si on force le cerveau à emmagasiner trop rapi- 
dement et en trop grande quantité des impressions quel- 
conques, non seulement au bout de quelque temps la conser- 
vation ne se fait plus, mais bientôt aussi la fixation devient 
difficile, et enfin la pénétration se ralentit, puis devient 
impossible. L'intelligence subit forcément le contre-coup de 
ces troubles ; il y a une sorte d'arrêt, qui peut devenir per- 
manent et entraîner à sa suite un véritable état de démence, 
si le surmenage cérébral a été poussé trop loin. Ces faits 
sont malheureusement fréquents aujourd'hui et il n'est pas 
rare de voir des jeunes gens qui, après avoir réussi dans des 
concours difficiles, où la mémoire n'a toujours que trop 
de place, tombent dans un état d'apalhie intellectuelle com- 
plète et deviennent incapables non seulement de retenir ce 
qu'ils ont appris, mais d'apprendre quoi que ce soit de nou- 
veau. 

Il faut donc, pour que la fixation ait lieu, que les impres- 
sions ne dépassent ni une certaine intensité, ni un certain 
nombre dans un temps donné. C'est comme s'il leur fallait un 
certain temps pour s'organiser, et les idées de M. Dugas sur 
la mémoire organisée trouvent ici leur justification. 

La rapidité avec laquelle les impressions se succèdent est 
donc un facteur important de la pénétration et de la fixation. 
Pour qu'une impression devienne consciente on sait qu'elle 
doit avoir une certaine durée. Elle agira donc d'autant plus 
sur le cerveau qu'elle se rapprochera de cette durée minima 
nécessaire, qui, on le sait, est de 1 à 2 dixièmes de seconde. 



ANALYSE DE L ACTE MNESIQL'E. — FIXATION 45 

suivant les perceptions. Richet ^ a bien montré d'autre part 
qu'il y a une phase réfractairo succédant à chaque excitation, 
et pendant laquelle une nouvelle excitation est incapable de 
déterminer aucune vibration nerveuse. Cette phase réfractaire 
est d'environ 1 dixième de seconde. Si donc une impression 
dure moins d'un dixième de seconde elle ne peut arriver à la 
conscience et risque fort de ne jamais revivre à l'état de sou- 
venir conscient, et de plus, si une impression succède à une 
autre, môme consciente, à un intervalle moindre d'un dixième 
de seconde, elle n'est même pas perçue, et ne saurait par con- 
séquent se fixer. 

La répétition favorise la fixation. Ce procédé produit ce 
que M. Dugas appelle la mémoire brute. La façon dont la 
répétition d'une môme impression détermine la fixation 
découle de ce que Ch. Richet a montré se passer pour le nerf 
soumis à des excitations répétées, mais s'arrôtant au seuil, et 
insuffisantes par conséquent pour provoquer une vibration 
nerveuse. Or, au bout d'un certain nombre d'excitations, l'ex- 
citabilité du nerf augmente et la vibration se produit. Il y a en 
somme accumulation des excitations, puisque aucune d'elles 
seule ne suffisait. Il faut donc qu'entre chacune d'elles il y 
ait conservation d'un certain changement dans le nerf, une 
vibration latente qui s'ajoute aux suivantes. Pour le nerf et 
le muscle, cette vibration ne dure guère plus d'une seconde. 
Mais pour les centres nerveux elle peut persister quelques 
minutes. Et Ch. Richet compare ces vibrations latentes à 
de la mémoire, qu'il considère comme une vibration prolon- 
gée. Sans nous arrêter à cette interprétation pour le moment, 
nous retiendrons seulement ce fait qu'une impression qui 

(1) Les origines et les modalités de la Mémoire. Rev. Philos., 1886, t. I. 
p. 561. 



46 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

aurait été insuffisante pour ébranler les centres nerveux, en 
devient capable quand elle se répète. 

Mais cette répétition n'agit pas seulement d'une façon 
immédiate, et de telle sorte que les impressions répétées ne 
laissent entre elles aucune place pour d'autres impressions 
différentes. La répétition d'une même impression, reproduite 
à intervalles plus ou mains longs, agit de la même façon. On 
ne peut invoquer ici le mécanisme mis en évidence par les 
expériences de Ch. Richet. Il ne saurait y avoir une vibration 
latente suffisamment prolongée pour s'ajoutera une nouvelle 
résultant d'une impression identique à la première, et insuf- 
sante comme elle à déterminer dans l'écorce la modification 
nécessaire à sa fixation. Cependant les faits d'observation ne 
paraissent pas laisser de doute. On sait par exemple combien 
il est plus facile d'apprendre une leçon étudiée la veille et 
non sue, quand on a laissé passer une nuit entre les deux 
études. Et il est même remarquable que dans ces conditions 
le nombre de fois qu'on aura besoin de la répéter sera 
moindre si on l'étudié à deux reprises, que si on l'avait 
apprise en une seule fois. Il nous arrive fréquemment aussi, 
après avoir écouté une mélodie avec attention, de ne pas pou- 
voir nous la rappeler malgré tous nos efforts. Puis un beau 
jour elle surgit dans notre mémoire. Elle y était donc restée. 
Mais pourquoi, si elle y était fixée, ne pouvions-nous l'évo- 
quer? Elle ne s'est pas répétée, l'impression première n'a 
donc pu se renforcer. Plus nous nous sommes éloignés du 
moment où nous l'avons entendue, plus son image aurait dû 
s'affaiblir, puisqu'elle était déjà si peu forte que nous ne pou- 
vions l'évoquer peu après. On dira que c'est le pouvoir 
d'évocation qui nous manque. C'est évident, mais cela n'est 
pas une explication. Si je peux au bout d'un certain temps 
évoquer l'image d'une impression que je ne pouvais évoquer 



ANALYSE DE L ACTE MNÉSIQUE. — FIXATION 47 

peu après Tavoir resseutie, il faut qu'entre cesdeux momeats 
il se soit passé quelque chose. Rien u'est venu renforcer mon 
impression première ; mou pouvoir d'évocation, qui tient à 
mon bon fonctionnement cérébral, n'a reçu aucune modifica- 
tion. Toutes les conditions paraissent donc identiques, et 
cependant une image que je ne pouvais pas évoquer, même 
avec effort, surgit spontanément, et à partir de ce moment 
je peux volontairement l'évoquer. Cela ne peut se comprendre 
que si Ton admet la nécessité d'un certain temps pour que la 
mémoire s'organise. 

Je laisse pour plus tard l'examen de cette question de l'or- 
ganisation de la mémoire. Ce que je veux mettre en relief en 
ce moment c'est l'importance du facteur temps dans la fixa- 
tion des impressions. Ce facteur se montre encore lorsqu'il 
s'agit de la rapidité avec laquelle on apprend. Il est établi, en 
effet, que plus on apprend rapidement et plus vite on oublie. 
On connaît l'exemple de cet acteur qui, obligé au pied levé 
de suppléer un camarade le jour môme, apprend son rôle eu 
quelques heures et le sait assez pour le jouer le soir. Mais le 
lendemain il l'a complètement oublié et est obligé de le rap- 
prendre en entier. Et ainsi plusieurs jours de suite. Et il 
expliquait que cela lui prenait moins de temps et donnait 
moins de peine que s'il avait dû l'apprendre d'une façon 
réfléchie et avec attention. 

L'attention, soit passive, soit active et volontaire, a en effet 
une grande influence sur la fixation des impressions. Tel fait, 
qui s'est passé maintes fois devant nous sans que nous y 
prêtions attention et que nous serions incapable de préciser, 
ni même de nous rappeler, peut prendre tout à coup une 
importance extrême et telle que jamais plus nous ne l'ou- 
blions. Telle parole, dite par une personne, ne nous frappe 



4S ^^ PUOBLEME DE LA MEMOIRE 

pas et nous ne la retenons pas ; prononcée par une autre, elle 
nous pénètre profondément et se fixe d'une manière indélé- 
bile. Qui de nous n'a entendu quelqu'un dire : « J'entends 
encore X. me dire telle chose » ? Or cette chose, d'autres la 
lui ont dite ; on le lui rappelle et il ne s'en souvient pas. 

Il est en effet un état qui, plus que l'attention, contribue à 
fixer les impressions, c'est l'émotion, ou pour mieux dire le 
ton émotionnel, qui les accompagne. C'est lui qui entraîne 
l'intensité de l'attention, et c'est de cette intensité de l'atten- 
tion que dépend à son tour la pénétration et la fixation de 
l'impression. 

La volonté agit de la même manière que l'émotion. L'appli- 
cation réfléchie, soutenue, pour apprendre quelque chose, 
pour garder une impression, contribue à la fixation d'une 
façon remarquable, mais que je crois moins sûre et moins 
solide que le ton émotionnel. Quand on réfléchit sur une chose 
pour la retenir, on ne fait en somme que chercher tous les 
rapports qu'elle peut avoir avec d'autres choses connues, pour 
avoir ainsi des points de repère aussi nombreux que possible. 
C'est ainsi qu'on se crée des moyens mnémotechniques, d'au- 
tant meilleurs souvent qu'ils sont plus bizarres. Dans ce cas, 
on arrive, en envisageant l'objet dont on veut garder le sou- 
venir sous toutes ses faces, dans ses moindres détails, à multi- 
plier les impressions qu'il vous donne. Ces aspects, si nom- 
breux qu'on les suppose, ne sont jamais très nombreux. Les 
associations d'idées qu'ils éveillent sont plus ou moins solides, 
mais ne le sont jamais beaucoup, puisqu'on a été obligé de 
les chercher et qu'elles n'ont pas surgi spontanément. Elles 
n'ont donc pas une grande stabilité. De sorte que lorsque ce 
n'est qu'au moyen de l'attention volontaire que la fixation des 
impressions se fait, elle présente une beaucoup plus grande 



ANALYSE DE l'aCTE MXKSIQUE — FIXATION 40 

fragilité, que lorsqu'elle se fait sous Tinfluence de Tatteution 
due à un état émotiounel. Car cet état émotionnel est une 
réaction générale du cerveau ; le fait à retenir est incorporé à 
cet état d'une façon indélébile, et il suffira que l'un soit évoqué 
pour que Tautre se reproduise et réciproquement. 

Ce ne sont donc pas quelques associations plus ou moins 
stables, plus ou moins naturelles et logiques, d'ailleurs en 
petit nombre, qui sont mises eu jeu. C'est tout^ le cerveau 
qui réagit sous l'influence de l'impression. Tandis que dans 
le premier cas, à une impression, décomposée en ses éléments, 
renforcée par les associations de ces éléments avec d'autres 
images servant de points de repère, correspond une fixation 
peu stable, dans le second, au contraire, où l'impression, 
vague quelquefois, imprécise, est accompagnée d'un état 
émotionnel plus ou moins intense et d'associations d'idées 
surgissant spontanément, parce qu'elles sont fortement éta- 
blies, la fixation se fait d'une façon indélébile ou tout au 
moins très forte. 

Si nous résumons les conditions de ia fixation, nous voyons 
donc que tout d'abord l'intégritg anatomique et physiolo- 
gique de la cellule est indispensable ; que la circulation et la 
nutrition du cerveau doivent être aussi normales que possible; 
que l'intensité de la fixation n'est pas proportionnelle à l'inten- 
sité de l'excitation et que celle-ci ne doit pas dépasser certaines 
limites ; que la rapidité de succession et la durée des impres- 
sions ne doivent pas dépasser une certaine moyenne, dont le 
minimum est fixé par le temps nécessaire pour qu'une impres- 
sion devienne consciente ; que la persistance de la fixation 
est en raison inverse de la facilité et de la rapidité avec 
lesquelles elle s'est faite ; que la répétition n'assure que fai- 
blement la fixation, et que l'attention agit d'autant plus 
fortement qu'elle s'accompagne d'un état émotionnel. 

SoLLiER. — Prob. de la méni. 4 



I 

I 

■ 



^0 LE PROBLëME de la MEMOIRE 

Conservation. — Nous arrivons au point le plus important 
du problème de la mémoire, au point le plus admis et cepen- 
dant le moins démontré, celui de la conservation des impres- 
sions. Nous venons de supposer que les impressions reçues 
par le cerveau y laissaient une trace, une empreinte quel- 
conque^ Nous nous sommes bien gardé toutefois de nous 
demander comment et où pouvait se laire cette fixation. 
C'est maintenant le moment de nous poser cette question. 

(( Avant de savoir il faut nous figurer, a dit justement 
Guyau. » Les façons de nous représenter le mécanisme de la 
conservation des images dans le cerveau n'ont pas manqué. 
Pour ne citer que les principales, Spencer * a comparé le cer- 
veau à un piano mécanique pouvant reproduire un nombre 
d'airs indéfini. Taine '^ en fait une sorte d'imprimerie fabriquant 
sans cesse et mettant en réserve des clichés innombrables. 
D'autres la comparent à une plaque photographique, d'autres 
encore, comme Guyau ^ à un phonographe. Toutes ces compa- 
raisons plus ou moins ingénieuses sont fort grossières et ne 
tiennent guère compte que d'un élément : la conservation. 
Mais la conservation sans la reproduction n'est pas la mémoire. 
Il n'y a pas lieu d'insister davantage, comme le remarque 
M. Ribot, sur les habitudes du monde végétal qu'on a com- 
parées à la mémoire. « 11 ne faut jamais perdre de vue, dit il, 
que nous avons affaire à des lois vitales, non à des lois phy- 
siques, et que les bases de la mémoire doivent être cherchées 
dans les propriétés de la matière organisée, non ailleurs. » 
Je crois, au contraire, que nous pouvons étudier les phéno- 
mènesdela mémoire et de l'esprit en général à la lumière des 
lois physiques, et que nous trouverons en certaines applica- 

(1) Principes de Psychologie. (Trad. franc. Paris, F. Alcan.) 

(2) U Intelligence, 

(3) La Mémoire et le phonographe, Rev. Philos., 1880. T. I, p. 319. 



I 



ANALYSE DE l'ACTE MNÉàlQUE — CONSERVATION 51 

tioûs de force que nous fournit la science moderne des analo- 
gies très intéressantes avec le fonctionnement du cerveau. 

Nous trouvons dans la fibre musculaire une ébauche de la 
mémoire. Si après une excitation la fibre musculaire revient 
à sou état primitif, il n'en est pas moins vrai qu'à la suite de 
chaque action elle devient plus apte à l'action, plus disposée à 
la répétition du même travail. Cet accroissement de puissance 
par le fait du fonctionnement, cette tendance à un meilleur 
fonctionnement sous l'influence de l'exercice se remarque 
d'ailleurs dans tous les organes de l'économie. Il n'est donc 
pas surprenant de rencontrer la même chose dans le système 
nerveux. Mais cela peut-il s'appeler de la mémoire ? Non 
sans doute, mais il n'en ressort pas moins que ce qu'on a 
désigné sous le nom de trace-disposition pour expliquer la 
reproduction des images n'est pas spécial au système nerveux, 
ni encore moins à la cellule corticale. 

Il y a plus. On rencontre celte trace-disposition non seule- 
ment dans le monde organique, mais encore dans le monde 
inorganique. Nous trouvons même là un terme de compa- 
raison que je m'étonne de n'avoir pas vu citer encore pour 
expliquer le phénomène de la mémoire : je veux parler de 
l'aimantation. Lorsque je mets au contact d'un barreau d'acier 
un morceau d'aimant, ou que j'y fais passer un courant élec- 
trique, je détermine dans ce barreau d'acier une modification, 
sur la nature de laquelle on n'est d'ailleurs pas fixé, mais 
qui persiste pendant un temps plus ou moins long. 

Il y a donc, comme dans la mémoire, fixation de l'impres- 
sion et conservation. Plus je répète le contact, plus je le pro- 
longe, et plus l'aimantation de mon barreau augmente et 
persiste, absolument comme la mémoire sous l'influence 
d'impressions répétées et prolongées. Seconde analogie. En 
voici une troisième : lorsque les excitations portées sur le 



52 LE PllOBLÈME DE LA MEMOIRE 

cerveau sont trop intenses, elles ne peuvent pas plus s'y fixer 
que lorsqu'elles sont trop faibles. Il en est de même pour le 
barreau d'acier. Sa capacité d*aimantation n'est pas infinie, 
et n'augmente pas, au delà d'une certaine limite, avec l'inten- 
sité du courant d'aimantation. Quatrième analogie : avec le 
temps l'aimantation diminue, absolument comme les sou- 
venirs qu'on ne réveille pas de temps en temps. Mais il y a 
plus, et, cinquième analogie, il sulïit de mettre un morceau 
d'acier non aimanté au contact du barreau aimanté pour que 
^on aimantation persiste, de môme qu'il suffit de laisser au 
contact d'un souvenir une impression qui lui a été associée 
pour le faire persister avec la même netteté. Il n'y a pas 
jusqu'au phénomène de la reproduction, le seul vraiment 
caractéristique de la mémoire, qu'on ne retrouve dans l'ai- 
mant, puisqu'il peut créer lui-même autant de fois un nouvel 
aimant qu'on mettra à son contact de morceaux d'acier. Mais 
de même qu'un courant d'induction détermine dans un bar- 
reau d'acier un état qui correspond au phénomène de l'aiman- 
tation, de même une excitation sensorielle peut déterminer 
dans le cerveau un état qui corresponde à un phénomène de 
mémoire ; l'état d'aimantation est aussi différent du courant 
d'induction qui Ta déterminé, que l'image-souvenir lest de 
l'excitation sensorielle, et cependant cet état d'aimantation 
peut reproduire le phénomène de l'aimantation dans un autre 
barreau d'acier, absolument comme le courant d'induction, 
mais avec une intensité considérablement moins grande. De 
même aussi la modification inconnue produite dans le cer- 
veau par l'excitation sensorielle peut reproduire, d'une façon 
plus ou moins atténuée, l'impression primitive. 

Si j'insiste sur ces analogies ce n'est pas pour établir la 
moindre ressemblance de nature entre les phénomènes psy- 
chiques et les phénomènes électriques, comme certains psy- 



ANALYSE DE l'AGTE MNÉSIQUE — CONSEIIVATION o3 

chologues ont teadance à le faire, mais simplement pour 
montrer que Ton peut trouver dans le monde purement phy- 
sique des forces capables de modifier la matière de façon à 
lui donner des qualités nouvelles sans paraître modifier sa 
forme, ni sa structure moléculaire, qualités passagères d'ail- 
leurs, et qui, lorsqu'elles sont disparues, la laissent dans son 
état primitif. 

Ch. Ricliet S dans des expériences sur les animaux, montre 
qu'à la suite d'une excitation de la moelle et des nerfs il per- 
siste une vibration plus ou moius prolongée. Une grenouille 
décapitée, après qu'on lui a donné des convulsions par choc 
de la tête, conserve pendant un certain temps des convulsions 
tétaniques ; une anguille dont on a coupé la tête, présente 
pendant longtemps dans le tronçon postérieur des mouve- 
ments de reptation. Il considère la persistance de cette excita- 
bilité comme une sorte de mémoire élémentaire. Mais il ne 
faut pas confondre la persistance d'une excitation et le sou- 
venir d'une impression. Souvenir indique rappel, reproduc- 
tion, et par conséquent cessation pendant un certain temps. 
On ne saurait en aucune manière regarder la mémoire comme 
la prolongation d'une excitation. 

Abordons maintenant la question même de la conservation 
des images. Et d'abord que faut-il entendre par images? 
Lorsqu'une excitation sensorielle vient atteindre un nerf elle 
produit en lui une certaine vibration qui se transmet directe- 
ment au cerveau, s'il s'agit d'un nerf crânien , en passant 
pour certains par le bulbe ou la protubérance, ou indirecte- 
ment s'il s'agit d'un nerf périphérique, en passant par la 
moelle et suivant un trajet plus ou moins compliqué. Mais 

(1) Art. Cerveau. Dictionnaire de Physiologie (Paris, F. Alcan) , et 
Mémoire élémentaire. Rev. Philos., 1881, t. I, p. 540. 



34 LE PROBLÈME DE L.V MÉMOIRE 

quelle que soit la voie suivie, Texcitation aboutit toujours en 
un point spécial du cerveau, où aboutissent les fibres ner- 
veuses émanant du point de la périphérie qui a été atteint 
par l'excitation. Le trajet de celte excitation est donc déter- 
miné d'une façon absolue et ne peut être modifié par quoi 
que ce soit. Elle peut être arrêtée en cours de route dans 
les différents centres réflexes qu'elle traverse, et ne pas abou- 
tir au cerveau^ mais si son intensité est suffisante, si rien ne 
vient la dériver, elle atteint le cerveau dans des points par- 
faitement déterminés, centres dont quelques-uns sont con- 
nus, dont beaucoup sont encore à délimiter. A partir de ce 
moment que devient-elle? 

Pour les uns, avons-nous vu, elle détermine dans ces 
centres de perception, ou de réception, eux-mêmes une modi- 
dification permanente, pour d'autres celte modification se 
produit dans d'autres centres (centres d'association pour 
Flechsig, centre d'aperceptiou, qui serait le lobe frontal, 
pour Wundt) ; mais quel que soit le point où elle se fasse, 
tout le monde admet une modification permanente, soit 
sous une forme matérielle, par une sorte de changement 
moléculaire dans les cellules de perception, soit sous une 
forme dynamique, consistant dans une tendance à repro- 
duire rimpression produite par Texcitation. C'est à ces traces, 
à ces résidus, à ces traces-dispositions, — tous ces mots 
recouvrent la même inconnue — que Ton a donné le nom 
d'images, mot fort malencontreux, car il éveille malgré soi 
chez beaucoup l'idée d'une chose concrète, que la comparaison 
du cerveau avec une plaque photographique n'a pas peu con- 
tribué à répandre. Dans l'hypothèse de la conservation des 
impressions dans les cellules de Técorce, voici en somme à 
quoi se réduit une image : Une excitation X atteint une cel- 
lule A ; celle-ci est modifiée d'une certaine façon et devient 



ANALYSE DE l'ACTE MNÉSIQUE — CONSERVATION 55 

A' — La perception de la vibration qui a transformé A en A' 
devient pour le sujet l'équivalent psychique de l'excitation X. 
C'est Vimage, ou si Ton aime mieux c'est la représentation 
de X. De telle sorte que chaque fois qu'une cause quelconque 
transformera A en A', — si après l'excitation l'état A' a dis- 
paru et que A ait repris sa forme première — , ou fera vibrer 
A, — si l'état A a persisté — les choses se passeront pour le 
sujet comme si c'était encore X qui aurait agi. On dit alors 
qu'il y a souvenir, l'impression ressentie par le sujet dans le 
second cas étant immédiatement différenciée de la perception 
primitive, pour des raisons que nous aurons à examiner plus 
loin (Reconnaissance). 

Conservons, pour la commodité, ce terme d'images, mainte- 
nant que nous avons établi ce qu'il fallait entendre par là. 
Une première question se pose, à savoir si la conservation 
supposée des images peut se faire dans les centres de percep- 
tion , comme beaucoup de psychologues l'admettent avec 
Bain. Admettons que cela soit et voyons ce qui va se passer. 
Ch. Richet* l'a exposé delà manière suivante : « Le muscle 
M, après maintes excitations et contractions, reviendra exac- 
tement à l'état primitif : il y aura retour presque parfait à la 
constitution organique normale. Mais la cellule cérébrale ner- 
veuse A, après excitation ne sera plus jamais A ; ce sera A' ; 
et après chaque excitation elle sera modifiée, devenant tour 
à tour A', A'', A'", etc. ; de sorte que les réactions consécu- 
tives, identiques pour le muscle, qui est M et sera toujours M, 
seront très variées pour la cellule cérébrale, qui sera successi- 
vement A', A'^ A"".... La réaction a de la cellule A ne sera 
plus a mais a^, quelque peu différente de a ». 
Si réellement A était modifié à chaque nouvelle excita- 
it) Art. Cerveau. Dictionnaire de Physiologie, 



5G LE PRORLKME DE LA MÉMOIRE 

lion la mémoire serait abolie du même coup. En effet, Texci- 
tation X atteint la cellule A; elle la modifie de telle sorte 
qu'elle devient A^ A cet état A' correspond la représentation 
que nous avons de X, et que nous désignerons par x. Pour 
qu'a soit éveillé en nous et constitue un souvenir il faut que 
rétat A', auquel elle correspond, soit lui-même reproduit. Or 
cela n*est pas, si Ton admet avec Gh. Richet qu'une nouvelle 
excitation X, identique à la première, modifie la cellule A' et 
la transforme en A". A cette modification ne pourra plus cor- 
respondre la représentation a, équivalent psychique de X. Il 
y aura une nouvelle représentation ni. De sorte que X, exci- 
tant la même cellule cependant, sera représentée successive- 
ment dans l'esprit par a et a'. Si A'' se substitue à A', comme 
A' s'est substituée à A, et que jamais l'état A' ne puisse être 
repris par la cellule A, on ne comprend pas comment l'image a 
pourrait elle-même reparaître. Elle se trouve effacée par a-, 
comme la cellule A' se trouve remplacée par la cellule A'^ 

Si donc, d'une part, on est forcé d'admettre que, les voies 
anatomiques étant déterminées et fixes, une même excitation 
partie d'un même point de la périphérie, avec la même inten- 
sité, doit aboutir à la même cellule cérébrale, et si, d'autre 
part, on admet que cette excitation détermine, chaque fois 
qu'elle se produit, une modification permanente de la cellule 
cérébrale, on arrive à ce résultat paradoxal que la persis- 
tance de la modification produite par une excitation empêche 
le souvenir de cette excitation dès qu'une nouvelle excitation 
semblable se produit. Il devient impossible de comprendre 
comment, si les souvenirs sont fixés dans le point même de la 
perception, nous pouvons simultanément percevoir une im- 
pression actuelle et nous souvenir que nous l'avons déjà eue, 
et même distinguer les souvenirs multiples que nous en 
avons. 



ANALYSE DE l'ACTE MNÉSIQUE — CONSERVATION 57 

Pour concilier ces deux choses incompatibles : réveil de 
l'image ancienne, et modifications successives et permanentes 
de la cellule qui en est le siège, essayons de diverses hypo- 
thèses, que les auteurs eux-mêmes n'ont pas émises, faute 
d'avoir vu cette incompatibilité. 

A l'état A' de la cellule A correspond la représentation a de 
l'excitation X. On peut supposer un processus interne, diflé- 
rent de X par conséquent, qui, grâce aux connexions de A 
avec les autres cellules de l'écorce, fasse vibrer cette cel- 
lule A' et éveille ainsi la représentation a, sans amener de 
modification nouvelle de la cellule A\ La conscience que 
nous aurions de la voie différente de Texcitation nous permet- 
trait de distinguer entre la perception et le souvenir de X. Et 
ainsi, chaque fois que A' serait ainsi mis en état de vibration, 
là représentation a se produirait. 

On pourrait admettre cette hypothèse si, une fois que A' a 
été constituée par l'action de X sur A, X n'agissait plus jamais 
sur A^ Or cela n'est pas; c'est au contraire sous Tinfluence de 
nouvelles excitations X que l'image a reparaît le mieux, et 
nous avons vu que si elles déterminaient de nouvelles modi- 
fications A^ A'", etc., l'image a serait submergée et que la 
mémoire n'existerait plus par conséquent. 

Supposons maintenant que X, après avoir transformé la 
cellule A en A^ ne soit plus capable de la modifier quand elle 
se répète, mais seulement de la faire vibrer de façon à réveil- 
ler la représentation a. Il nous faut d'abord préciser ce que 
peut et doit être cet état A' si nous l'admettons. Est-ce un 
état statique, est-ce un état dynamique? 

Sous l'action d'une excitation X il se produirait une modi- 
fication A' de la cellule A. 11 est évident que cette transfor- 
mation, de quelque nature qu'on la suppose, est un état 
dynamique. L'excitation cessant, cet état dynamique cesse 



58 LE PDOBLBME DB LA HBMOIRB 

lui-même, au bout d'un temps plus ou moins long, peu 
importe. L'état statique qui lui succède correspond-il à l'état 
primitif de A, ou au contraire est ce l'état A' qui persiste, 
c'est ce qu'il s'agit de savoir. Mais ce qui nous importe pour 
le moment c'est de savoir qu'à l'état dynamique provoqué 
par l'excitation X, succède un état statique, état de repos, 
quand elle cesse. Ceci nous expliquerait comment la repré- 
sentation a se produit, puis semble disparaître pour reparaître 
et disparaître encore. Elle tiendrait à l'état dynamique de la 
cellule, et ne se montrerait que lorsque cet état dynamique 
se reproduit. Elle traduirait l'activité, le fonctionnement de la 
cellule A, comme le mouvement traduit l'activité des centres 
moteurs. Elle ne disparaîtrait pas quand la cellule est au repos, 
mais y persisterait en puissance. Je crois que c'est ainsi que 
devrait s'expliquer la disparition apparente et la réappari- 
tion des souvenirs, qui ont fait dire à M. Ribot que l'oubli 
était la condition de la mémoire. Comme je l'ai fait remar- 
quer autrefois, il serait préférable dédire que c'est le passage 
du conscient à l'inconscient. En efïet, pour nous rappeler un 
événement nous sommes obligés de faire abstraction de tous 
les autres. Mais nous ne les oublions pas en réalité, puisque 
dans un moment nous allons pouvoir en réveiller les images 
à leur tour. 

Mais ce qu'il s'agit de se demander pour le moment, ce n'est 
pas si ce pbénomène est réel, c'est de savoir, l'ayant admis, 
si c'est dans les centres de perception ou en dehors d'eux qu'il 
se produit. La supposition que nous avons faite plus haut que 
X, après avoir la première fois transformé A en A', ne peut 
plus, quand elle se répète, y produire de nouvelles modifica- 
tions, est elle plausible ? Remarquons immédiatement que 
les auteurs qui admettent que X détermine la modification A^ 
d'une façon permanente, repoussent implicitement cette sup- 



ANALYSE DE l'AGTE" MNÉSIQUE — CONSERVATION 59 

position, puisqu'ils disent que la seconde excitation transfor- 
mera A' en A'', et ainsi de suite. Et en efiet on se demande 
pourquoi si X a été capable une première fois d'amener une 
modification dans une cellule, elle deviendrait incapable par 
la suite de la modifier de nouveau. 

Il y a toutefois une différence qu'il importe, puisque nous 
faisons en ce moment une critique aussi impartiale que pos- 
sible, de signaler. Lorsqu'une impression ébranle pour la 
première fois une cellule cérébrale, l'état de cette cellule est 
absolument différent de ce qu'il sera plus tard. Elle est vierge 
et neutre, elle n'est pas encore adaptée à aucune fonction spé- 
ciale. On peut donc parfaitement admettre qu'une excitation 
quelconque détermine chez elle un agencement moléculaire 
spécial, et qu'une fois cet agencement nouveau produit, il ne 
puisse plus s'en produire d'autre, et que les excitations nou- 
velles qui l'atteignent n'aient pas d'autre résultat que de la 
faire passer de l'état de repos à l'état d'activité, de l'état sta- 
tique à l'état dynamique. Cette adaptation immuable une fois 
établie se rencontre pour toutes les autres fonctions du sys- 
tème nerveux dans les centres inférieurs et la moelle, et il 
n'y a aucune raison pour supposer que la cellule corticale 
diffère des autres cellules du système nerveux central. 

Cette théorie, qui correspond en partie, je crois, à la réa- 
lité, a l'avantage de ne pas donner à la cellule corticale des 
caractères spécia' -.:, distincts des autres cellules nerveuses; 
de celles de la moelle par exemple. Elle nous permet d'ad- 
mettre, en outre, la persistance d'une modification de la 
cellule sous l'influence d'une excitation^ persistance sans 
laquelle la mémoire ne se comprend pas. Mais elle détruit 
l'hypothèse en vertu de laquelle chaque excitation nouvelle 
modifierait la cellule déjà modifiée par les excitations anté- 
rieures, hypothèse à tous points de vue inadmissible. Mais 



60 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

commeat expliquer que nous puissions nous rendre compte 
de la perception et de la représentation par le souvenir, et 
des différences entre les souvenirs des diverses excitations 
successives perçues par une même cellule ; en vertu de quoi 
la cellule modifiée par une excitation X s'associe-t-elle à une 
autre cellule modifiée en même temps qu'elle par une excita- 
tion Y, X et y émanant du même objet, mais affectant des 
cellules A et B situées dans des centres plus ou moins dis- 
tants Tun de l'autre ; comment enfin la destruction des 
centres de perception n*abolit-elle pas les souvenirs en même 
temps que les perceptions, si c'est dans les mêmes cellules que 
se font la perception, la conservation et la reproduction des 
impressions ? 

Admettons donc provisoirement que l'excitation X a déter- 
miné par son action sur la cellule A une modification, dyna- 
mique d'abord, statique ensuite, qui l'a fait devenir la cel- 
lule A^ Deux cas se présentent alors : ou bien c'est un 
processus interne, une excitation venue du cerveau lui-même 
qui va mettre en état d'activité la cellule A^ ou bien c'est une 
nouvelle excitation venue du dehors. Dans le premier cas 
l'état dynamique de A' reproduit la représentation deX, c'est 
le souvenir de X. Dans le second cas la nouvelle excitation X' 
est évidemment de même nature et a le même point de départ 
que X. Si elle était de nature différente ou si elle avait un 
autre point de départ elle ne suivrait pas les mêmes voies et 
ne pourrait pas aboutir aux mêmes centres cérébraux. 

Mais X^ peut être d'intensité égale, inférieure ou supérieure 
à X. Que va-t-il se passer? L'excitation X agissant d'une façon 
spéciale sur A en sa qualité de première excitation d'une cel- 
lule non encore différenciée, supposons une excitation X'^ que 
nous pourrons comparer à X' plus exactement que X' à X. 
D'après ce que nous venons de voir, c'est la même cellule A 



ANALYSE DE l'aCTE MXÉSIQUE COXSEUVATIOX 61 

qui perçoit l'impression et la conserve sous la forme A', Elle 
est donc à la fois organe de perception et de mémoire. Est-ce 
possible ? Si X'^ est égale à X' elle va déterminer une percep- 
tion égale à celle de X' et voilà tout. Or l'observation nous 
apprend qu'en même temps que cette perception il y a repré- 
sentation, souvenir de l'impression X^ Comment la même 
cellule peut-elle nous donner à la fois une perception du 
présent et une représentation du passé? Et si nous sup- 
posons une série d'impressions X^ X^ X% etc. , comment 
aurons- nous en même temps une perception de l'excita- 
tion X^ actuelle et les représentations de toutes les excitations 
antérieures ? Comment pourrons-nous les distinguer les unes 
des autres et les comparer à la sensation présente? puisque 
c'est un seul et môme état A' de la cellule mise en activité. Il 
est inadmissible que sous f'influence d'excitations identiques 
successives elle fonctionne d'une façon différente. Cela devient 
encore moins compréhensible si on suppose X'^ inférieure ou 
supérieure à X^ 

Si d'autre part on admet que A' une fois constituée, diffé- 
renciée, ne se modifie plus et ne fait que passer de l'état sta- 
tique à l'état dynamique sous l'influence des excitations 
successives X^ X'', X''' etc., et revenir ensuite, quand elles 
cessent, à son état statique initial, on ne peut plus com- 
prendre comment se fixent et se conservent ces impressions 
successives, puisqu'elles ne laissent aucune modification per- 
manente. Qu'on admette des modifications successives de la 
cellule A sous l'influence des excitations X, X' X'^ etc., ou 
qu'on repousse l'idée de ces modifications permanentes, on 
arrive donc toujours au même résultat : la mémoire est 
impossible; la même cellule ne peut être à la fois organe de 
perception, de conservation et de reproduction. 

Nous avons supposé que X était toujours de même nature. 



62 L£ PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

Mais daDs la réalité cela n'est pas. X est une excitation de 
nature quelconque agissant sur un point de la périphérie 
d où des conducteurs nerveux préélablis la conduisent fatale- 
ment à la cellule A. Cette cellule A peut donc recevoir d'autres 
excitations ayant le même point d'origine. Gonment alors 
se diflérencieront ces diverses impressions ? Si X a déter- 
miné A' X* va-t-il déterminer une autre modification? Nous 
sommes alors ramené à Thypo thèse des modifications impri- 
mées par les excitations successives, c'est-à-dire que XS X-, 
X', déterminant des modifications A" A"' A"'', et chacune de 
ces modifications effaçant la précédente, le souvenir est impos- 
sible. Si d'autre part on veut supposer que la cellule A indif- 
férente est différeaciée sous la forme immuable A', cela nous 
conduit à supposer que X', X^ X' ne feront qu'ébranler A' et 
évoquer ainsi la représentation de X', X^ X^De quelque façon 
qu'on s'y prenne il est impossible de considérer la cellule 
perceptive Acomme représentative aussi. 

En somme, on arrive à cette conclusion que la cellule, non 
seulement ne conserve pas de modification permanente sous 
l'inlluence des excitations qui la mettent en activité, mais 
encore ne peut même pas être différenciée et adaptée à une 
impression spéciale, à une variété d'excitation quelconque. 
Il y a cependant quelque chose de changé par le fait du pas- 
sage d'excitations à travers les cellules de l'écorce, et ce quelque 
chose nous verrons plus loin en quoi il consiste. 

On a émis une autre hypothèse qui , à première vue, 
semble concilier ces choses contradictoires. On a dit : Le 
nombre descellules cérébrales, d'après lesévaluations les plus 
inférieures, serait de 600.000.000. D'autres disent le double. Si 
une cellule est capable de subir plusieurs modifications, elle 
ne doit en tout cas en subir qu'un nombre limité. Mais on 



j 



ANALYSE DE LACTE MNESIQUE — CONSERVATION 63 

peut même admettre, vu le chifire des cellules, qu'elle n'eu 
garde qu'une. Et M. Ribot trouve lui-même que cette hypo- 
thèse d'une impression unique n'a rien dlnacceptable. On 
suppose doue que Fexcitation X atteint la cellule A et la 
transforme en A' ; puis que Texcitation X' atteint la cellule B 
et la transforme en B', et ainsi de suite. Quand ensuite une 
excitation interne ébranle A', B', etc., il se produit les repré- 
sentations de X, X^ etc. Une pareille hypothèse est-elle soute- 
nable? C'est ce que nous allons examiner avec quelques 
détails, car Taine et Ribot ont paru l'admettre et sa simplicité 
séduit. 

Tout d'abord demandons-nous, ce que personne, que je 
sache, n'a fait, si le nombre, même le plus élevé, des cellules 
cérébrales est suffisant pour que chacune ne subisse qu'une 
modification. 

Prenons une existence moyenne de 60 ans. Pendant ces 
soixante années combien est-on capable de percevoir de sen- 
sations conscientes, c'e&t-à-dire demandant au moins un 
dixième de seconde pour se produire. Soyons généreux pour 
les partisans de l'hypothèse de l'impression unique, et esti- 
mons à quinze heures seulement la durée de la veille pendant 
laquelle nous sommes conscients. Le calcul est facile à faire. 
Dans une journée nous sommes susceptibles de percevoir 
consciemment S4.000 excitations. En un an nous en percevrions 
20.710.000, et en soixanteans 1.242.600. 000. Ce chiffre est sen- 
siblement égal à celui qu'on nous donne comme représentant 
le nombre des cellules de l'écorce. Ce résultat rendrait donc 
l'hypothèse vraisemblable si nous n'avions laissé de côté bien 
des facteurs. Tout d'abord nous n'avons tenu compte que des 
impressions conscientes. Or, il en est une foule d'incons- 
cientes ou subsconscientes, qui n'en laissent pas moins une trace 
dans la mémoire, puisque dans de certaines conditions on 



61 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

les voit surgir. Ces impressions inconscientes doivent donc, 
comme les conscientes, modifier chacune une cellule. Nous 
n'avons supposé aussi qu'une seule impression consciente à 
la fois. Or c'est un fait qui ne se produit jamais, on peut le 
dire. Nous avons toujours plusieurs impressions conscientes 
simultanées. Voici donc notre nombre de cellules devenu 
insuffisant. Dira-t-on que les excitations identiques frappent 
la même cellule chaque fois qu'elles se produisent ? Nous 
avons montré tout à l'heure que s'il en était ainsi la distinc- 
tion entre les souvenirs de ces diverses excitations ne se 
pourraitplus. Les impressions d'intensités différentes, quoique 
de même nature et de même origine, doivent donc modifier 
des cellules différentes. Les cellules une fois modifiées par une 
perception deviennent donc impropres à de nouvelles percep- 
tions et ne sont plus aptes qu'à la représentation de cette 
perception. Telle serait la conclusion logique à laquelle on 
se trouve conduit. 

Mais de nouvelles difficultés s'élèvent. Admettons encore 
que le nombre des cellules de l'écorce soit suffisant pour que 
chacune ne garde qu'une impression unique. Mais parmi ces 
cellules il en est qui forment des centres de projection, c'est- 
à-dire de réception, d'autres des centres d'association, 
d'autres enfin, celles du lobe frontal, dont le rôle n'est pas 
encore défini. Le nombre admis doit donc être singulière- 
ment réduit, et nous avions déjà trouvé qu'il était à peine 
suffisant. Mais il y a plus : nous n'avons supposé qu'une 
existence de 60 ans. Quand elle dépasse ce terme, où se font 
donc les perceptions nouvelles? Quelles cellules atteignent les 
excitations sensorielles ? Et ce n'est pas tout encore. Si grande 
que soit la quantité des cellules de l'écorce, celle-ci est sub- 
divisée en territoires ayant des attributions distinctes et spé- 
ciales, et tous ces territoiresne renfermentqu'un nombre rela- 



ANALYSE DE L*AGTE MXÉSIQUE. — CONSERVATION 65 

tivement restreint de cellules. Qu'arriverait-il si par hasard le 
nombre des excitations destinées à un territoire précis deve- 
nait supérieur à celui des cellules qu'il contient, hypothèse 
des plus vraisemblables d*aillQurs? Iraient-elles atteindre des 
cellules déjà différenciées et adaptées à d'autres excitations ? 

La supposition inverse peut être faite, et on peut imaginer 
des cas où il n'y aurait pas, au cours de l'existence, un 
nombre suffisant d'excitations pour agir sur toutes les cellules, 
supposition qui, d'ailleurs, devrait être tenue comme l'expres- 
sion de la vérité tant que l'existence n'est pas terminée. Donc 
dans un cas il pourrait arriver que des impressions ne ren- 
contrassent que des cellules déjà adaptées pour d'autres ; et 
dans le second cas il y a des cellules inemployées. Les deux 
suppositions sont aussi invraisemblables l'une que l'autre. 

Les considérations d'ordre anatoraique rendent plus insou- 
tenable encore cette hypothèse déjà invraisemblable pour 
toutes ces raisons. Les connexions anatomiques qui réu- 
nissent le point d'origine périphérique de l'excitation X 
à la cellule A sont immuables. Chaque fois donc qu'une 
excitation de même nature que X se produit dans le même 
point de la périphérie, elle doit atteindre A, et ne saurait 
stimuler B, si voisine qu'on la suppose. Mais nous savons, 
il est vrai, que A émet des prolongements nombreux qui la 
mettent en rapport d^e contiguïté plus ou moins étroit avec 
les cellules voisines. Le stimulus X' pour atteindre B devra 
en tout cas passer par A'. Comment ne met-il pas cette cellule 
déjà différenciée en état d'activité ? Comment ne provoque- 
t-il pas sa réaction sur les cellules motrices qui lui sont asso- 
ciées, en déterminant une action réflexe, au lieu de la traver- 
ser simplement pour aller atteindre la cellule B encore 
indifférente ? Le nombre des prolongements de A n'est pas 
illimité. Il arrivera donc un moment où, en admettant que les 

SoLLiER. — Prob. de la mém. o 



^6 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

choses se passent ainsi, les excitations X', X^', etc., auront 
atteint toutes les cellules contiguës B, C, D, etc. Lors donc 
qu^une nouvelle excitation, partie du point d'origine de X, 
se produira, il faudra qu'elle traverse non seulement Â, mais 
encore B ou C ou D, etc., pour atteindre de nouvelles cellules 
en rapport avec elles par leurs prolongements. 

Aucune donnée physiologique n'autorise de pareilles sup- 
positions. Eusuite une question nouvelle, et non de petite 
importance surgit : Si un stimulus traversant une cellule A 
sans y produire aucune modification dynamique va atteindre 
une autre cellule B contiguë, ce ne peut être qu'au moyen 
d'un des prolongements de A. Or il faut admettre que suc- 
cessivement chaque excitation nouvelle^ suit un prolonge- 
ment dilïérent pour gagner une cellule différente. Il y a donc 
dans un prolongement déjà traversé par une excitation anté- 
rieure une trace de ce passage, une modification qui empêche 
qu'un second passage ait lieu. Si, en effet, l'excitation pouvait 
passer indifféremment par l'un ou l'autre prolongement, elle 
risquerait d'aller atteindre une autre cellule déjà modifiée 
par une excitation antérieure. Les difficultés soulevées à pro- 
pos de A se retrouveraient identiquement les mêmes. Il n'y 
aurait qu'un intermédiaire déplus. Si les choses se passaient 
ainsi, plusieurs conséquences en découleraient. La première, 
en contradiction formelle avec tout ce qu'on sait sur la con- 
ductibilité nerveuse, c'est qu'une voie nerveuse traversée une 
fois par un courant, devient réfractaire à un nouveau passage 
de ce courant ; c'est absolument le contraire qu'on observe. 
La seconde, c'est que la modification, inconnue dans sa nature, 
imprimée à la cellule A par l'excitation X, n'atteint pas ses 
prolongements, puisque ceux-ci ne présentent que plus tard 
une différenciation, du fait du passage du stimulus, pour 
gagner une cellule contiguë à A. Rien n'autorise à penser 



ANALYSE DE L ACTE MNESIQUE. — CONSERVATION 67 

qu'une modification se produise dans une partie de la cellule 
et non dans les autres, dans sa partie centrale — quelles sont 
ses limites ? — et non dans ses prolongements. Enfin il fau- 
drait admettre que chaque prolongement de la cellule A est 
en rapport avec une cellule différente, ce qui est absolument 
faux. 

En allant au fond des choses, en examinant toutes les 
hypothèses possibles, capables de justifier des assertions 
admises presque sans conteste, on s'aperçoit qu elles sont 
insoutenables, ne reposent sur rien de démontré, et sont 
même souvent en contradiction formelle avec les faits les plus 
simples et les mieux établis. Cet examen un peu aride n'est 
donc pas inutile. 

Mais poursuivons. M. Ribot a mis en relief un point des 
plus importants pour la conception de la mémoire, quand il a 
dit que la mémoire organique ne suppose pas seulement une 
modification des éléments nerveux, mais la formation entre 
eux d'associations déterminées poiir chaque événement parti- 
culier, rétablissement de certaines associations dynamiques 
qui, par la répétition, deviennent aussi stables que les con- 
nexions anatomiques primitives. Cette question mérite de 
nous arrêter longuement. 

Le fait qu'il existe des associations d'ordre anatomique 
entre les divers centres de l'écorce cérébrale, et des asso- 
ciations psychologiques entre les diverses images constituant 
la représentation d'un objet, n'est pas douteux. Il s'agit seu- 
lement de savoir quel rapport existe entre les deux, et ensuite 
quelles déductions il convient de tirer de ce rapport en ce 
qui concerne la mémoire. 

L'existence des associations entre les diverses images d'un 
même événement permet de comprendre comment nous dis- 



68 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

tinguons les divers souvenirs que nous pouvons avoir d'un 
même objet. Voici une orange que je vois pour la première 
fois ; elle me donne au moins deux ordres de sensations 
simultanées : visuelles (forme et couleur) et olfactives. Ces 
deux ordres de sensations se produisent dans des centres très 
distincts et môme assez éloignés l'un de l'autre dans l'écorce 
cérébrale. La seconde, la troisième fois que l'on me présente 
cette orange je me souviens l'avoir vue une ou deux fois anté- 
rieurement. Or, puisque c'est la même orange, ce sont les 
mêmes éléments cellulaires des centres visuels et olfactifs 
qui sont impressionnés, comme nous l'avons dit plus haut. 
Comment, dès lors, puis-je distinguer la perception actuelle 
des représentations antérieures qui s'évoquent en moi ? 

Il faut faire intervenir ici une considération importante 
Lorsque je prends connaissance d'un objet, je le fais chaque 
fois dans des conditions différentes, conditions de milieu, 
conditions personnelles. En admettant même que les circons- 
tances soient identiquement les mêmes, ma personnalité ne 
l'est pas. Non seulement elle est différente physiquement, car 
jamais nous ne nous trouvons dans des conditions physiques 
absolument identiques, mais encore psychologiquement, car 
elle a été modifiée par toutes les impressions, toutes les acqui- 
sitions faites entre les deux moments où le même objet m'est 
présenté. Or, en même temps que j'ai la perception de cet 
objet, j'ai une quantité d'autres perceptions simultanées, plus 
ou moins conscientes, venant tant du monde extérieur, du 
milieu où se trouve l'objet principal, que de mon milieu inté- 
rieur. Le souvenir qui se forme en moi de cet objet n'est 
donc pas en réalité constitué par les seules impressions qui 
en émanent, mais par toutes les impressions concomitantes. 
Les images de l'objet tiendront sans doute dans ce tableau 
la place principale, mais non la seule. Je pourrai plus tard 



ANALYSE DE l'ACïE MNÉSIQUE, — CONSERVATION 69 

ne me représenter nettement qu'elles, de même que je n'ai 
guère perçu consciemment qu'elles ; mais en réalité c'est toute 
ma personnalité qui surgira. Nous verrons plus loin qu'il en 
est bien vraiment ainsi et que le souvenir que nous avons 
d'un événement est celui de toutes les circonstances tant 
externes qu'internes dans lesquelles il s'est produit. 

Nous pouvons dès lors facilement comprendre, en admet- 
tant même que les perceptions se fassent toujours pour les 
mêmes excitations dans les mêmes cellules, que nous 
puissions différencier deux souvenirs d'une même chose. 
Dans le premier cas, en effet, le souvenir sera constitué par 
les représentations ABC afférentes à l'objet, plus les repré- 
sentations D E F G fournies par les circonstances concomi- 
tantes, et enfin les représentations x fournies par l'état cénes- 
thésique actuel. Dans le second cas ABC resteront les mêmes, 
mais D E F G seront remplacées par H I J K, et en admettant 
même qu'elles soient encore les mêmes, x sera remplacé 
par x'. De sorte que, quoi qu'il arrive, il y aura toujours une 
différence entre les deux représentations, et l'on voit qu'en 
somme c'est l'état cénesthésique, c'est pour mieux dire l'état 
de la personnalité qui permet de différencier des souvenirs 
dont tous les éléments paraissent identiques. Les faits et 
expériences que je rapporte plus loin montrent que si l'on 
replace un sujet dans des conditions cénesthésiques iden- 
tiques à celles qui ont existé à un moment donné, tous les 
souvenirs de cette époque reparaissent aussitôt. La mémoire 
nous apparaît donc comme la reviviscence d'états de person- 
nalité anciens. Nous verrons ultérieurement comment nous 
négligeons dans la reproduction de nos impressions passées 
certaines parties de ces impressions. 

Il y a donc deux sortes d'associations à considérer : les unes 



70 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

entre les différentes impressions émanées d'un même objet, 
les autres entre ces mêmes impressions et toutes les impres- 
sions simultanées auxquelles nous ne prétons que peu ou pas 
d'attention, qui s'accompagnent de peu ou pas de conscience. 
Cette division n'est d'ailleurs que pour faciliter la compré- 
hension des choses, car en réalité toutes les impressions 
simultanées s'associent de la même façon. Mais comment se 
font ces associations ? 

La question semble très facile à résoudre. Nous savons en 
effet que dans le cerveau existent de grands faisceaux d'asso- 
ciation qui réunissent les points symétriques des deux 
hémisphères d'une part, et les différents centres de chaque 
hémisphère d'autre part, et qu'en outre, entre les centres de 
projection existent des centres dits d'association, composés de 
neurones de caractères un peu différents de ceux des centres 
de projection, et que certains auteurs, Flechsig entre autres 
qui les a découverts, considèrent comme affectés spéciale- 
ment aux fonctions psychiques, et à la mémoire en parti- 
culier. Dès lors rien ne parait plus simple que d'admettre que 
des impressions d'ordres divers émanées d'un même objet, et 
allant se fixer dans des centres différents, s'associent entre 
elles, grâce aux nombreuses voies d'association du cerveau. 

Malheureusement les choses ne sont pas si simples, et nous 
avons vu que M. Pitres, pour expliquer certaines variétés de 
paraphasies, était obligé d'invoquer des voies mnémotech- 
niques d'association, dont il reconnaissait à la fois la néces- 
sité et la non-possibilité de les démontrer. Les nombreuses 
voies d'association connues sont donc insuffisantes pour nous 
expliquer tous les phénomènes psychologiques de l'asso- 
ciation. Pour nous rendre compte des difficultés, prenons un 
exemple concret, mais aussi simple que possible : une note 
de musique représentée par deux images seulement, visuelle 



ANALYSE DE L ACTE MNESIQUE. — CONSERVATION 71 

et auditive, et voyons comment peut se former l'association 
de ces deux images ; et même, comme il s*agit là d'une forme 
du langage, où les questions de connexions entre les centres 
corticaux et les rapports avec la mémoire sont l'objet de 
controverses, prenons un exemple plus simple encore, une 
cloche et le son qu'elle donne. L'image visuelle de la cloche 
va se fixer dans le centre visuel ; Timage auditive du son 
va dans le centre auditif. Chacune impressionne un certain 
nombre de cellules, mettons un groupe V et un groupe A. 
Si je ne faisais que voir la cloche sans l'entendre, le groupe V 
serait impressionné de la même manière ; si je ne faisais 
qu'entendre la cloche sans la voir, le groupe A serait éga- 
lement impressionné de la même manière. Comment donc 
peut-il se faire que du fait que j'entends et je vois en même 
temps la cloche, ces deux groupes s'associent de telle sorte 
que plus tard, lorsque je me représenterai l'un, l'autre 
s'évoquera ? 

Une association anatomique a-t-elle pu s'établir ? Cela ne 
paraît pas possible. On peut admettre en effet comme vrai- 
semblable que les excitations d'ordre visuel produites par la 
cloche ébranlent un nombre limité de fibres nerveuses abou- 
tissant aux cellules du groupe V ; et, de même, que le son delà 
cloche excite certaines fibres nerveuses auditives seulement 
aboutissant au groupe de cellules A. Mais s'il est vrai que de 
nombreuses fibres nerveuses, soit directes, soit émanant de 
neurones d'association interposés, réunissent le centre vi- 
suel et le centre auditif, il est difficile de comprendre comment 
la vibration du groupe V ira précisément se propager vers le 
groupe A ou réciproquement. Aucune connexion préétablie 
n'existe entre ces deux groupes cellulaires, comme il en 
existe entre la périphérie intéressée par la vue et le son de la 
cloche et les groupes cellulaires V et A. Si de ces deux 



72 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

groupes une vibration quelconque se- propage, elle se fera 
dans toutes sortes de directions ; et aussi bien vers d'autres 
centres associés à celui dont ils font partie respectivement, 
que vers celui qui est seul intéressé simultanément. Et en 
admettant même que les vibrations des groupes V et A ne 
se propagent qu'entre les centres visuel et auditif, il y a 
toutes sortes de chances pour qu'elles ne suivent pas juste- 
ment une voie qui, à travers mille intrications, les {erait 
s'atteindre réciproquement. Bien plus, si on faisait cette sup- 
position, il faudrait en conclure que celte voie va être désor- 
mais différenciée de telle sorte que la mise en activité d'un 
des groupes V et A retentira forcément sur l'autre, d'où la re- 
présentation associée de la vueet du son de la cloche dans le 
souvenir. Une semblable différenciation ou adaptation, bien 
établie pour les groupes cellulaires du système nerveux, est 
au contraire inconnue pour les fibres de transmission dont la 
spécificité est aujourd'hui rejetée par la majorité des physio- 
logistes. 

Mais si nous devons repousser l'association anatomique 
sous cette forme, comme, en réalité, l'association des images 
ne peut se faire que par les voies anatomiques reliant les 
centres où se forment ces images dans le cerveau, il nous faut 
chercher une autre interprétation. Ici encore nous avons fait 
abstraction des images concomitantes qui ne se rapportent 
pas à l'objet principal. Si nous examinons les choses dans 
leur ensemble, nous constatons qu'en même temps que notre 
nerf optique est excité par la vue de la cloche, il reçoit des 
impressions de tous les objets environnants, et qu'en réalité 
tout le centre visuel est ébranlé, la rétine tout entière étant 
impressionnée. Il en est de même pour le centre auditif. De 
sorte qu'enfin de compte ce ne sont pas seulement lesgroupes 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE. — CONSERVATION 73 

V et A de cellules visuelles et auditives qui sont irapression- 
nés, mais tout le centre visuel et tout le centre auditif. Dès 
lors toutes les suppositions faites pour expliquer comment ces 
deux groupes cellulaires pourraient se transmettre leur vibra- 
tion, en choisissant, par je ne saisquelle vertu, le chemin plus 
ou moins compliqué qui les réunissait, tombent tout natu- 
rellement. Les deux centres visuel et auditif étant mis en 
état d'activité ensemble et étant associés ensemble, c'est la 
représentation, non seulement de la cloche vue et entendue 
qui se constitue, mais encore de tout ce qui a été vu et entendu 
eu même temps. Seulement, dans cet ensemble c'est Tétai 
d'activité des groupes V et A qui l'emporte, qui est le plus 
conscient, et paraît ainsi former seul le souvenir. 

Mais cette association des deux centres visuel et auditif 
— auxquels il convient môme d'ajouter tous les autres centres 
qui ont pu être intéressés simultanément par les impressions 
externes et internes, comme je l'ai dit plus haut — ne fait 
que reculer la difficulté, et ne nous permet pas encore de 
comprendre où se conserve l'image de l'objet, ou pour mieux 
dire la modification cellulaire à laquelle elle correspond. 
Nous savons cependant quelque chose de plus : c'est que les 
soi-disant associations entre les groupes cellulaires impres- 
sionnés dans chaque centre cérébral ne peuvent pas s'établir 
entre eux directement, ou môme par l'intermédiaire des neu- 
rones des centres d'association, et que c'est seulement dans 
leur ensemble que les centres, auxquels appartiennent ces 
groupes cellulaires, s'associent. Nous avons vu d'autre part 
que l'on ne pouvait admettre qu'une impression laissât une 
modification permanente dans une cellule, et qu'il était môme 
impossible de supposer qu'une cellule pût se différencier et 
s'adapter à un genre spécial d'excitation. En montrant que 
ce n'est plus seulement une cellule ou un groupe de cellules 



*74 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

qui doivent conserver limage, mais tout le centre spécial 
dont font partie cette cellule ou ce groupe, nous ne sommes 
pas plus avancés, et nous pouvons encore moins admettre 
que ce soit le centre tout entier qui garde Tempreinte de 
l'excitation. 

Mais une notion nouvelle ressort du rapprochement de 
ces différents faits. On considère toujours l'état statique du 
cerveau et non sou état dynamique. Or c'est celui-là seul qui 
devrait être examiné. En effet toute excitation portée sur 
une partie du cerveau y provoque un état dynamique spécial, 
constant pour une même excitation, qui se reproduit chaque 
fois que cette excitation l'atteint, et qui ne peut correspondre 
à aucune autre. Toute cause provoquant dans cette partie du 
cerveau le même état dynamique produira donc le même 
effet que l'excitation qui Ta provoqué déjà et à laquelle il 
correspond d'une manière absolue. 

Pour la mémoire c'est ce qui se passe. Sous l'influence 
d'une certaine excitation X, un état dynamique spécial E se 
produit. De même que l'excitation X ne ressemble à aucune 
autre, de même l'état E n'est égal à aucun autre. En effet, 
l'excitation X est composée d'un certain nombre d'excitations 
élémentaires en plus ou moins grand nombre, d'intensités 
variables, de durées variables aussi, qui permettent de la 
distinguer de toute autre, de même que les visages humains, 
composés des mômes éléments, sont tous différents les uns 
des autres. Ces excitations élémentaires agissent sur un 
nombre plus ou moins grand de cellules cérébrales, y déter- 
minent un état d'activité plus ou moins fort, et de plus ou 
moins de durée. On comprend qu'en vertu des connexions 
anatomiques préétablies et fixes entre le point d'origine péri- 
phérique de l'excitation et son point d'arrivée central, à 
chaque excitation X correspond un état dynamique E, qui est 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE. — CONSERVATION 75 

dans un rapport absolu et constant avec elle, de telle sorte 
que toute excitation X', si approchante qu'on la suppose de X, 
ne peut déterminer le même état E, mais un autre E'. La 
complexité extrême et le nombre considérable des cellules 
cérébrales et de leurs prolongements permettent de com- 
prendre que les combinaisons sont aussi nombreuses que 
peuvent l'être les impressions. L'état E ne pouvant être déter- 
miné que par la combinaison des excitations élémentaires 
entrant dans l'excitation X, chaque fois que cet état sera pro- 
voqué la représentation de X apparaîtra. 

Une comparaison fera bien comprendre comment les 
choses se passent. Si je place un objet devant une plaque 
photographique, il va se produire sur cette plaque, sous 
l'influence des excitations lumineuses d'intensités et de qua- 
lités diverses, des réductions du bromure d'argent, dont Ïë9 
molécules vont subir un arrangement spécial qui me don- 
nera l'image de l'objet. Tout autre objet aussi semblable que 
possible 0', mais non identique au premier, déterminera un 
arrangement moléculaire différent et spécial. Si je pouvais, 
par un procédé autre que Timpression lumineuse, produire 
sur la plaque photographique l'arrangement moléculaire dé- 
terminé par l'objet 0, il me serait impossible de ne pas l'attri- 
buer à lui. C'est ce qui se produit dans le cerveau, avec celte 
différence que l'arrangement moléculaire n'est pas définitif, 
qu'il se transforme sans cesse, et que ses transformations 
correspondent à des excitations différentes. Ce perpétuel chan- 
gement, ce renouvellement incessant, cette adaptation conti- 
nuelle, ne sont-ils pas d'ailleurs la caractéristique de la ma- 
tière organisée, vivante, et comment a-t-on pu imaginer des 
modifications permanentes dans une matière dont le change- 
ment est la condition même d'existence? A chaque excita- 
tion, à chaque impression, correspond donc dans le cerveau 



76 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

un arrangement moléculaire particulier. Or si l'on veut bien 
remarquer qu'avec un simple jeu de 32 cartes il peut y avoir 
35^.883.858.560 parties essentiellement diiïérentes, on ne 
sera pas surpris que les combinaisons qui peuvent se faire 
entre les cellules des centres nerveux satisfassent large- 
ment et d'une manière en quelque sorte indéfinie à toutes les 
variétés, à toutes les nuances des impressions qui les frap- 
pent. Voilà ce qu'il y a de fondamental et qui exclut toute 
conservation des impressions dans les centres de perception. 

L'anatomie pathologique pourrait nous être ici d'un grand 
secours, en nous montrant ce qui se passe quand des centres 
sensoriels sont complètement détruits. Malheureusement les 
conditions d'une bonne observation au point de vue qui nous 
occupe sont très difficiles à rencontrer. 11 faut, en eiïet, une 
double lésion intéressant complètement un centre spécial, et 
les centres sur lesquels on peut faire ces observations ne sont 
guère que ceux de la vue et de l'ouïe. De ces deux c'est celui 
de la vue qui a certainement fourni le plus matière à rensei- 
gnement. Or dans aucun cas de destruction bilatérale du centre 
optique il n'y a eu cécité absolue ; même dans le célèbre cas 
de Forster * il y avait conservation d'un certain degré de vision 
centrale. 

Jamais d'ailleurs la destruction n'est absolument complète. 
On ne peut donc pas tirer de ces faits de conclusion positive. 
Il est cependant vraisemblable que la destruction des centres 
de perception entraine la perte des représentations qui sont 
du ressort du centre détruit. Seulement cela ne prouve pas 
que ces centres conservent des modifications permanentes 
correspondant aux impressions qu'ils ont reçues, mais sim- 

(1) Ueber Rindenblindheit (Arch. f. Ophthalm, t. XXXVI), 1890. 






ANALYSE DE l'ACTE MNÉSIQUE. — CONSERVATION 77 

plement que leur intégrité est nécessaire à la représentation 
des impressions passées comme elle Test à la perception 
d'impressions actuelles. L'état moléculaire qui correspond à 
une excitation donnée n'a en effet aucun rapport de forme 
avec cette excitation ; de même l'aperception consciente ou le 
souvenir conscient de cet état moléculaire peut n'avoir aucun 
rapport de forme avec lui. Il n'en est pas moins vrai que l'ex- 
citation, pour devenir consciente, devra d'abord être trans- 
formée au niveau du centre dit de réception; et, de même, 
le souvenir devra déterminer dans ce centre un changement 
moléculaire correspondant à l'excitation pour pouvoir s'ob- 
jectiver. 

De sorte que le centre de réception devient un intermé- 
diaire entre l'état subjectif et l'état objectif, et que lorsqu'il 
vient à être détruit la transformation réciproque de l'un à 
l'autre ne peut plus avoir lieu. Le souvenir peut donc avoir son 
siège ailleurs que dans les centres de réception et cependant 
ne pas pouvoir se manifester, lorsque ce centre est détruit, 
sous une forme objective. On en a un exemple frappant dans 
les paraphasies, si finement analysées par Pitres, et en particu- 
lier dans l'aphasie amnésique, où l'on voit « des gens inca- 
pables de parler d'une façon intelligible, de lire à haute voix, 
de répéter correctement deux mots de suite, réciter sans 
fautC; avec une articulation irréprochable, des prières ou de 
longues séries de chiffres, ou chanter, etc. ». « 11 faut bien 
admettre, dit Pitres, qu'il y a des associations mémotech- 
niques, qui se font par d'autres voies que celles par où pas- 
sent les incitations idéo-motrices directes, et les excitations 
sensorio-motrices ordinaires. » Mais ces voies nouvelles on 
ne les connaît pas. Cependant tous les auteurs qui ont étudié 
le langage, qui se prête mieux que toute autre manifestation 
psychique à une dissection de ses éléments, ont admis, en 



78 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

dehors des différents centres sensoriels et moteurs, où se cou- 
serveraient d'après eux les images visuelles, acoustiques, et 
motrices du langage, un centre d'idéation, de synthèse. Et 
Pitres, distinguant dans une nouvelle division les aphasies 
nucléaires (l*' motrices, 2*" sensorielles) et les aphasies d'as- 
sociation (1° psycho- nucléaires, 2° inter-nucléaires), montre 
comment l'interruption entre ce centre psychique, ce centre 
d'idéation et les centres sensoriels donne lieu à ce qu'on 
appelle l'aphasie amnésique, et l'interruption de ce même 
centre, avec les centres moteurs, produit la paraphasie. 

Où sont ces neurones de la psychicité, c'est ce que nous 
chercherons à établir plus loin. Pour le moment ce qu'il 
nous importe de retenir, c'est que les centres de perception ne 
sont en réalité que des centres de réception des excitations 
périphériques, nécessaires à la transformation qui les rend 
capables d'être perçues et évoquées ensuite ; mais que ce n'est 
pas eux qui sont le siège des perceptions ni des souvenirs. 

MunkS Wilbrand, et Nothnagel plus tard, ont admis qu'il 
devait y avoir dans le cerveau des éléments différents pour la 
perception et la représentation, et qu'on ne pouvait pas attri- 
buer ce double rôle aux mêmes cellules corticales. Munk con- 
sidère que l'incitation va des éléments de perception aux élé- 
ments de représentation, et tandis que les premiers reviennent 
au repos, elle laisse dans les seconds des modifications maté- 
rielles qui ne s'effacent que lentement. Ces éléments de repré- 
sentation sont en quelque sorte chargés potentiellement, 
suivant son expression, des souvenirs -images. S'ils sont 
détruits ou incapables de fonctionner, on perd la connais- 
sauce des choses acquises antérieurement, les impressions 
sont nouvelles et inconnues ; c'est ainsi qu'il y a cécité ou 

(1) Sehsphaere und Raumvorstellung. Inter. Beitrasge zur wissensch. Medi- 
cm. Festchrift f. Virchow, 1891. 



ANALYSE DE l'AGTE MNÉSIQUE. — CONSEUVATION 79 

aurdité psychiques. Ce que Munk appelle les éléments de 
perception nous l'appelons éléments de réception ; les 
centres de représentation et de souvenir sont une seule chose. 
Cependant, tandis que Munk considère que ces éléments sont 
répartis sur deux couches de l'écorce et tellement rapprochés 
qu'on ne peut léser les uns sans atteindre les autres, je suis 
porté à admettre avec Nothnagel qu'ils sont répartis dans des 
territoires anatomiques distincts. 

Nous avons vu déjà, d'ailleurs, que les associations entre les 
divers centres récepteurs des divers ordres d'excitations pro- 
venant d'un même objet ne pouvaient pas suffire à expliquer 
la formation de l'image complète de cet objet, et qu'il devait 
y avoir une région du cerveau où cette synthèse se faisait 
vraisemblablement. 

Nous avons vu également qu'elles ne pouvaient pas expli- 
quer la distinction entre divers souvenirs d'un même objet. 
Cette distinction implique la reconnaissance, c'est-à-dire la 
différenciation immédiate entre la perception et le souvenir. 
Or si c'était seulement au niveau des centres de perception 
que se conserveraient les souvenirs, cette différenciation ne 
pourrait se faire, puisque ce sont les mômes éléments cellu- 
laires qui doivent être rais en activité dans le cas d'excitation 
périphérique (perception) et d'excitation centrale (objectiva- 
tion du souvenir) . La seule différence porterait sur la moindre 
intensité du souvenir. Or, comme le remarque Bergson S un 
souvenir fort ne pourrait se distinguer d'une perception faible. 
Cela n'est d'ailleurs pas absolument juste, car on sait q^'un 
souvenir extrêmement intense produit une véritable halluci- 
nation, donnant au sujet l'impression qu'il est en présence de 
l'objet lui-même. Ce qu'il faudrait dire, c'est qu'une percep- 

(1) op. cit. 



80 I>I^ PROBLEME DE LA MEMOIRE 

tion faible pourrait donner Timpressioa d'un souvenir intense. 

On voit tout de suite que ce n'est pas une question dinten- 
sité qui est seule en jeu, mais que ce qui importe aussi et 
surtout c'est le sens de l'excitation, c'est la voie qu'elle suit, 
pour arriver au centre d'aperception. Quand un souvenir nous 
apparaît, la voie d'excitation du centre dit de perception est 
centrifuge; elle est centripète dans le cas de perception. 

Quand il y a hallucioation l'excitation ne vient pas du 
centre d'aperception ; elle naît sur place dans le centre de 
réception ; l'excitation atteint donc le centre d'aperception 
absolument comme si c'était une excitation périphérique qui 
ait mis en vibration le centre de perception. 

Nous arrivons donc à cette conclusion que les impressions 
ne laissent aucune empreinte, aucune trace de leur passage 
dans les centres sensoriels, dits de perception, et que ces 
centres ne sont que des centres de réception destinés à faire 
subir à l'excitation périphérique une transformation qui la 
rende apte à être aperçue par la conscience, ou même simple- 
ment aperçue, car ainsi que nous le verrons, la conscience 
n'est pas nécessaire pour qu'il y ait souvenir. C'est donc 
ailleurs que dans ces centres que se produit la conservation 
des impressions, et le point de départ de leur reproduction 
par conséquent. Nous nous en tiendrons là pour le moment 
nous réservant d'examiner plus tard en quelle région du cer- 
veau, centres dits d'association (de Flechsig) ou lobe frontal, 
se produit cette conservation, à l'aide d'expériences et de 
méthodes nouvelles. 

Mais il me parait nécessaire de résoudre dès maintenant 
un point que j'ai à dessein laissé de côté plus haut, c'est la 
question de l'influence des excitations sur les cellules des 
centres récepteurs. Il est évident qu'une excitation produit 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE — CONSERVATION 81 

dans les cellules qu'elle a atteintes une modification de l'état 
moléculaire, une vibration plus ou moins prolongée, qui est 
le mode de réaction de toute cellule vivante à une excitation 
quelconque. Mais une fois qu'une cellule a cessé de vibrer 
ainsi elle doit revenir à son état antérieur. Il n'y a aucune 
raison pour croire que la cellule cérébrale se comporte d'autre 
manière et conserve d'une façon permanente, jusqu'à sa mort, 
la modification ainsi produite. Nous avons vu d'ailleurs que 
cette hypothèse antiphysiologique, quoique admise par un 
physiologiste doublé d'un psychologue distingué comme 
Ch. Richet, ne se soutenait pas davantage au point de vue 
psychologique. Il y a cependant quelque chose qui est modifié 
d'une façon indélébile, non seulement dans la cellule céré- 
brale, mais dans toute cellule vivante, sous l'influence d'une 
excitation, c'est sa facilité à subir de nouveau la déformation 
qu'elle a déjà subie. C'est un point bien mis en lumière par 
Van Biervliet^ Mais il semble admettre que cette différen- 
ciation de la cellule est une véritable adaptation à une exci- 
tation donnée et consiste dans une véritable modification 
structurale. « On peut dire, écrit-il, que tout corps solide qui, 
sous l'empire d'une force agissant momentanément sur lui, 
a été déformé, ne reprendra plus jamais sa forme primitive. 
En vertu de leur élasticité imparfaite, les molécules qui ont 
été écartées les unes des autres, et celles qui ont été rappro- 
chées sous l'action de la force momentanée, demeureront 
toujours écartées et rapprochées, plus qu'elles ne Vêtaient aupa- 
ravant. Ces tassements dans certaines directions, ces écarte- 
ments dans d'autres, iront en s'accentuant à mesure que la 
déformation momentanée se répétera. Il faudra à chaque fois 
un efïort moindre pour produire la déformation voulue. 

(1) op. cit.^ p. 18. 
SoLLiER. — Prob. de la nui m, 6 



82 LS PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

La trace du passage de tout mouvement déformant dans 
un corps solide, constitue une trace- disposition. » Gela 
semble parfaitement exact pour des corps inorganiques, 
pour un fil d'acier ou un morceau de caoutchouc. Mais ici 
nous avons affaire à de la matière organisée, qui se comporte 
de façon toute différente, et qui est susceptible d'accroisse- 
ment, de diminution, d'expansion et de rétraction, sous des 
influences nutritives et circulatoires. Et Ton ne saurait la 
comparer exactement à la matière inorganique. De ce qu'une 
cellule vivante devient, sous l'influence d'excitations répé- 
tées, de plus en plus apte à réagir, cela ne prouve pas du tout 
qu'elle ne revienne pas après chaque excitation à son état 
primitif. 

Ne voyons-nous pas la cellule musculaire, par exemple, 
acquérir par le fait d'un fonctionnement répété une plus 
grande rapidité de réaction? Ne la voyons-nous pas, sous 
l'influence du repos prolongé, perdre cette énergie et cette 
rapidité. Que se passe-t-il donc ? Sous l'action des excitations 
répétées la circulation est activée, les échanges sont augmen- 
tés, la nutrition est meilleure, la cellule augmente de volume 
et de puissance. Eh bien, non seulement la cellule cérébrale 
présente les mêmes conditions, mais elle est même cons- 
tituée de telle sorte qu'elle les présente au maximum. 

Tandis que la cellule musculaire est limitée dans son mou- 
vement d'expansion et de rétraction, la cellule cérébrale 
offre au contraire des prolongements extrêmement nombreux 
dont des faits de plus en plus probants tendent à faire admettre 
la rétractilité, Tamœbisme, comme on a dit. Nous savons que 
ces prolongements ont des terminaisons libres par lesquelles 
ils se mettent au contact des prolongements des cellules voi- 
sines, et que les cellules, n'étant plus reliées entre elles par 
des anastomoses, comme on le croyait autrefois, ont en somme 



ANALYSE DE l'ACTE MNÉSIQUÉ — CONSERVATION 83 

une autonomie et une indépendance qu'aucune autre cellule 
du corps humain ne prescrite. 

Admettons une cellule nerveuse n'ayant jamais fonctionné, 
indifiérente. Qu'une excitation vienne frapper l'extrémité de 
son cylindre-axe à la périphérie, cette cellule va entrer en 
vibration. Il va se produire sous cette influence un état molé- 
culaire nouveau. Elle se trouvera dès lors difiérenciée des 
autres cellules, puisque seule une excitation portant sur l'ex- 
trémité de son cylindre-axe pourra l'atteindre directement. 
Il y a dès lors correspondance complète entre sa vibration et 
les excitations de son cylindre-axe. Sous l'influence de cette 
excitation il se fait donc une sorte de dislocation moléculaire; 
la cellule devient turgescente, ses prolongements s'allongent. 
Lorsque l'excitation cesse, les molécules reprennent leur 
place, se resserrent, les prolongements se rétractent. 

Mais une seconde excitation survient ; cette fois la cohé- 
sion moléculaire est moins grande que la première fois. La 
dislocation, la disjonction se fait donc plus facilement. Enfin 
sous l'influence d'excitations répétées la cellule a une nutri- 
tion plus active, elle augmente de volume, ses prolongements 
grandissent et se mettent par conséquent plus étroitement au 
contact des prolongements des cellules voisines. Bien loin de 
diminuer comme dans les corps solides, l'élasticité de la cel- 
lule augmente, ses mouvements d'expansion et de rétraction 
sont plus étendus, c'est là un fait biologique général, et que 
la conformation même des cellules nerveuses rend encore 
plus vraisemblable pour elles. Nous voyons ainsi la cellule 
non seulement se développer sous l'influence des excitations 
répétées, mais conserver sa forme générale, et les mêmes rap- 
ports entre ses molécules que lorsqu'elle était indifiérente. 
Une seule chose est changée : elle entre plus facilement en 
vibration et sa vibration a plus d'amplitude, ce qui tient à la 



84 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

disjonction de plus en plus complète de ses molécules, et à 
sa meilleure nutrition, par suite des échanges plus considé 
râbles exigés par son fonctionnement fréquent. Il est facile de 
comprendre dès lors que la moindre excitation va provoquer 
la réaction de la cellule, que grâce à Ténergié et à l'amplitude 
de cette réaction ses prolongements vont se mettre rapide- 
ment et complètement au contact des prolongements des cel- 
lules voisines ou des fibres des voies longues d'association, et 
qu'ainsi elle va susciter des associations fortes et rapides par 
la propagation de sa vibration aux cellules voisines, avec 
lesquelles elle a des rapports de contiguïté plus étroits, soit 
directement soit indirectement par l'intermédiaire des neu- 
rones d'association. Cela nous explique comment l'exercice 
agit sur la mémoire, comment l'évocation des souvenirs se 
fait d'autant plus rapidement qu'elle s'est plus souvent répétée, 
comment inversement l'inaction dans laquelle on laisse le 
cerveau fait diminuer ou même disparaître le pouvoir de 
rétention ou d'évocation des souvenirs. Nous aurons d'ailleurs 
l'occasion de revenir sur cette question dans le chapitre sui- 
vant. 

Ce que je voulais établir ici c'est qu'il se produit bien une 
différenciation de la cellule nerveuse sous l'influence d'une 
excitation, que cette différenciation tient à ce que cette cel- 
lule correspond par l'extrémité de son cylindre axe à un point 
déterminé de la périphérie et que par conséquent elle ne peut 
entrer en état d'activité que sous l'influence des excitations 
portées sur ce point, que toute vibration produite en elle par 
une autre voie évoquera obligatoirement l'idée d'une exci- 
tation localisée en ce point, que la modification moléculaire 
ainsi produite n'a pas besoin pour cela d'être permanente, 
que la cellule revient après vibration à son état antérieur, 
avec cette différence que ses molécules une fois disjointes ont 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE — CONSERVATION 85 

une facilité d'autant plus grande à se disjoindre qu'on les 
ébranle plus souvent ; qu'enfin la constitution même de la 
cellule nerveuse et ses variations de capacité et d'énergie en 
plus ou en moins sous l'influence de son fonctionnement ou 
de son inaction, c'est-à-dire des conditions de la nutrition, 
expliquent les principales qualités de la mémoire, qui nous 
apparaît comme essentiellement liée à des processus physio- 
logiques. 

Nous avons vu aussi que pour que le souvenir d'une im- 
pression puisse se former il fallait que cette impression ne 
fût ni trop faible, ni trop forte. Nous comprenons en effet 
maintenant qu'une excitation trop faible ne pourrait pas pro- 
duire la vibration nécessaire à la disjonction moléculaire 
dans la cellule, d'où absence d'état actif. La cellule resterait 
à l'état statique. 

Par contre une excitation trop intense aboutirait à la désa- 
grégation complète de la cellule. Il se produirait en elle une 
tension trop grande et ses éléments ne pourraient plus 
reprendre leur situation normale, revenir à leur état statique 
primordial. 

Il y a une élasticité organique comme il y a une élasticité 
inorganique. Une fois que certaines limites sont dépassées 
il se produit une rupture irrémédiable. Cela vient encore à 
l'appui du retour à l'état primitif de la cellule cérébrale 
après que l'excitation a cessé. Si en effet l'état moléculaire 
qu'elle présente sous l'influence de l'excitation persistait, et 
si cet état, provoqué dynamiquement, devenait son état sta- 
tique ordinaire, les nouvelles excitations, en s'a joutant les unes 
aux autres, en produisant chaque fois un état dynamique plus 
grand que l'état statique précédent, et cet état dynamique nou- 
veau devenant statique sans régression de la cellule, celle-ci 
atteindrait vite son élasticité limite et serait bientôt hors 



86 LE PnOBLËME DE LA MEMOIBE 

d^état de réagir. On ne peut donc pas admettre avec Van 
Biervliet que la mise en jeu de Télasticité cellulaire laisse 
chaque lois après elle un état difléreat du précédent. La cel- 
lule, pour pouvoir résister et vivre, doit reprendre son état 
statique primitif, après chaque état dynamique momentané. 
Sinon c'est répuisement rapide et définitif. 



CHAPITRE III 

ANALYSE DE L'ACTE MNÉSIQUE (Suite) 

(évocation -reproduction) 

Nous avons laissé înteatiounellemeat en suspens dans le 
précédent chapitre la question du siège des souvenirs, et 
nous nous sommes borné à chercher à démontrer que ce ne 
pouvait pas être les centres de perception sensitivo-moteurs 
ou sensoriels. Cela ne nous aiderait en rien d'avoir établi ce 
siège dans une autre région du cerveau, au point de vue de 
l'étude du mécanisme de l'évocation et de la reproduction, 
qui se serait trouvé ainsi en quelque sorte préjugé, tandis 
qu'au contraire cette^étude va pouvoir nous apporter des 
renseignements à cet égard. Comme le dit Ebbinghaus, nous 
ne savons guère qu'une chose de la mémoire, c'est qu'elle 
reproduit soit librement et spontanément, soit sous certaines 
influences, des états psychiques antérieurs. Comment se fait 
cette reproduction ? 

Il est nécessaire de distinguer deux choses : l'acte par 
lequel l'état antérieur est reproduit, et les conditions qui 
provoquent cet acte, c'est-à-dire la reproduction proprement 
dite eiVécocation, 

Évocation. — Le phénomène de l'évocation comporte 
l'étude de toutes les influences et de toutes les conditions 



88 LE PROBLEME DE LÀ MEMOIRE 

I 

préparatoires de la reproduction. Ici encore on se heurte aux 
mêmes difficultés que pour la fixation et la conservation. On 
connaît assez bien ces conditions et ces influences, on ne sait 
pas en quoi elles consistent, à quelles transformations physio- 
logiques elles correspondent, sur quoi elles agissent et quels 
états physiologiques elles provoquent. Ce sont tous ces points 
qu'il nous faut analyser. 

Mais auparavant je crois indispensable de rappeler quel- 
ques indications de l'anatomie du cerveau. On sait que 
Técorce cérébrale est divisée en une série de centres adaptés 
à différentes fonctions tant motrices que sensorielles. On est 
loin de connaître le siège précis de tous ces centres, mais 
quelques-uns sont assez nettement déterminés. 

Tels sont ceux des mouvements de la face, et des membres, 
dans les circonvolutions frontale et pariétale ascendante, le 
centre de la vision dans le lobe occipital et le pli courbe, 
celui de l'audition dans le lobe temporal. Pour le langage on 
est arrivé à une précision un peu plus grande que pour les 
centres sensoriels proprement dits. C'est ainsi que Taphasie 
motrice est due à une lésion localisée au pied de la troisième 
circonvolution frontale (centre de Broca, centre du langage 
articulé), que la lésion du lobule pariétal supérieur entraîne 
la cécité verbale, de même que la lésion de la première tem- 
porale provoque la surdité verbale, lorsque ces lésions siègent 
dans l'hémisphère gauche. Il existerait aussi pour le langage 
écrit, un centre spécial, centre de l'agraphie, au niveau du 
pied de la deuxième frontale, mais cette localisation n'est 
rien moins que prouvée. 

En outre de ces centres fonctionnels distincts, dont les 
limites sont d'ailleurs peu précises, les recherches de Flechsig 
ont montré que la constitution de l'écorce cérébrale n'était 
pas partout la même. Dans certains points elle est constituée 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE — ÉVOCATIOX 89 

surtout par des cellules auxquelles aboutissent ou d'où éma- 
nent des fibres qui la relient à la périphérie, fibres de pro- 
jection, d'où le nom de centres de projection donné à ces 
régions, et dans d'autres points se trouvent des neurones de 
caractères un peu différents des précédents et de fibres 
reliant entre eux les centres de projection, fibres d'associa- 
tion, d'où le nom de centres d'association, qui a été donné 
à ces régions. Les centres moteurs occupent les circonvolu- 
tions ascendantes frontales et pariétales; les centres senso- 
riels et les centres d'association occupent toute la partie pos- 
térieure du cerveau, lobes temporal, pariétal et occipital. 
Reste donc le lobe frontal qui présente une sorte de zone 
latente dans sa plus grande étendue en avant de la frontale as- 
cendante, et où les lésions ne semblent déterminer ni troubles 
moteurs, ni troubles sensitifs ou sensoriels. Mais ce lobe fron- 
tal est relié à tout le reste de Técorce cérébrale par de longs 
faisceaux d'association qui s'épanouissent dans toute l'écorce 
cérébrale et principalement dans toute la région postérieure. 

De sorte qu'on peut distinguer trois modes d'association 
dans le cerveau : des centres proprement dits d'association, 
intercalés entre les centres de projection, des fibres courtes 
réunissant des centres voisins ou différents points d'un même 
lobe, des fibres longues réunissant les centres symétriques 
des deux hémisphères et les différentes régions de chaque 
hémisphère au lobe frontal. 

Nous avons donc trois sortes de centres étages : centres de 
projection, centres d'association, et lobe frontal. A chacun de 
ces centres est dévolue une fonction spéciale, qui va nous 
apparaître par l'analyse même des faits. 

Pour comprendre le phénomène et, si possible, le méca- 
nisme de l'évocation, nous allons voir ce qui se passe pour le 



90 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

langage. Si en effet Tétude des aphasies ne nous permet pas 
de saisir d'une façon plus simple ou plus claire que n'im- 
porte quel autre acte psychique le mécanisme de la mémoire, 
au point de vue de révocation elle peut, au contraire, nous 
aider singulièrement. 

Nous avons vu tout à Theure que les trois formes du lan- 
gage articulé, entendu et vu, avaient trois centres différents. 
Quand le centre moteur, qui met en jeu les muscles néces- 
saires à rémission et à Tarticulation des mots, est détruit, il 
y a aphasie motrice ; quand c'est le centre de Tauditioa des 
mots, lequel est un point distinct du centre de Toiue en géné- 
ral, qui est altéré, i^ y a surdité verbale ; enfin si c'est le 
centre visuel des mots, lequel est distinct aussi du centre de 
la vision ordinaire, qui est détruit, il y a cécité verbale. Dans 
ces formes d'aphasies ce sont les noyaux eux-mêmes, les 
centres préposés à la transmission des mouvements ou à la 
réception des sensations qui sont intéressés, d'où le nom 
d'aphasies nucléaires que leur donne Pitres, en les subdivi- 
sant en motrices et sensorielles. 

Mais ces différents centres, que Charcot et d'autres à sa 
suite considéraient comme les centres des images verbales , 
sont associés entre eux. Le fait que c'était dans un point assez 
circonscrit du centre auditif ou visuel que se faisait l'impres- 
sion des mots entendus ou vus pouvait en effet fortifier cette 
opinion que les images verbales avaient un caractère particu- 
lier, et que les centres nerveux emmagasinaient bien réellement 
les images, puisque, lorsqu'ils étaient détruits, ces images ne 
pouvaient plus être évoquées. Mais si l'on veut bien regarder 
les choses de plus près, je crois qu'on découvrira sans peine 
la raison de cette illusion, et cette raison réside dans les asso- 
ciations mêmes des centres du langage. 

Si on compare le souvenir complet d'un mot à n'importe 



ANALYSE DE l'ÀCTE MNSSIQUE — ÉVOCATION 9» 

quel autresouvemr,on s'aperçoit immédiatement qu'il ea dif- 
fère par Télémeat moteur qui y tient une place considérable. 
Quels que soient les souvenirs que nous examinons, ils ne se 
composent jamais que d'images sensibles, perçues du dehors. 
Le langage seul renferme des images sensibles et des images 
motrices. Le souvenir de mouvements faits en dehors de nous 
ne crée pas en effet des images motrices, mais des images 
visuelles ou tactiles, c'est-à-dire sensibles. Les véritables images 
motrices sont celles qui nous viennent de nos propres mouve- 
ments. Le langage seul est composé d'images motrices, audi* 
tives et visuelles, ces dernières pouvant même faire défaut. Or le^ 
centre des mouvements nécessaires à l'articulation des mots, 
mouvements très complexes, puisque le larynx, la langue^ 
les lèvres, pour ne citer que ces trois organes, entrent en 
jeu, est très nettement circonscrit, comme d'ailleurs tous les 
autres centres moteurs. Il ne renferme qu'un certain nombre 
de cellules et un certain nombre de fibres. Ces fibres sont au 
moins de deux sortes : les unes, sont chargées de transmettre 
l'excitation aux muscles du larynx, de la langue et des lèvres, 
les autres de le relier aux centres de l'audition et de la vision. 
Mais ces centres-là sont beaucoup plus étendus que le centre 
moteur du langage. Les fibres d'association émanées de ce 
centre, et qui ne forment qu'une partie des fibres qui en par- 
tent ne peuvent donc atteindre qu'une région limitée des deux 
centres sensoriels. C'est avec tout notre centre auditif que 
nous entendons les mots, c'est avec tout notre centre visuel 
que nous les voyons écrits, mais ce n'est que le petit groupe de 
tellules en connexion avec les fibres émanées du centre moteur 
du langage qui transmet les impressions auditives et visuelles 
des mots. On comprend dès lors comment, si ces deux points 
limités sont détruits, on conserve l'audition des mots en tant 
que son et la vision des mots en tant que forme, mais non en 



92 LE PROBLEME DE LA MÉMOIRE 

tant que mots ayant un sens particulier. De même aussi, lorsque 
le centre auditif ou le centre visuel sont détruits dans une 
assez grande étendue, mais que les points limités en rapport 
avec le centre du langage articulé sont conservés, Touïe et la 
vue peuvent être obscurcies, il y a un degré plus ou moins 
marqué de surdité ou de cécité ; mais Tintégrité des groupes 
cellulaires reliés au centre moteur du langage étant respectée 
l'audition et la vision des mots sont conservées. Il n'y a donc 
pas de centres des images auditives et visuelles verbales. Il y a 
seulementune région circonscrite du centre auditif et ducentre 
visuel qui est en connexion avec le centre moteur du langage. 
Les images verbales ne sauraient pas plus se fixer dans les 
centres de réception ou d'émission, que les autres impres- 
sions, ainsi que nous avons cherché à le démontrer dans le 
chapitre précédent. Lorsque ces centres de réception ou d'é- 
mission sont détruits ou en état d'inertie fonctionnelle, il est 
évident qu'ils ne peuvent plus transmettre des vibrations qui 
ne déterminent plus en eux d'état moléculaire correspondant 
à une excitation donnée soit externe, soit interne, voilà tout. 

On peut donc dire qu'il y a un centre de la surdité verbale 
et un centre de la cécité verbale, mais non pas des images 
auditives verbales et des images visuelles verbales. Adoptons 
donc pour la commodité de la discusion cette terminologie. 

Les trois centres que nous venons de voir dans le langage 
sont unis chacun aux deux autres. Mais cette association ne 
saurait pas plus nous expliquer la formation de l'image-sou- 
venir d'un mot que les associations des divers centres impres- 
sionnés par un même objet ne nous a fait comprendre la for- 
mation du souvenir de cet objet. Tous les auteurs ont donc 
admis un centre d'idéation groupant en un seul faisceau les 
images motrices, visuelles et auditives verbales; ils ont varié 
à l'infini les schémas capables de faire comprendre toutes les 



ANALYSE DE l'ACTE MXÉSIQUE — ÉVOCATION 93 

variétés cliniques d'aphasies, mais quelle que soit la com- 
plexité de ces schémas il a toujours fallu admettre Texistence 
de ce centre, indéterminé bien entendu. 

Les trois centres du langage sont donc unis non seulement 
entre eux, mais encore avec ce centre dldéation, et les aphasies 
qui résultent des ruptures de ces voies d'association sont 
appelées très justement par Pitres aphasies d'association. 
Dans les unes ce seraient les voies d'association psycho-nu- 
cléaires qui seraient rompues, d*où une variété d'aphasie sur 
laquelle nous allons revenir, car elle nous intéresse tout par- 
ticulièrement, Taphasie amnésique, de la paraphémie et de 
la paragraphie dans la parole et dans l'écriture spontanées. 

Dans les autres ce seraient les voies d'association internu- 
cléaires qui seraient atteintes, donnant lieu à la perte (sans 
symptômes concomitants de lésions nucléaires) des facultés 
de répéter, de lire à haute voix, d'écrire sous dictée ou de 
copier. A la vérité cette classification nouvelle de Pitres est 
plus complète que celle de Bastian et de Charcot, générale- 
ment adoptée en France et en Angleterre, et plus conforme 
aux faits d'observation clinique que celles de Wernicke et 
Lichteim, que suivent de préférence les auteurs allemands 
et italiens. L'étude de ces aphasies et de ces paraphasies 
nous montre que l'évocation se fait dans d'autres centres 
que ceux de réception. Dans les aphasies nucléaires il n'y a 
pas suppression de l'évocation mais suppression de la fonction 
de certains centres. Dans les paraphasies, ou aphasies d'asso- 
ciation, il y a suppression de l'évocation, mais les centres du 
langage fonctionnent. L'évocation se fait donc en dehors de 
ces centres. Or, quel que soit le point où elle se fait, il faut 
que quelque chose correspondant aux images à reproduire 
soit conservé. S'il y a conservation des impressions dans le 
cerveau, ce ne peut donc être que dans les régions mêmes 



^i LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

OÙ se fait l'évocation, et celle-ci ne se faisant pas dans les 
centres moteurs ou sensoriels, la conservation doit elle-même 
se faire en dehors d'eux. 

Est-ce dans les centres d'association ? Pas davantage, car il 
existe des formes de paraptosies dans lesquelles les voies 
d'association sont conservées et où cependant révocation ne se 
fait plus. Ces associations sont du reste beaucoup plus nom- 
breuses encore qu'on ne les représente. On ne considère «n 
effet que l'hémisphère gauche quand on parle de la fonction 
du langage, mais l'ivémisphère droit doit cependant y jouer 
son rôle aussi. Et si ce n'est qu'en un certain point de cet 
hémisphère gauche que se réfléchissent les impressions senso- 
rielles pour se mettre en rapport avec le centre moteur du 
langage articulé, il n'est pas douteux qu'en ce point aboutis- 
sent aussi des fibres qui apportent les impressions sensorielles 
de l'hémisphère droit. S'il en était autrement il suffirait 
d'être sourd de l'oreille gauche congénitalement pour être 
sourd-muet, puisque les mots ne pourraient impressionner 
que le centre auditif gauche et que cette perception ne pour- 
rait se faire. Il faut donc que les sons produits par les mots 
soient perçus par l'hémisphère droit et transmis par les voies 
d'association interhémisphériques au centre auditif gauche, 
où elles se répartissent comme si elles étaient entrées par 
le nerf auditif gauche. Malgré l'entre-croisement des voies 
optiques on peut faire un raisonnement analogue pour le 
centre dit des images visuelles verbales, que je préfère 
dénommer centre de la cécité verbale. 

Tout concourt à nous faire admettre l'existence d'un centre 
didéation, centre psychique où se feraient la conservation 
et l'évocation des souvenirs. La reproduction des images de 
ces souvenirs se ferait, elle, par l'intermédiaire des centres 
fonctionnels moteurs ou sensoriels. De sorte que révocation 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE — ÉVOCATION 95 

est fonction du centre psychique, et la reproduction l'est du 
centre récepteur, ou émetteur s'il s'agit de la parole arti- 
culée. La synthèse du mot paraît, elle, être fonction des 
centres d'association. 

Ce qui est certain c'est qu'il y a indépendance du mot et 
de la représentation de l'objet qu'il désigne. Tantôt, en effet, 
nous nous rappelons un mot et ne savons plus ce qu'il signi- 
fie, à quel objet il se rapporte, tantôt nous nous rappelons un 
objet et nous sommes incapables de nous souvenir de son 
nom. Outre les associations des divers éléments moteurs et 
sensoriels entre eux pour constituer un mot, il faut donc 
encore association des impressions de l'objet avec les pre- 
mières. 

La synthèse de ces diverses impressions combinées du mot 
et de l'objet ne peut se faire que dans un centre indépendant 
des centres du langage et des centres récepteurs des impres- 
sions ordinaires. On ne peut admettre que ce soit grâce aux 
voies d'association. Celles-ci sont des voies de transmission, 
neutres en quelque sorte, qui ne sauraient rien conserver ni 
par conséquent reproduire. Il faut donc que ces impressions 
multiples aillent se grouper dans un centre spécial où se 
forme l'idée complète de l'objet. • 

Mais si Ton considère la façon dont ces associations s'établis- 
sent et dont la synthèse se fait, on constate que les impres- 
sions reçues les premières, et les plus fortes aussi, sont celles 
qui proviennent de l'objet. Ce n'est qu'après avoir été perçue 
un certain nombre de fois que l'image auditive verbale s'y 
associe; puis plus tard l'image motrice du mot qui le désigne; 
enfin plus tard encore, et même pas toujours, l'image visuelle 
verbale. On ne doit donc pas être surpris de voir le souvenir 
des choses persister plus longtemps que celui des mots, et 
dans le souvenir des mots les images auditives et motrices le 



96 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

plus fortement associées, et le plus fréquemment, survivre 
aux images visuelles, comme le montre bien la perte de l'or- 
thographe chez beaucoup de vieillards. 

Par suite de Tassociation des mots et des objets nous arrivons 
à les identifier dans notre souvenir. Le mot devient une des 
composantes de la représentation de l'objet. Dès lors, de 
même que Todeur d'orange nous rappelle une orange avec 
tous ses attributs, de même le mot orange suffit pour nous la 
rappeler aussi. Le mot n'a donc rien de spécial dans l'évoca- 
tion des souvenirs et ne diflète donc pas des autres éléments 
constitutifs d'un objet. Il n'offre qu'une particularité, c'est 
d'être constitué à lui tout seul de trois espèces au moins 
d'impressions, fortement associées entre elles, et formant 
une synthèse spéciale, qui arrive à avoir une certaine 
autonomie. Il finit par se produire entre la représentation 
d'un objet et son expression verbale ce qui se produit pour 
n'importe quel mouvement automatique secondaire. Il n'est 
plus nécessaire, et il deviendrait même gênant, pour l'exé- 
cuter rapidement, d'en avoir la représentation consciente. 
Lorsque nous parlons rapidement sur un sujet donné nous ne 
nous représentons que les grandes ligues, mais non le détail 
des objets auxquels se rapportent tous les mots que nous 
employons. Le passage de l'idée, du concept de l'objet au 
concept du mot se ferait, d'après Wernicke, par l'intermé- 
diaire du centre auditif verbal ; d'après Bastian, Charcot, etc., 
par un des quatre centres d'images verbales qu'ils admettent. 
Huglings Jackson et Stricker font jouer un rôle très faible 
aux excitations sensorielles et un très important aux centres 
moteurs. Pitres remarque avec raison que presque tout le 
monde, dans la conversation courante, est moteur phonétique 
et que l'idée éveille directement le mot sans intermédiaire 
d'images sensorielles. Elles sont en effet parfaitement inutiles 



ANALYSE DE l'ACTE MNÉSIQUE — ÉVOCATIOX 97 

du moment qu'on admet un centre psychique relié aux divers 
centres du langage. A quoi bon se représenter d'abord un mot 
écrit ou entendu pour l'articuler ensuite, puisqu'il y a des 
connexions directes du centre moteur avec le centre d'idéa- 
tion? Il est bien plus simple que l'incitation, l'évocation, 
émanée du centre d'idéation atteigne directement le centre 
qui doit entrer en action. Il n'est pas pour cela nécessaire d'ad- 
mettre que cette incitation n'agit que sur le centre moteur ; 
elle peut, et doit même vraisemblablement mettre eu vibra- 
tion aussi les centres sensoriels puisque chez certains sujets 
la représentation auditive et visuelle du mot surgit en môme 
temps que son expression motrice, et que d'ailleurs tous ces 
centres sont réunis entre eux et au centre psychique. Il 
n'y a pas succession mais simultanéité de représentation 
verbale. 

Que l'incitation qui, partie du centre psychique supposé, et 
destinée à mettre en jeu, d'une part les centres cérébraux dont 
la vibration correspond à un objet déterminé, et d'xiutre part 
les centres du langage dont la vibration correspond au mot 
qui est le signe de cet objet, n'atteigne que les premiers et 
pas les seconds, il y aura ce qu'on appelle aphasie amnésique. 
Cette forme d'aphasie, récemment étudiée avec beaucoup de 
finesse par Pitres S prouve nettement que l'évocation des mots 
se fait dans d'autres centres que les centres moteurs et senso- 
riels du langage. Nous devons nous y arrêter un moment. 

Comme le remarque Pitres, « la mémoire verbale est plus 
complexe, plus perfectionnée, plus intimement liée aux fonc- 
tions psychiques que la mémoire commune. Cependant les 
mêmes lois président à la conservation et à la recollectiou 
des images des mots et des choses. » Il distingue avec soin 

(1) Vaphasie amnésique et les diverses formes de Vaphasie. Progrès 
méd., 1898. 

SoLLiER. — Prob. de la niém. 7 



98 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

Tamnésie verbale par défaut d*é vocation et celle p^r défaut 
de reviviscence. La première est caractérisée par la perte 
d'évocation des mots avec conservation de la reviviscence et 
de la reconnaissance des images verbales. Elle produit l'apha- 
sie amnésique. La seconde résulte de la destruction organique 
ou de l'inertie fonctionnelle des centres corticaux de récep- 
tion ou d'émission du langage. Elle se confond cliniquement 
avec les grandes formes élémentaires de l'aphasie sensorielle, 
notamment la surdité verbale et la cécité verbale. Pour que les 
centres du langage entrent en activité il faut toujours qu'ils y 
soient sollicités par des incitations étrangères. « Quand nous 
voulons parler, l'idée éveille les images des mots qui la doi- 
vent revêtir. Mais si, pour une raison quelconque, l'idée pré- 
sente n'éveille plus les images verbales qui lui sont adéquates, 
le langage est compromis. Il l'est autrement et par un autre 
mécanisme que si les centres des images sensorielles ou mo- 
trices des mots étaient détruits ; mais il l'est tout de même. 
Le malade conserve inyosse, la faculté de parler ou d'écrire ; 
il peut répéter les mots qu'on prononce devant lui, écrire 
d'après copie ou sous dictée ; mais il ne peut plus évoquer 
spontanément, au moment opportun, les images verbales qui 
lui seraient nécessaires pour revêtir sa pensée par des mots 
appropriés. En d'autres termes, Vaphasie sensorielle et Vapha- 
sie motrice sont les manifestations symptomatiques de l'exci- 
tabilité organique ou fonctionnelle des centres des images 
sensorielles ou motrices des mots, Vapliasie amnésique est le 
signe révélateur de la rupture des communications entre les 
centres psychiques intacts et les centres inaltérés des images 
verbales. » J'ai tenu à citer tout entier ce passage de Pitres, 
parce qu'il montre bien que dans les aphasies motrices et 
sensorielles il n'est pas question de mémoire et que la perte 
du langage n'est pas le fait d'une amnésie, tandis que dans 



ANALYSE I>B L'ACTK MNÉSIQCE — ÉVOCATION 99 

l'aphasie amnésique c'est biea la mémoire qui joue le rôle 
important, et encore pas toute la mémoire, mais une partie 
seulement, l'évocation. 

La question se trouve donc, grâce à cette forme d'aphasie, 
très restreinte. En effet le souvenir est conservé puisque 
ridée de l'objet à nommer est intacte, et de plus que le sujet 
en reconnaît le nom quand on le lui dit. D'autre part le lan- 
gage articulé, la lecture et l'audition sont parfaitement pos- 
sibles. Il n'y a donc que le passage de l'idée au mot qui n'a 
plus lieu. 

Or, que nous apprend l'auatomie pathologique dans les cas 
peu nombreux où on a eu l'occasion de faire Texamen histolo- 
gique de sujets atteints d'aphasie amnésique, au nombre de 
dix actuellement? Tout d'abord les lésions n'atteignaient pas 
un même point du cerveau. 

Je cite ici Pitres de nouveau : « Dans les 10 cas elles sié- 
geaient sur l'écorce de l'hémisphère gauche, au niveau des 
régions pariétale et temporale, dans l'aire ou sur les confins 
immédiats des centres de la vision et de l'audition des mots. 
Le plus souvent (8 fois sur 10) elles portaient sur le lobule 
pariétal inférieur, y compris le pli courbe, mais quelquefois 
elles ne s'étendaient pas jusque-là. Il ne semble donc pas 
que ce lobule puisse être considéré comme le centre unique 
et exclusif de l'évocation mnésique des mots puisqu'il n'est 
pas toujours altéré quand cette évocation est compromise. 

« Au fond, cela ne doit pas nous surprendre. Nous avons 
vu, quand nous nous sommes occupés de la théorie de la 
mémoire, que si la reviviscence des images mnésiques se 
passait dans les cellules pyramidales des centres perceptifs 
et était nécessairement abolie par le fait de la destruction 
organique de ces centres, leur évocation était le résultat 
d'excitations partant des neurones disséminés dans toute 



• • * 



• * • • 

» 3 * * • 



100 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

l'écorce cérébrale, où s'élaborent les opérations psychiques. 
Si cette conception est exacte, il est tout naturel que les 
lésions provocatrices de l'aphasie amnésique siègent au voi- 
sinage immédiat des centres sensoriels verbaux, mais qu'elles 
n'y aient pas une topographie absolument fixe. Elles n'agis- 
sent pas, en effet, en détruisant un centre spécialisé, exclusi- 
vement affecté à l'évocation, mais en rompant une partie des 
voies commissurales qui réunissent les centres différenciés 
des images verbales aux parties de l'écorce dans lesquelles 
s'opèrent les actes psychiques supérieurs. 

(c 11 faut bien avouer cependant que cette théorie n'aplanit 
pas toutes les difficultés soulevées par l'analyse des faits cli- 
niqueç. En effet, si les choses étaient aussi simples que nous 
venons de l'indiquer, c'est-à-dire si l'amnésie d'évocation 
était le résultat d'une rupture des relations existant norma- 
lement entre les centres psychiques et les centres sensoriels, 
non seulement l'idée présente ne devrait plus éveiller l'image 
verbale correspondante, mais la reviviscence de l'image ne 
devrait plus être susceptible d'évoquer l'idée représentée par 
elle. Or l'observation nous apprend que dans l'aphasie amné- 
sique les choses ne se passent pas tout à fait ainsi : l'idée 
n'évoque plus le mot, mais le mot réveille toujours l'idée. 
Pour expliquer celte particularité, il faudrait admettre que 
les communications psycho-sensorielles ne suivent pas le 
même chemin que les communications sensorio-psychiques. 
Cette hypothèse n'a rien d'absolument invraisemblable. Et si 
Ton supposait en outre, que les fibres, transmettant les exci- 
tations des centres psychiques aux centres sensoriels, chemi- 
nent dans l'écorce du lobe pariétal, on comprendrait du 
même coup pourquoi les lésions donnant lieu à l'aphasie 
amnésique siègent de préférence dans la région du lobule 
pariétal inférieur. » 



•• •• 

• •• • 

• • • 



» • • • • 

• • • • 

• • • • 

•• • 



ANALYSE DE l'aCTE MNÊSIQUE — ÉVOCATION 101 

Je crois qu'il n'est pas besoin de créer des voies nouvelles 
pour admettre deux voies difïérentes, Tune psycho sensorielle 
et l'autre sensorio-psychique capables d'expliquer comment 
il se fait que l'idée ne puisse plus évoquer le mot alors que 
le mot évoque encore l'idée. En efïel, nous avons vu que les 
trois centres du langage moteur, visuel et auditif, étaient 
reliés entre eux d'une part et aux centres psychiques de 
l'autre. 

D'un autre côté, l'amnésie verbale ne se montre que pour 
certains mots, en plus ou moins grand nombre. Si l'on sup- 
pose que ce ne sont pas les voies directes, reliant les centres 
du langage aux centres psychiques , qui sont atteintes, 
mais celles qui réunissent les centres d'association de ces 
centres du langage aux centres psychiques, les choses se 
comprennent plus facilement. En eflet, un mot vu ou entendu, 
atteignant un centre intact, y produit une excitation qui se 
propage jusqu'au centre psychique et y provoque l'idée à 
laquelle il est ordinairement lié, c'est-à-dire les images de 
l'objet qu'il désigne avec lesquelles il s'est combiné. C'est le 
mécanisme habituel. Mais lorsque l'incitation psychique se 
produit, elle n'agit plus sur tel ou tel centre à l'exclusion des 
autres. C'est le mot tout entier dans ses éléments moteur, 
auditif et visuel, qu'elle évoque, et pour cela elle agit sur les 
centres d'association de ces divers éléments. Si ces centres 
d'association sont altérés, ou si les voies qui les réunissent 
aux centres psychiques le sont, l'évocation ne peut plus avoir 
lieu. Il y a donc bien deux voies différentes sensorio-psy- 
chique et psycho sensorielle ; l'une relie directement les 
centres sensoriels aux centres psychiques, l'autre relie les 
centres d'association des centres sensoriels aux mêmes 
centres psychiques. 

Nous nous trouvons ainsi ramenés à la déduction tirée de 



>>t. 






r. j^ - 
j ■; J 



t, ^ -' 






102 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

ranatomie pathologique, que c'est au niveau des centres d'as- 
sociation, dans le voisinage des centres sensoriels, que se fait 
révocation. 

Nous arrivons donc à celte conclusion que la représentation 
des images verbales se fait au niveau des centres moteurs et 
sensoriels du langage, que leur évocation a lieu dans les 
centres d'association, et que le souvenir, comme l'idée, se 
produit au niveau d'un autre centre, que nous appelons 
centre psychique et dont nous réserverons provisoirement 
le siège. 

Nous pensons montrer plus loin que ce n'est pas l'évoca- 
tion proprement dite qui se fait au niveau des centres d'as- 
sociation, mais simplement la représentation d'ensemble des 
images d'un mot ou d'un objet, et que la véritable évocation 
se produit au point même ou siège la mémoire. 

Tout ce que nous venons de dire de la mémoire des mots 
s'applique aux autres souvenirs. Comme ceux du langage les 
souvenirs des objets quelconques sont composés, ainsi que 
nous l'avons vu, d'impressions simultanées dans divers 
centres corticaux, et l'anatomie nous montre de plus que les 
régions de l'écorce, auxquelles sont dévolues les fonctions de 
réception et d'émission des mots, sont inscrites dans les aires 
sensorielles et motrices. Cette intrication des centres du lan- 
gage et des centres fonctionnels généraux de l'écorce fait 
comprendre combien est intime l'association qui existe entre 
le souvenir d'un objet et celui du mot qui le représente. De 
même que l'évocation de l'objet amène l'évocation du mot, 
l'image du mot amène l'image de l'objet, le mot sous ses trois 
formes, motrice, auditive et visuelle, étant devenu un des 
éléments constitutifs de la représentation de l'objet lui-même. 

Mais par suite des connexions spéciales qui unissent les 






• 



• , 



• • • • 

• • • » 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQrE — ÉVOCATION 103 

différents centres de langage, ceux-ci forment «ne sorte de 
province relativement indépendante dans le grand Etat que 
constilaent les autres centres cérébraux. Cette indépendance 
n'existe pas seulement d'une manière générate, mais entre 
les centres du langage eux-mêmes, ainsi que le montrent les 
larmes variées d'aphasies et de paraphasies. 

L'étendue restreinte qu'occupent les centres du langage 
comparativement aux grandes aires sensorielles auxquelles 
ils appartiennent, et 1-eur limitation dans un seul hémisphère 
font comprendre comment les diverses formes sous lesquelles 
sont conservés les souvenirs des mots peuvent être atteintes 
complètement par des lésions, alors que les souvenirs des 
objets ne disparaissent pas, les lésions atteignant une aire 
sensorielle tout entière étant trop graves pour laisser subsister 
la vie ou tout au moins rintelligence, et de plus devant toucher 
les deux aires sensorielles symétriques pour pouvoir produire 
la cessation complète de leurs fonctions spéciales. Aussi, 
lorsqu'une lésion destructive d'un centre sensoriel survient, 
ne produit-elle guère que la diminution de la mémoire et de 
rintelligence, mais non la perte d'une certaine catégorie de 
souvenirs, car elle n'intéresse qu'un des centres, droit ou 
gauche, et dans une portion plus ou moins limitée. 

Je n'insisterai pas sur révocation des souvenirs par simi- 
litude et contiguïté. Que des images semblables s'évoquent, 
cela n'a pas de quoi nous surprendre, puisque les impressions 
correspondant à ces images doivent avoir atteint les mêmes 
points de Técorce cérébrale, ou à peu de chose près les 
mêmes. S'il n'en était pas ainsi, les impressions n'auraient 
pas déterminé des images semblables. 

Pour ce qui est de l'évocation par contiguïté il faut distin- 
guer, je crois, la contiguïté dans le temps et la contiguïté dans 



104r LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

Tespace. Nous avons vu qu'un souvenir n*est jamais simple, 
jamais constitué par une seule espèce d'images, qu'à côté de 
l'impression principale produite par un objet quelconque, il 
y a une foule d'autres impressions que la conscience néglige 
plus ou moins, mais qui n'en existent pas moius, et de la 
combinaison desquelles résulte un état dynamique tout spé- 
cial du cerveau et non comparable, ou pour mieux dire non 
identique à un autre. Or ces impressions concomitantes de 
l'impression principale sont de deux ordres : les unes pro- 
viennent des fonctions organiques, les autres de tous les 
objets voisins de l'objet principal qui frappent le cerveau en 
même temps que lui, de sorte qu'un objet, qui nous donne 
une impression visuelle, étant contigu dans l'espace à une 
foule d'autres objets qui nous donnent également et en même 
temps une impression visuelle, les images de tous ces objets 
secondaires se forment simultanément avec celle de l'objet 
principal. L'état dynamique qui en résulte ne correspond 
donc pas à la seule impression de l'objet principal, mais aussi 
à toutes les impressions secondaires. A la vérité ces dernières 
peuvent être à la première dans un rapport très faible. On ne 
peut néanmoins les négliger, car elles concourent à l'en- 
semble, et, comme nous l'avons vu, permettent de distinguer 
entre deux souvenirs de date différente du même objet. La 
contiguïté des images évoquées ne fait donc, en somme, que 
reproduire la contiguïté des impressions perçues. Tel me 
paraît être le mécanisme de l'évocation de souvenirs dissem- 
blables, mais dont les objets ont été perçus pendant qu'ils 
étaient en contiguïté dans l'espace. 

Pour révocation par contiguïté dans le temps, c'est un peu 
différent. Lorsque deux objets dissemblables viennent succes- 
sivement nous impressionner, les impressions secondaires, 
venant tant de notre organisme que du milieu dans lequel ils 



ANALYSE DE I. ACTE MNÉSIIJUE — liVOC\TIi>N 105 

Dous apparaissent, resteat seusibleiiieDt les mêmes, et sout 
même quelquefois identiques, surtout si la successiou se fait 
assez rapidement. Dès lors ou comprend que les images com- 
bioées, voisines dans le temps, ayant ua fond commua, et ne 
dilTérant que par les éléments provenant des impressions des 
deux objets principaux, s'évoquent presque simultanément 
dans la mémoire. 

On peut représenter grapliiquement les choses de la ma 
nière suivante (fig. 1 1. étant un objet qui donne surtout des 
impressions visuelles occupe dans l'ensemble de l'image I, 
résultant de toutes les impressions si- 
multanées reçues à un moment donne, 
une place prépondérante IPV; les im- 
pressions visuelles accessoires sont le 
présentées par ISV , les impressions 
cénesthésiques par iC, et les impres- 
sions sensitives autres que les visuelles 
et motrices par ISM. L'état dynamique 
produit par TSV, IC et ISM est absolu- 
ment spécial à l'image 1, de sorte que si, pour une raison 
quelconque, cet état dynamique vient à se reproduire, tout le 
système I dont il fait partie va se reconstituer, et non seule- 
ment le système I, mais le système I' qui a suivi immédiate- 
ment I et dans lequel il n'y a qu'une cliose changée, IPV eo 
IPV, P' représentant l'impression principale de l'objet 0' qui 
a succédé à 0. Ainsi peut se représenter l'évocation par con- 
tiguïté dans le temps. 

Mais de mSme que à (ISV, IC, iSM,j correspond un état 
dynamique spécial, de même IPV et ISVolïrent un état dyna- 
mique difiérent de tout autre. De sorte que si IPV vient à se 
reproduire il entraînera le système (IPV, ISV) que ne pourra 
contrebalancer le système (IC.ISM). L'évocation de IPV 




106 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

amènera donc l'évocation des objets ISV, contigas dans l'es- 
pace à l'objet quand l'image I s'est formée. Il n'y a aussi de 
différence entre la première image I et la seconde l que l'ap- 
point (IG, ISM), quantité d'ailleurs peu variable. Ainsi peut 
s'expliquer l'évocation par contiguïté dans l'espace de souve- 
nirs d'objets dissemblables. 

En raison des faibles variations que subit dans la plupart 
des cas le système dynamique (IC,ISM), on peut le considérer 
comme une constante et l'éliminer. Le système I formant un 
système dynamique spécial, chacune de ses parties correspond 
elle-même à un état spécial, qui correspond à des impressions 
déterminées. Si ISV reste le môme pendant que IPV se modi- 
fiera pour devenir successivement IP'V, IP' V, etc., chaque fois 
quelSV se reproduira, les états IPV, IPT IF'V se reproduiront 
également, et ISV seul sera capable de les provoquer. De même 
aussi IPV, IPT, etc., seront seuls capables de provoquer 
l'état ISV, et par conséquent les images correspondantes. 

Si on admet que chacun des états dynamiques spéciaux, 
déterminés par des impressions données, doit comporter un 
potentiel correspondant, on peut représenter algébriquement 
de la manière suivante le potentiel des états successifs 
(ISV, IPV), (ISV, IFV), (ISV, IP'T), soit pour les images suc- 
cessives I, r et r. ^ 

Pot. I := ISV -h IPV Pot. r =: ISV + IP'V Pot. 1" =z ISV + 1P"V 

Mais le potentiel I' s'ajoute à I', et celui-ci à I. De sorte 
qu'en définitive le potentiel de l'état dynamique qui permet 
d'évoquer en môme temps ISV et IPV, IP'V et IP'V est : 

Pot. total = 3 ISV + 3 IPV -h 2 IP'V + 1 1P"V. 

La somme ainsi produite n'est-elle égale à aucune autre ; 
eu d'autres termes aucune autre combinaison de potentiels 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQÙE — ÉVOCATION 107 

ne peut-elle la donner? Nous avons admis plus haut, à propos 
de la conservation des souvenirs, que la mulliplicité des 
cellules et des fibres qui en émanent permettait de com> 
prendre le nombre incommensurable de combinaisons diflé- 
rentes les unes des autres qui pouvaient se faire entre les 
divers centres impressionnés. Et nous avons été amené ainsi 
à penser^qu'à chaque groupe d*impressiohs correspondait un 
agencement moléculaire spécial, et par conséquent aussi un 
état dynamique particulier et déterminé. Je crois qu'on peut 
parfaitement maintenir cette manière de voir, et admettre 
cependant que deux agencements moléculaires différents, 
correspondant par conséquent à des impressioas différentes, 
peuvent cependant déterminer deux états dynamiques de 
même potentiel. Avec des éléments de pile différents je peux 
cependant faire deux couples de même potentiel. Supposons 
que sur la sphère visuelle, où s'est formé l'image I, il y ait à un 
moment donné un objet N, autre que 0, qui détermine un état 
dynamique INV de potentiel égal à IPV. La formule précédente 
deviendra : 

Pot. total =z 3 ISV + 2 IPV + i INV + 2 IP'V + 1 IP"V 

c'est-à-dire que l'état dynamique auquel correspondent ces 
deux formules ayant même potentiel, non seulement évo- 
quera, quand il se produira, les images ordinairement asso- 
ciées de ISV,IPV,IFV, IP'V, mais encore celle de INV. On voit 
quel trouble cela peut jeter dans la mémoire et dans la cons- 
cience du sujet, en ce qui regarde priucipalement sa person- 
nalité, dont la mémoire est un des éléments capitaux. Cette 
introduction de l'image INV ne résulte en effet d'aucune des 
lois d'association des idées, soit par ressemblance, soit par 
contiguïté, et déroute le sujet dans le travail de reconnais- 
sance et de localisation. 



108 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

A la vérité, dans l'état normal, cela ne se produit pas ou du 
moins rarement. Cela arrive cependant et nous explique com- 
ment nous voyons surgir certains souvenirs qui, malgré tous 
nos efforts, ne paraissent avoir aucun lien avec ceux qui se 
déroulent alors. Dans certains états pathologiques au con- 
traire, rien n'est plus commun, et la constatation dece trouble 
est d'un grand enseignement, et est de nature, je pense, à jeter 
une assez vive lumière sur la manière dont on peut envisager 
le mécanisme de la mémoire et de l'esprit en général. 

Voici en effet ce que j'ai observé maintes fois chez des hys- 
tériques, et j'ai publié ces faits déjà, mais à un autre point 
de vue, dans mon ouvrage sur la Nature de l'hystérie. J'ai 
montré dans ces recherches que l'hystérie tenait aune sorte 
d'engourdissement plus ou moins profond, plus ou moins 
généralisé, des divers centres cérébraux, engourdissement se 
traduisant objectivement par de l'anesthésie plus ou moins 
accentuée et une diminution plus ou moins marquée des fonc- 
tions en rapport avec les centres intéressés. Si, par un procédé 
quelconque, on restaure la sensibilité modifiée, et si, par 
conséquent, on réveille l'activité fonctionnelle des centres 
engourdis, il se produit, à un moment donné que nous aurons 
à préciser plus tard, ce que j'ai appelé la régression de la 
personnalité. Le sujet se trouve ramené à l'époque où il était 
dans le même état de sensibilité interne et externe que celui 
qu'on a déterminé de nouveau ; tous les souvenirs de cette 
époque, qui semblaient perdus, reparaissent, et tous ceux qui 
lui sont postérieurs disparaissent au contraire. Qu'on pousse 
plus loiu la restauration de la sensibilité, le réveil des fonc- 
tions cérébrales, et on voit le sujet, en même temps qu'il 
repasse par tous les états de sensibilité qu'il a traversés, 
retrouver les souvenirs des impressions reçues dans ces diffé- 
rents états successifs. La personnalité se reconstitue ainsi 



ANALYSE DE l'ACTE MNÉSIQUE — ÉVOCATION 109 

étape par étape, parallèlement à la sensibilité, et la mémoire 
paraît en être le principal facteur ou du moins traduit ces 
évolutions de la personnalité. 

Une première déduction se dégage de ce fait général et gros- 
sier, c'est que la mémoire est en rapport direct avec la sensi- 
bilité, c'est-à-dire qu'elle est fonction comme elle de l'état 
dynamique des centres cérébraux. Notre sensibilité, tout en 
paraissant objectivement la même, croît en réalité d'une façon 
continue, les centres sensoriels recevant un nombre toujours 
plus grand d'impressions, et ces impressions étant de plus en 
plus finement différenciées et perçues avec une plus grande 
rapidité. Le pouvoir fonctionnel de nos centres sensoriels 
s'accroît donc continuellement. Si ce pouvoir augmente il 
faut donc que le potentiel cérébral s'élève. 

Or qu'arrive-t-il dans l'hystérie ? Ces centres sont frappés 
d'une sorte d'arrêt et non seulement d'arrêt, ce qui suppose- 
rait un état stationnaire, mais d'un véritable sommeil qui 
diminue et annihile même quelquefois complètement leur 
pouvoir fonctionnel. Le sujet se trouve donc dans un état 
dynamique inférieur à celui qu'il avait au moment où il a été 
frappé, et ne correspondant à aucun état semblable antérieur. 
Le sujet ne se trouve donc pas ramené à un état de personna- 
lité antérieur. Mais son fonctionnement est diminué, soit 
partiellement, soit totalement. Les impressions sont moins 
nettement perçues et l'on constate que sa mémoire de fixation 
est plus ou moins faible. 

Le pouvoir fonctionnel des centres cérébraux cesse donc de 
s'accroître comme il le devrait, de sorte qu'à un moment 
donné le potentiel de ces centres diffère de celui qu'ils présen- 
teraient s'ils avaient continué à fonctionner normalement à la 
fois de tout ce qu'il a perdu par le fait de Tengourdissement 
et de tout ce qu'il n'a pas acquis. Lors donc qu'on réveille le 



ilO LE PROBLÊME DE LA MÉMOIRE 

fonctiannemeiit des ceatres cérébraux, leur potentiel regagne 
d'abord ce qu'il avait perdu et le sujet se trouve ramené à 
TéLat de sensibilité et de personnalité qu il présentait au 
moment où Thystérie est survenue, et ensuite, en s'élevant 
de plus en plus, toutes les impressions reçues, sinon perçues, 
au cours de la maladie, et correspondant à un agencement 
moléculaire spécial, comme nous l'avons vu, pour chacune 
d'elles, reparaissent avec une plus grande netteté. Il se passe 
quelque chose de comparable au renforcement d'un cliché 
photographique où la pose aurait été insuffisante. Nous sai- 
sissons là ce que je disais plus haut de Tindépendance de 
l'état moléculaire du cerveau et de son potentiel. Parallèle- 
ment donc à la croissance de ce potentiel des centres nerveux, 
au fur et à mesure qu'ils se réveillent et reprennent leur 
activité fonctionnelle, la mémoire et la personnalité se recons- 
tituent et se précisent. 

Dans la plupart des cas cette progression de la mémoire et 
de la personnalité, cette évocation spontanée des représenta- 
tions passées, liées aux états successifs des centres nerveux, 
se fait d'une façon régulière. Mais il n'en est pas toujours 
ainsi. Il arrive parfois que l'état dynamique qu'on provoque 
artificiellement par des excitations mécaniques ou sensi- 
tives, se soit reproduit deux ou trois fois au cours de lexis- 
tence du sujet, sinon totalement, du moins partiellement. 
Le malade se trouve alors ramené à un état potentiel total, 
dont la somme est formée par des potentiels partiels, dont 
quelques-uns se sont produits à des époques très différentes. 
Il se croit alors simultanément à deux ou trois âges diiTérents. 
Les souvenirs aCTérents à ces deux ou trois époques sont évo- 
qués avec la môme netteté et le sujet exprime cet état singu- 
lier en disant, comme j'en ai cité des cas, qu'il a en même 
temps 19 ans et 8 ans; et même 16 ans, 19 ans et 8 ans 




ANALYSE DE LACTE MNESIQUE — EVOCATION 111 

{Genèse et nature de rhystérie, t. lï, p. 114). J'ai observé plus 
d'une fois des faits semblables, et toujours j'ai constaté l'exis- 
tence d'un état de sensibilité qui avait été identique aux âges 
différents évoqués simultanément. Telle hystérique, par 
exemple, qui avait été paralysée des jambes à 12 et à 17 ans, 
se croyait en même temps à ces deux époques quand on arri- 
vait, au cours de la restauration de sa sensibilité, à Tune des 
phases où elle avait présenté cette paralysie. 

Une seconde déduction ressort donc de ces faits, c'est que 
l'évocation des souvenirs ne tient pas tant à la mise en jeu 
d'un état moléculaire déterminé qu'à la quantité de potentiel 
dont disposent à un moment donné les centres cérébraux. 
Deux états moléculaires différents ne peuvent, en se repro- 
duisant, que reproduire les impressions différentes auxquelles 
ils correspondent. Si cet état moléculaire était seul en cause 
les faits précédents ne pourraient s'expliquer, car on ne pour- 
rait comprendre comment un même état moléculaire donne- 
rait lieu simultanément à deux représentations différentes. 
Si on admet au contraire que ces deux états moléculaires 
différents aient le môme potentiel, on comprend immédiate- 
ment que, ce potentiel étant obtenu, des représentations diffé- 
rentes puissent se produire en même temps. Nous avons 
ainsi l'explication de l'évocation de souvenirs n'ayant entre 
eux aucun lien d'association, soit de resssemblance, soit de 
contiguïté dans le temps ou dans l'espace. 

Cette notion du potentiel croissant des centres cérébraux 
par le fait de leur fonctionnement, notion que je crois assez 
nouvelle, était indispensable à établir pour comprendre cer- 
tains procédés d'évocation des souvenirs, tels que l'évocation 
par des états émotionnels ou cénesthésiques déterminés, et 
aussi par l'attention volontaire et l'effort. 



n2 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

9 

Que des impressions renouvelées d'objets ou de mots, qui 
n'en sont en quelque sorte qu'une des qualités habituelles, 
produisent dans certains centres le même état moléculaire 
déterminé la première fois par ces objets et ces mots, et par 
conséquent leur image qu'on appelle le souvenir, cela peut en 
effet se comprendre sans faire intervenir aucune autre notion 
que celle d'un mécanisme plus ou moins compliqué, repré- 
senté par un agencement spécial de molécules reliées entre 
elles par des fibres d'association ou pour mieux dire des voies 
d'association. Celte notion suffit encore dans le cas de sou- 
venirs évoqués par contiguïté, soit dans le temps, soit dans 
l'espace, celte contiguïté dans l'espace étant d'ailleurs tou- 
jours liée, sinon subordonnée à la contiguïté dans le temps. 

Elle devient absolument insuffisante quand il s'agit d'évo- 
cation sous l'influence d'états cénesthésiques ou émotionnels, 
d'attention et d'effort. Qu'est-ce au juste qu'un état émotion- 
nel, que l'attention, que l'effort ; nous n'en savons rien. Mais 
ce qui paraît certain, c'est qu'ils ne se résolvent pas dans un 
simple agencement moléculaire, dans des associations plus 
ou moins complexes entre divers centres, dans la mise en jeu 
d'un mécanisme. C'est un état dynamique qui intervient, 
c'est une sorte de tension plus ou moins grande, de force 
plus ou moins active qui est mise en jeu. Dans les deux cas 
c'est sans doute, en fin de compte, un simple mécanisme qui 
fonctionne. Mais dans le premier cas ce mécanisme est mis 
en action par une force étrangère au cerveau, comme dans le 
€as d'une nouvelle impression réveillant l'image ancienne de 
de cette impression, ou à la partie du cerveau où se produit 
l'image de l'objet, si l'excitation part d'un autre point du 
cerveau, comme dans l'évocation d'un souvenir par un mot. 
Dans le second cas c'est une force interne, c'est un état dyna- 
mique du cerveau et non d'une partie déterminée plus ou 



ANALYSE DE L*ACTE MNÉSIQUE. — ÉVOCATION 113 

moius étendue, qui agit sur le centre de reproduction de 
rjmage souvenir. J'éprouve une violente émotion à propos d'un 
accident dont je suis témoin, et cet état émotionnel évoque 
en mpi le souvenir de faits sans aucun rapport avec l'accident 
actuel > mais ayant déterminé chez moi un trouble émotif 
analogue. Bien plus, sous l'influence d'un état pathologique 
je suis pris d'anxiété précordiale et de phénomènes circula- 
toires encéphaliques concomitants, et voilà des souvenirs de 
faits ayant déterminé des émotions accompagnées des mêmes 
troubles qui surgissent dans ma mémoire. De semblables états 
émotionnels, caractérisés par des variations générales dans 
l'état du cerveau, ont-ils une localisation spéciale dans un 
centre quelconque d'où, par des voies d'association quelcon- 
que, ils mettraient en jeu le mécanisme de la reproduction 
des souvenirs liés à de semblables émotions? Non sans doute. 
C'est le cerveau qui est mis en bloc dans un certain état 
dynamique, doué d'un certain potentiel, et c'est l'élévation 
de ce potentiel qui détermine l'état moléculaire d'où résulte 
la reproduction de certaines images-souvenirs. 

L'attention volontaire, l'eflort, que nous apportons dans la 
recherche d'un souvenir qui nous échappe, prouve bien qu'il 
y a autre chose dans son évocation que la mise en jeu du 
mécanisme de sa reproduction. Il n'y a rien de commun 
entre les deux choses. On ne saurait dire que l'efïort porte sur 
le mécanisme qui va reproduire l'image-souvenir, puisque 
cette image-souvenir nous fait défaut. Comme le remarque 
très justement Maudsley, « lorsque nous cherchons volontai- 
rement un souvenir c'est que nous n'en avons pas conscience, 
et cependant il faut que nous en ayons déjà conscience pour 
le vouloir ». Je crois qu'il faut distinguer entre « savoir » et 
.« avoir conscience ». On peut parfaitement savoir qu'on a 
connu telle personne ou telle chose autrefois et cependant 

SoLLiER. — Prob. de la mém. 8 



114 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

n'avoir nullement conscience de s'en souvenir. Mais divers 
cas peuvent se présenter qu'il faut analyser pour comprendre 
comment les choses se passent. Pour que je veuille bien 
rechercher un souvenir dans ma mémoire, il faut qu'une im- 
pression quelconque vienne m'y pousser. C'est, par exemple, 
quelqu'un qui me demande si je me rappelle un fait que j'ai 
dû connaître. En me posant une pareille question il suscite la 
représentation partielle de ce fait. Pour peu qu'il y ajoute 
quelques détails pour m'aider, il complète les images qui 
entrent dans la composition totale du souvenir de ce fait. 
Toutes ces excitations, qui agissent sur les mêmes éléments 
que ceux autrefois atteints par les impressions produites par 
le fait à retrouver, finissent par s'ajouter, et à un moment 
donné l'image totale surgit. Que ce soit un interlocuteur, que 
ce soit la lecture d'une description quelconque, ou que 
ce soit moi-même qui, sachant que le fait s'est passé à telle 
époque et me replaçant par la pensée dans mon état de 
personnalité d'alors, retrouve par là même quelques souvenirs 
concomitants qui, en se groupant peu à peu, amènent l'image 
totale du fait à rappeler, peu importe, le mécanisme est 
toujours le même; et je me trouve ramené au cas simple où 
une impression, faisant partie d'un groupe se rapportant à 
un même objet, évoque par contiguïté les autres images des 
impressions qu'il a produites autrefois. Seulement, quand le 
groupement de ces impressions se fait d'une façon rapide, il 
ne se produit aucune sensation cérébrale pénible. Si, au 
contraire, l'association des images élémentaires du souvenir 
se fait difficilement, il y a une sensation intra-cérébrale qui 
peut revêtir un caractère plus ou moins désagréable suivant 
son intensité, d'où l'impression de lefïort. Ce n'est pas l'atten- 
tion volontaire, laquelle n'est qu'un effort léger et non péni- 
ble, ce n'est pas l'effort pénible, qui provoque la mise en jeu 



ANALYSE DE LACTE MNESTQUE. — EVOCATION 115 

des centres cérébraux qui vont amener par leur état molé- 
culaire et dynamique la représentation du fait passé, c'est le 
travail même de ces centres, qui se mettent en action difficile- 
ment, d'où résulte le sentiment de Teffort. 

Et ce sentiment où le percevons-nous ? Est-ce au niveau des 
centres récepteurs ou des centres d'association, où seraient 
soi-disant conservés les images et les souvenirs ? Non, c'est 
au niveau des lobes frontaux, c'est-à-dire dans les centres de 
perception, dans les centres appelés par certains les centres 
intellectuels. C'est là que nous éprouvons quelquefois de la 
fatigue et même de la douleur, quand le travail de reconsti- 
tution du souvenir se fait trop lentement. C'est cette partie 
du crâne qu'instinctivement nous serrons d^ns notre main 
lorsque nous réfléchissons d'une façon soutenue, que nous y 
soyons sollicités par une personne étrangère ou par un événe- 
ment quelconque. 

Notre volonté entre en réalité pour si peu de chose dans 
révocation des souvenirs, c'est une telle illusion de croire 
que c'est sous l'influence de nos efforts libres et volontaires 
qu'elle a lieu, que si nous abandonnons la recherche du 
souvenir récalcitrant, le travail interne du cerveau n'en con- 
tinue pas moins tout seul, et qu'au moment où nous nous y 
attendons le moins, le souvenir nous apparaît tout à coup nette- 
ment. La constatation même de cette inconscience dans l'évo- 
cation, inconscience que tout le monde traduit en disant : 
c( Plus je chercherai, moins je trouverai ; ça me reviendra 
quand je n'y pensera] plus », n'est-ce pas la preuve que la 
volonté, que lefïort ne jouent aucun rôle actif, et ne sont que 
le sentiment par lequel se traduit le travail latent d'organisa- 
tion du souvenir. Le sentiment de Teffort que nous avons 
pendant la recherche d'un souvenir n'est donc pas la cause, 
mais 4a conséquence de l'évocation de ce souvenir, de sorte 



116 LE PROBLÊME DE LA MEMOIRE 

que si, au premier abord, on peut croire qu'il s'agit dans ce 
procédé d'évocation de quelque chose d'analogue à ce qui a 
lieu dans le cas d'évocation par un état émotionnel ou cénes- 
thésique, il n'en est rien en réalité. On se trouve ramené 
au mode d'évocation par association d'états moléculaires 
correspondant à des impressions déterminées, mais dont la 
production est plus lente et plus difficile. 

Il reste néammoins un fait, c'est que le processus de l'évo- 
cation une fois commencé continue généralement à se dérou- 
ler d'une façon automatique, sans que la volonté, ni même la 
conscience, y prennent part, et cela malgré que le cerveau 
continue lui aussi à fonctionner sous d'autres influences et 
dans d'autres directions d'une façon consciente. Ce parallé- 
lisme d'un travail conscient et d'un fonctionnement incons- 
cient du cerveau n'est pas un des phénomènes les moins 
curieux à constater, ni les moins instructifs au point de vue 
de la psychologie générale. Nous pouvons tirer aussi de ces 
considérations un autre enseignement que nous retrouverons 
plus tard à propos du siège de la mémoire, c'est que le senti- 
ment des changements moléculaires des centres capables de 
recevoir et de reproduire des impressions isolées (centres sen- 
soriels et sensitifs) ou combinées (centre d'association) se 
perçoit ou plutôt se forme au niveau d'autres centres supé- 
rieurs, à savoir très vraisemblablement les lobes frontaux. Il 
y a bien des présomptions pour que ce soit là aussi que la 
perception totale d'un objet se fasse, et que la mémoire s'en 
conserve. 

En résumé nous nous trouvons en présence de deux pro- 
cessus d'évocation : l'un par reconstitution d'un état molécu- 
laire antérieurement produit par des excitations d'ordre 
déterminé (évocation par association de ressemblance ou de 
contiguïté, par le langage, ou par les impressions nouvelles 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE. — REPRODUGTIOX IH 

analogues ou identiques aux anciennes) et qui, suivant sa 
facilité et sa rapidité d'organisation, donne lieu à l'évocation 
simple ou à l'évocation dite volontaire ou avec effort ; l'autre 
par développement d'un état dynamique cérébral dont le 
potentiel correspond à celui d'états moléculaires anciens, 
correspondant eux-mêmes à des impressions données, qui se 
trouvent ainsi évoquées, quand ces états moléculaires sont 
reconstitués (évocation par les états émotionnels et cénesthé- 
siques). On pourrait désigner ces deux processus sous le 
nom d'évocation moléculaire et d'évocation potentielle. 

Reproduction. — L'évocation amène la reproduction si les 
centres récepteurs sont dans leur intégrité complète. S'ils ne 
le sont pas, on a alors l'impossibilité de reproduire l'état 
moléculaire et dynamique correspondant aux impressions 
anciennes, de même que les impressions nouvelles devant 
atteindre ces centres ne sont plus perçues. C'est ce qui se 
produit par exemple dans la surdité et la cécité verbales. De 
même, dans l'aphasie amnésique, c'est l'évocation qui fait 
défaut, alors que la reproduction et la reconnaissance sont 
conservées. Il y a donc indépendance de l'évocation et de 
la reproduction. On peut constater cette indépendance dans 
d'autres cas. Dans la réminiscence, par exemple, et plus 
encore dans l'hallucination il y a reproduction sans évocation. 
Cela démontre assez clairement que ces deux phénomènes 
se passent dans des centres différents, et il est évident que 
c'est le centre où se fait l'évocation qui est aussi celui où se 
conserve la mémoire, quelle que soit d'ailleurs la façon dont 
on conçoive pour le moment cette conservation. Ce qu'il est 
assez facile de contrôler quand il s'agit de la mémoire verbale, 
à cause du petit nombre des centres du langage et de leur 
situation dans un seul hémisphère, devient au contraire très 



118 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

difficile, sinon impossible, quand il s'agit de souvenirs d'im- 
pressions ayant leurs centres de réception dans les deux 
hémisphères, parce qu'il est exceptionnel que les centres 
bilatéraux soient atteints également et surtout complète- 
ment. La diminution d'intensité des images se rapportant 
aux centres altérés et faisant partie d'un souvenir complexe 
ne peut guère être constatée. 

Nous avons assez insisté précédemment sur le mécanisme 
par lequel se faisait l'évocation pour n'y pas revenir à propos 
de la reproduction. Tout ce que nous avons dit de l'état 'molé- 
culaire et du potentiel à propos de la première s'applique à 
la seconde. Ce qui importe, c'est de remarquer seulement que 
ces deux phénomènes se passent dans dés centres différents 
d'abord, et se traduisent par des manifestations différentes 
aussi. 

Entre la reproduction et l'évocation il y a autant de diffé- 
rence qu'entre l'excitation et la perception (j'entends par ce 
dernier mot le phénomène qui se produit dans les centres 
récepteurs sous l'influence de l'excitation). Si on voulait se 
servir d'une comparaison, on pourrait dire qu'il y a la même 
différence qu'entre le son qui fait vibrer la plaque d'un pho- 
nographe et cette vibration, entre cette vibration elle-même 
et le tracé qui la traduit sur le cylindre. Lorsqu'on remet ce 
cylindre en mouvement, et que le stylet suit les sinuosités du 
tracé qui y est inscrit, les mêmes vibrations se reproduisent, 
et ces vibrations donnent naissance aux mêmes sons. Cette 
comparaison due à Guyau*, encore qu'elle ne soit pas absolu- 
ment juste, comme nous avons essayé de le démontrer, pré- 
sente cependant une certaine commodité pour faire com- 
prendre, comment une excitation peut déterminer, dans les 

* Op. cit. 



ANALYSE DE l'ACTE MNÉSIQUE. — REPRODUCTION H9 

centres récepteurs du cerveau, un état qui est corrélatif de 
cette excitation, et peut la reproduire tout en étant absolu- 
ment différent matériellement, et comment cet état des 
centres récepteurs peut à son tour déterminer dans les 
centres d'aperception, de mémoire, un état qui n'offre non 
plus avec l'excitation et avec lui-même aucun point de com- 
paraison matérielle. Si on fait tourner le cylindre du pho- 
nographe sans que le microphone soit en rapport avec lui, 
le stylet suivra bien tous les sillons du tracé mais les vibra- 
tions correspondantes ne se produiront pas. Il y aura évoca- 
tion sans reproduction. Si, par un procédé autre que la rota- 
tion du cylindre enregistreur, les vibrations qui correspondent 
à son tracé peuvent être produites, le son sera émis. 11 y aura 
reproduction sans évocation. Nous assistons là, en somme, a 
une transformation de forces, comme il s'en produit dans 
toute espèce de machine, et il n'est pas plus difficile de com- 
prendre que la forme sous laquelle se conserve une impression 
diffère de cette impression elle-même, que de comprendre 
pourquoi la lumière électrique ne ressemble en rien au cou- 
rant qui la produit. Nous reviendrons du reste] sur ce point 
à propos de la théorie générale de la mémoire. 

On confond quelquefois les deux termes reproduction et 
reviviscence. Ces deux phénomènes sont de même nature, 
mais d'intensités différentes. Dans la reviviscence, telle qu'on 
l'observe par exemple chez les hystériques, dans ce qu'on 
appelait des états seconds, dans certaines attaques qui ne 
sont que des retours à des états anciens de personnalité, 
c'est tout l'organisme qui entre en jeu. Les sujets se retrou- 
vent exactement dans les mêmes conditions organiques qu'à 
une époque antérieure déterminée de leur existence. Objecti- 
vement on peut s'en rendre facilement compte par l'état de 



120 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

leur sensibilité sous ses diverses formes. Ils réticent donc 
réellement leur existence passée et s'y croient encore telle- 
ment, qu'ils ne reconnaissent plus les personnes et les objets 
qui les entourent, si ces personnes et ces objets ont été en 
rapport avec eux à une époque postérieure à celle où les 
ramène Tétat dynamique du cerveau. Au lieu qu'un seul 
centre entre en action, comme cela se produit le plus 
souvent dans les hallucinations, c'est tout le cerveau qui 
est en état d'activité, et de la môme façon qu'il l'a été déjà 
autrefois. Il y à donc une sorte d'hallucination générale du 
passé tout entier, de l'époque où le cerveau a présenté ce 
même état d'activité. Ce n'est pas le souvenir de tels ou tels 
objets en plus ou moins grand nombre qui se produit, c'est 
le souvenir de ces objets et de l'état émotionnel etcénesthé- 
sique qui en a accompagné l'impression. 

Dans le souvenir ordinaire, la reproduction de cet état émo- 
tionnel et cénesthésique ne se fait pas, et l'image seule de 
l'objet se reproduit. Pourquoi cette disparition des éléments 
personnels des souvenirs ? Gomment se produit-elle ? Est-elle 
le résultat d'un choix fait par le sujet? Pourquoi dans cer- 
tains cas la reproduction complète, c'est-à-dire la revivis- 
cence, a-t-elle lieu, et non dans d'autres? Les spiritualistes 
auraient vite résolu la question en disant que c'est l'esprit 
qui choisit les images dont il a besoin et néglige les autres. 
Mais cette explication enfantine est trop commode et ne 
saurait nous satisfaire, car l'hypothèse d'un esprit indépen- 
dant et libre est plus dilïcile à comprendre encore que le 
problème qui se pose en ce moment devant nous. 

Je crois qu'on peut admettre que les choses se passent de la 
façon suivante. Il faut remarquer d'abord que, dans l'état 
normal, certains souvenirs seuls sont capables d'être revé- 
cus, et que d'autres ne sont jamais que reproduits. Or, ceux 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSÏQUE. — REPRODUGTÏOX 121 

qui s'accompagnent de reviviscence de la personnalité du 
rnoment où ils se sont formés, sont des souvenirs dans les- 
quels les impressions d'ordre émotionnel et cénesthésique 
tiennent une grande place et quelquefois la plus importante. 
Ensuite, ou sait que les impressions cénesthésiques résultant 
du fonctionnement normal des organes n'entrent que pour 
une petite part dans les images des événements ordinaires de 
la vie, dont les impressions sensorielles, sensitives et kines- 
thétiques, sont de beaucoup les plus intenses. Il y a lieu d'ob- 
server aussi que ces impressions sensorielles étant beaucoup 
plus vagues qu'elles, beaucoup moins conscientes, et agissaqt 
sur le cerveau par l'entremise de nerfs beaucoup plus enche- 
vêtrés, offrant des voies coupées par de nombreux ganglions, 
et très peu directes, ne forment en quelque sorte, dans les 
circonstances ordinaires de l'existence, qu'une espèce de fond 
commun, n'offrant que des variations extrêmement faibles 
d'un moment à l'autre, sur lequel se greffent les impressions 
sensorielles précises, rapides, intenses et conscientes. 

Lors donc qu'un événement provoque en nous des impres- 
sions cénesthésiques et émotionnelles très fortes en même 
temps que des impressions sensorielles, qui peuvent être très 
faibles au contraire, le souvenir qui en reste est surtout com- 
posé des premières, qui, par association, entraînent les 
secondes. Mais comme les premières représentent un état 
spécial de notre personnalité, c'est le souvenir même de cette 
personnalité qui est évoqué, que l'état potentiel du cerveau 
qui lui correspond soit provoqué par des conditions n'ayant 
rien à voir avec les éléments sensoriels du souvenir de l'évé- 
nement en cause, ou qu'il le soit par ces éléments eux-mêmes, 
représentés par des impressions sensorielles nouvelles iden- 
tiques à celles d'autrefois. Il y a alors reviviscence, et cette 
reviviscence n'est en somme qu'un souvenir plus complet, 



i22 



L£ PROBLËME DE LA MEMOIRE 



mais qui n'est plus complet que les souvenirs ordinaires, que 
parce que les éléments qui Tont constitué à l'origine ont été 
eux-mêmes plus nombreux et ont compris non seulement 
des impressions sensorielles, plus ou moins banales d'ail- 
leurs, mais encore des impressions cénesthésiques intenses, 
ayant déterminé un état émotionnel particulier, une person- 
nalité spéciale et forte à un moment donné. L'élément per- 
sonnel l'emportant sur 1 élément sensoriel au moment de 
l'impression, le souvenir présente ces deux éléments dans le 
m,^me rapport. La reviviscence n'est donc en somme que le 
souvenir d'un état de personnalité. 

Dans le souvenir ordinaire, d'un objet quelconque pir 
exemple, ce rapport de l'élément personnel et de 1 élément 
sensoriel est absolument renversé, et l'élément personnel 
est même presque négligeable, car il n'a qu'une intensité 
extrêmement faible et il est de plus commun à un nombre 
plus ou moins grand d'impressions sensorielles successives. 
Nous ne négligeons donc pas par un libre cboix l'élément 
personnel de nos souvenirs. Il se néglige lui -môme par la 
seule raison qu'il n'y joue ordiuairement qùun rôle à peu 
près nul, et qu'il représente une sorte de constante^ quand 
notre fonctionnement organique est normal, et qui ne saurait 
par conséquent modifier en rien le rapport réciproque de nos 
impressions d'abord, de nos souvenirs ensuite. 

Cette distinction entre la reviviscence et la reproduction 
nous apparaît à tout instant dans les circonstances journa- 
lières de la vie. Si nous avons appris un aphorisme, par 
exemple, au cours de nos lectures, il nous est souvent bien 
diUicile de nous rappeler les conditions dans lesquelles nous 
avons fait cette acquisition. Mais que ce même aphorisme ait 
été émis devaut nous dans une occasion grave pour nous, où 
nous étions dans un état émotionnel particulier, nous nous en 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE. — REPRODUCTION 123 

souvenons avec tous les détails de cette circonstaoce et» 
comme Ton dit, « il nous semble y être encore ». Nous res- 
sentons la même émotion qu'alors, avec toute la différence 
d'intensité, d'ailleurs, qui existe entre un souvenir et une 
impression actuelle. Dans le premier cas il y a reproduction 
simple, dans le second reviviscence. 

La clinique nous montre d'une façon plus nette encore 
cette reviviscence, qui, cependant, chez des personnes non 
malades, mais très impressionnables, peut être déjà assez 
vive. Mais dans les cas pathologiques nous saisissons sur le 
lait le rôle des impressions cénesthésiques, et, d'une façon 
générale, celui de la sensibilité générale, dans la reviviscence. 
C'est ainsi qu'en faisant varier par des procédés quelconques 
rétat de la sensibilité de sujets hystériques, et en provoquant 
des états de sensibilité et de cénesthésie ayant déjà existé 
» antérieurement, on amène le retour de l'état de personnalité 

J qu'ils avaient au moment où leur sensibilité présentait la 

même répartition et la même intensité. Et toutes les impres- 
sions qui s'étaient produites alors, se reproduisent avec une 
vivacité telle que le sujet croit y assister réellement et pour 
la première fois. Et si, par un procédé sur lequel j'ai insisté 
ailleurs S on modifie l'état de la sensibilité, on voit se dérouler 
dans l'esprit du sujet tous les événements qui ont accom- 
pagné autrefois cette modification. Or, comme ces variations 
de la sensibilité correspondent chez les hystériques à des 
variations dans l'activité des centres cérébraux, et par consé- 
quent dans leur état moléculaire et dynamique, nous avons 
là la confirmation que c'est bien à cet état du potentiel céré- 
bral que tient l'évocation et la reproduction des impressions 
passées, c'est-à-dire des souvenirs. 

(l) Genèse et nature de l'Hystérie, 1897, 1. 1. (Paris, F. Alcan.) 



124 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

Les hystériques nous fournissent encore cette démonstra- 
tion sous une autre forme. Que par suite d'un ébranlement 
quelconque de leur système nerveux, une émotion violente 
par exemple, leur sensibilité disparaisse et qu'ils se trouvent 
ramenés à un certain degré d'anesthésle qu'ils ont déjà pré- 
senté à l'occasion d'une émotion d'un autre ordre, d'un événe- 
ment tout à fait différent de l'événement actuel, et on les 
voit se représenter immédiatement les circonstances-de l'émo- 
tion, de l'événement d'autrefois. N'est-ce pas là une preuve 
bien manifeste de ce que nous avançons? Et si j'ajoute que 
chez ces sujets on peut, en dehors des circonstance^ où ces 
phénomènes se produisent spontanément, les provoquer expé- 
rimentalement, en dehors de toute suggestion et par des pro- 
cédés uniquement physiques et physiologiques, d'une façon 
en quelque sorte mathématique, on conviendra que l'hypo- 
thèse que je propose a un grand caractère de vraisemblance 
et même de vérité. J'aurai d'ailleurs à revenir sur ces faits à 
propos du siège de la mémoire. 



CHAPITRE IV 

ANALYSE DE L'ACTE MNÉSIQUE (Fin) 
(reconnaissance — localisation) 



Reconnaissance. — Au point de vue psychologique, la recon- 
oaissance est une des opérations les plus importantes de Tacte 
mnésique, puisque c'est par là que nous savons qu une repré- 
sentation actuelle correspond, non à une image présente, mais 
à une image passée. C'est la caractéristique de ce qu'on a appelé 
la mémoire psychique, par opposition à la mémoire organique 
constituée par les opérations précédentes. Sans la reconnais- 
sance la mémoire est incomplète. Une représentation que 
nous ne reconnaissons pas comme appartenant au passé ne 
peut être considérée comme un souvenir, bien que ce soit un 
phénomène de mémoire. C'est ainsi que la réminiscence et la 
reviviscence ne sont pas à proprement parler des souvenirs, 
mais seulement des représentations reproduites. J'ai fait 
remarquer dans le premier chapitre qu'il y avait avantage à 
conserver cette appellation de reconnaissance, et qu'elle 
n'était pas remplaçable exactement par celle de localisa- 
tion dans le temps, ni même dans le passé. Je n'y reviens pas» 

Comment se fait cette reconnaissance? Comment distin- 
guons-nous un souvenir d'une perception ? L'acte de la 
reconnaissance est-il immédiat ou subordonné à d'autres 
opérations préalables ? Hôfiding soutient la première opinion» 



126 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

Lehniann, au contraire, prétend que la reconnaissaace est due 
aux idées reproduites qui accompagnent la sensation répétée, 
idées que l'observation intérieure peut découvrir quelque- 
fois, et qui, dans d'autres cas, n'entrent pas dans la conscience. 
Reid avait déjà soutenu la première, et l'explication de Taiiie 
a quelque analogie avec la seconde. 

Tout d'abord comment distinguons-nous un souvenir d'une 
perception, ce qu'on a appelé un état secondaire d'un état 
primaire? Y a-t-il entre les deux une différence de nature ou 
une différence de degré ^Reidj Garnier, Cardaillac croient à une 
différence de nature, et disent que les états secondaires res- 
semblent aux états primaires comme un portrait à Toriginal. 
On ne saurait admettre une semblable opinion au point de vue 
physiologique. Tout d'abord nous ne percevons que nos états 
intérieurs produits dans le cerveau par les impressions exté- 
rieures, et non les impressions extérieures elles-mêmes. Ce 
sont tes impressions transformées, c'est-à-dire ayant pro- 
duit un état moléculaire et dynamique spécial dans les cen- 
tres nerveux, qui sont perçues ou aperçues, comme Ton dit, 
consciemment. Ensuite, comme nous l'avons vu, la reproduc- 
tion de ces impresssions sous forme de souvenirs ne peut se 
faire que dans les mêmes centres, présentant le même état 
moléculaire et dynamique. Si cet état moléculaire et dyna- 
mique était différent de celui qui s'est produit autrefois sous 
l'influence des excitations externes , ce seraient d'autres 
images, d'autres représentations qui surgiraient. Ce ne serait 
donc pas des souvenirs. 

La plupart des philosophes anglais, et Hume en tête, ainsi 
qu'un certain nombre de psycho-physiologistes, ne voient 
entre la perception et le souvenir qu'une différence de degré, 
d'intensité, l'image-souvenir étant seulement plus faible que 



ANALYSE DE l'ACTE MXÉSIQUE. — KEGONXAISSANCE 427 

rimage de l'objet réel. Ce qui paraît donner à cette théorie 
une certaine vraisemblance, ce sont les cas où il y a confusion 
entre un état secondaire (souvenir) et un état primaire (per- 
ception). C'est ainsi, par exemple, que si le souvenir est extrê- 
mement intense il y a une hallucination, c'est à-dire qu'on 
rapporte à un objet actuel, à des impressions extérieures 
présentes, l'image passée de cet objet. De môme aussi quand 
la sensation est très faible : il est presque impossible d'établir 
une limite précise entre le moment où on perçoit un son qui 
s'affaiblit et celui où on se le rappelle seulement après qu'il a 
cessé. On peut citer des exemples analogues pour les diverses 
sensations, mais il est juste de remarquer, à mon avis, que 
ces faits n'apportent pas à la théorie un grand appui. S'agit- 
il bien de souvenir dans ces cas ou simplement de sensations 
prolongées, tenant à ce que la vibration du système nerveux 
survit pendant un certains temps à l'excitation ? Nous avons 
pris soin de dire au début que l'on ne saurait considérer cette 
vibration prolongée comme un phénomène de mémoire. 11 ne 
reste donc qu'une chose à l'appui de la théorie de Hume, 
c'est l'hallucination. 

Or que se produit-il dans Hiallucination ? Quel est le centre 
qui entre en vibration ? Est-ce le centre récepteur ou le centre 
d'aperception et d'évocation ? S'il n'y avait qu'un seul centre 
pour la réception de l'excitation et sa perception consciente, 
si la mémoire avait son siège dans les mêmes centres que 
les représentations, tout souvenir serait une hallucination. 
Admettons au contraire, comme je l'ai fait, que la conservation 
des souvenirs se fasse dans d'autres centres que la réception 
des impressions, et les choses deviennent assez faciles à com- 
prendre. Prenons, par exemple, une hallucination de l'ouïe, 
dans laquelle le sujet croit entendre une phrase entendue 
autrefois par lui. Au moment où elle a été réellement pro- 



128 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

noncée, elle a d'abord frappé le centre auditif du langage, et de 
là l'excitation s'est transmise au centre précepteur, où elle a 
déterminé un état spécial d'un certain potentiel, puis le centre 
auditif verbal est revenu à son état antérieur. Si , sous une 
influence quelconque, ce centre verbal entre en vibration et 
présente le même état moléculaire et dynamique que celui 
qu'y a déterminé l'excitation produite parla phrase entendue 
autrefois, le centre d'aperception se trouvera influencé exac- 
tement de la même manière que si c'était l'excitation audi- 
tive verbale qui avait provoqué la vibration du centre auditif. 
Il y aura donc une véritable perception nouvelle. Pour qu'il 
y ait souvenir, il faudrait que l'état dynamique du centre 
auditif verbal fût provoqué par une excitation partie du 
centre d'aperception. 

Ce n'est pas l'intensité qui peut servir à différencier un 
souvenir d'une perception. Supposons, en effet, que la vibra- 
tion du centre auditif verbal dans l'hallucination ne soit pas 
plus forte que celle que produirait l'excitation partie du centre 
d'aperception, il n'y en aura pas moins une hallucination, 
faible si l'on veut, mais qui ne sera pas pour cela un sou- 
venir. 

Ce qui prête à confusion, c'est le terme d'hallucination. Les 
philosophes qui se sont faits les défenseurs de cette opinion 
n'ont pas distingué entre l'hallucination vraie et le souvenir 
hallucinatoire. Dans l'hallucination vraie, deux cas peuvent 
se présenter : Le plus souvent elle ne reproduit aucune sensa- 
tion, simple ou complexe, précédemment perçue. C'est une 
nouvelle combinaison qui se forme dans les centres céré- 
braux, absolument comme dans le rêve. Il ne saurait, dans 
ces cas, y avoir confusion entre la perception et le souvenir. 
Il n'y a pas souvenir, puisque l'impression perçue n'a jamais 
existé. Cette impression est rapportée à une excitation exté- 



ANALYSE DE l'aCTE MXÉSIQUE. — REGONNAISSAXCE 129 

rieure et voilà tout, parce que le centre récepteur intéressé 
est mis en activité par une excitation autre que celle du 
centre d'aperception. Dans le cas où l'hallucination reproduit 
une sensation déjà perçue, le mécanisme est exactement le 
même, avec cette seule dilïérence que l'état dynamique du 
centre récepteur est identique à un état antérieur. C'est celui 
que j'ai examiné tout à Theure. 11 n'y a pas de souvenir pris 
pour une perception ; il y a bien perception nouvelle. Ce que 
nous percevons, en effet, comme je le rappelais plus haut, ce 
n'est pas l'objet extérieur, c'est l'état déterminé dans les 
centres cérébraux par les excitations parties de cet objet. Si 
cet état est produit d'une manière identique par une cause 
autre que l'objet qui l'a primitivement provoqué, peu importe, 
le centre d'aperception sera mis en vibration de la même 
façon dans les deux cas. La différence n'existera que pour le 
spectateur, qui dira qu'il y a perception si l'état dynamique 
des centres récepteurs du sujet est produit par une excitation 
venue d'un objet réel, et qu'il y a hallucination si cet état 
est provoqué par une autre cause interne. Mais, pour le 
sujet, il n'y aura pas de différence. L'hallucination vraie ne 
peut donc en aucune façon servir à étayer la thèse de ceux 
qui prétendent qu'entre le souvenir et la perception il n'y a 
qu'une question d'intensité dans la représentation. 

Enfin un autre cas se présente, c'est celui où un souvenir 
est tellement intense qu'il devient hallucinatoire. Mais ici il 
faut encore distinguer. Ou bien le souvenir existe d'abord et 
nous apparaît en tant que souvenir. Puis il se développe, 
prend une intensité considérable et le sujet en arrive à croire 
qu'il aune véritable perception. Mais jamais il n'est dupe de 
son illusion, qui n'est que passagère ordinairement. Tandis 
que le véritable halluciné affirme avoir vu ou entendu, le 
sujet qui a eu des souvenirs hallucinatoires se rend parfaite- 

SoLLn:R. — Prob. de la mém. 9 



130 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

ment compte qu'il a été le jouet d'une hallucination. Il s'en 
rend môme compte sur le moment, puisque bien souvent il 
est effrayé de ce qui se passe et qui est en contradiction avec 
ce qui l'entoure. Et nous allons voir tout à l'heure quel rôle 
joue cette contradiction entre les représentations passées et 
les perceptions actuelles dans le phénomène de la reconnais- 
sance. 

Ou bien il y a reviviscence complète d'un état de per- 
sonnalité antérieur, ainsi que nous l'avons vu dans le cha- 
pitre précédent. Dans ce cas, on ne saurait dire, ni qu'il y a 
hallucination, ni qu'il y a souvenir. Le sujet ne fait aucune 
confusion entre ses souvenirs et ses hallucinations. Son cer- 
veau tout entier repasse par les états dynamiques successifs 
qu'il a traversés autrefois. A chacun de ces états corres- 
pondent des impressions externes et internes spéciales, qui 
se reproduisent fatalement. Cela se passe aussi bien pour les 
centres d'aperception que pour ceux de réception et d'asso- 
ciation, et pendant que cette évolution se produit, les objets 
présents et les impressions actuelles n'agissent en aucune 
façon sur ces centres en activité d'une façon automatique. Il 
ne saurait donc y avoir pour le sujet aucune contradiction 
entre ce qu'il se représente et ce qu'il perçoit autour de lui 
actuellement, puisqu'il ne perçoit rien. Il revit donc toute sa 
vie passée, et les impressions postérieures à l'époque qu'il 
revit n'existent pas plus pour lui que les impressions 
actuelles. 

Les cas de souvenir hallucinatoire et de reviviscence ne 
sauraient donc , pas plus que les hallucinations vraies, 
prouver qu'entre le souvenir et la perception il n'y a qu'une 
différence d'intensité. D'autre part, il n'y a pas de différence 
de nature, en ce sens que ce ne peut être que dans les mêmes 
centres que se produise la modification moléculaire à laquelle 



ANALYSE DE L'ACTE MNÉSIQUE. — RECONNAISSANCE 131 

correspond une représentation et qui correspond elle-même 
à une impression déterminée. Donc pas de différence entre 
le souvenir, la représentation, pour mieux dire, et la per- 
ception, si Ton ne considère que leur nature et leur degré 
d'intensité. Cependant cette distinction existe, puisque nous 
la faisons couramment, à Tétat normal. A quoi tient-elle 
donc? 

Taine a proposé de la reconnaissance une théorie fort ingé- 
nieuse, et qui peut s'appliquer à un certain nombre de cas. 
Si le souvenir, dit-il, qui est un état de conscience présent, 
nous apparaît comme quelque chose de passé, c'est qu'il est 
contredit par les autres états présents. Pendant que je suis à 
ma table de travail je me représente le Panthéon. Eu môme 
temps je perçois tous les autres objets qui m'entourent. Or 
ces deux ordres de représentation s'excluent ; elles ne peu- 
vent se superposer, se concilier. Les sensations actuelles 
étant toujours les plus intenses s'imposent à moi comme pré- 
sentes, et repoussent au second plan la représentation du 
Panthéon. Si, par exception, par suite d'un état pathologique 
du cerveau, les sensations présentes ne se produisaient pas, 
c'est-à-dire si les excitations venues des objets qui m'envi- 
ronnent n'excitaient plus mon cerveau, où l'état dynamique 
correspondant à la représentation du Panthéon serait trop 
intense pour être modifié par des impressions -de rextérieury 
alors j'aurais une hallucination du Panthéon. Ce ne serait 
plus un souvenir, comme nous venons de le voir tout à 
l'heure, ce serait une véritable perception. 

La contradiction invoquée par Taine n'existant pas dans 
tous les cas, on ne peut y voir la raison générale et unique de 
la distinction du souvenir et de la perception. On a cherché 
quelque théorie plus compréhensive en imaginant que cette 



-■ 



132 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

distinction a lieu par suite d'un double contraste. Le premier 
contraste résulte de la différence de vivacité, de netteté, de 
précision , etc., caractères qui offrent une beaucoup plus 
grande intensité dans les états de perception que dans les états 
de reproduction. Le second contraste résulte de ce que les 
états remémorés peuvent être ou non écartés ou appelés, en 
quelque sorte volontairement, tandis que les états primaires 
s'imposent nécessairement à nous. Mais le contraste ainsi 
compris est le résultat d'un raisonnement, est un acte d'in- 
telligence. La rapidité avec laquelle se fait la reconnaissance, 
rapidité qui est telle qu'il y a simultanéité entre elle et la 
représentation, et que certains psychologues la regardent 
comme immédiate, ne permet guère d'admettre un processus 
de raisonnement, lequel implique toujours une certaine 
durée, si courte qu'on la suppose. 

Entre la représentation d'un état passé et la perception 
d'un état présent où donc gît la différence? N'y a-t-il pas 
dans les deux cas un acte de connaissance ? De même que je 
sais que la représentation que j'ai actuellement correspond à 
une impression passée, de même je sais qu'une perception 
actuelle correspond à une impression présente. Dans les 
deux cas l'image qui se présente à moi est présente; elle 
résulte d'un état spécial de mes centres corticaux, et nous 
avons même vu qu'elle se reproduit au niveau des mêmes 
centres où elle s'est produite. Mais il y a entre les deux phé- 
nomènes une différence capitale, c'est le sens de l'excitation. 
Dans la perception, l'excitation est centripète ; elle vient de 
l'extérieur pour agir sur les centres récepteurs ; dans le sou- 
venir, elle est centrifuge et vient des centres d'évocation, de 
mémoire, des centres intellectuels, situés au-dessus des 
centres récepteurs. Dans l'état normal l'excitation externe 
frappe d'abord le centre récepteur, y détermine un état mole- 



ANALYSE DE LACTE MNÉSIQUE. — UECON'NALSSANCE i 33 

culaire et dynamique spécial, et de là, soit directement, soit 
par l'intermédiaire des centres d'association, va frapper les 
centres percepteurs. Grâce à sa netteté, à son intensité, cette 
excitation externe marche avec une grande rapidité et il y a 
simultanéité apparente entre elle et la perception. Que la 
réaction cérébrale soit plus lente, comme cela se voit dans 
certaines maladies mentales, dans la mélancolie par exemple, 
ou dans l'hystérie à un degré prononcé, et le sujet met un 
certain temps à se rendre compte que ses impressions corres- 
pondent à la réalité présente. 11 se demande souvent s'il rêve 
ou s'il voit réellement les choses, et ce n'est qu'en prolon- 
geant l'excitation qu'il arrive à en avoir conscience comme 
d'un fait présent. Le ralentissement de la propagation de 
l'excitation externe permet de constater qu'il n'y a pas simul- 
tanéité entre elle et la perception consciente. 

Dans le souvenir, l'excitation ne part plus de l'extérieur 
mais de l'intérieur du cerveau, du centre d'évocation, du 
centre percepteur, du centre intellectuel. Il y a là simulta- 
néité parfaite entre l'état dynamique du centre d'évocation et 
celui du centre de réception où va se faire la représentation. 
Si les connexions entre ces deux centres sont rompues, Tétat 
dynamique évocateur peut se produire, mais la représenta- 
tion n'a pas lieu, ainsi qu'on le voit dans certaines formes 
d'aphasies, comme nous l'avons dit. Mais, dès que l'état 
dynamique du centre récepteur provoqué par l'excitation du 
centre intellectuel s'est produit, la représentation apparaît. 
La conscience de cette représentation est ^donc absolument 
simultanée de son évocation dans l'acte du souvenir; elle est 
simultanée de Texcitation du ceutre récepteur ou centre de 
représentation ; au contraire, dans la perception, elle est 
consécutive à l'excitation du centre récepteur. La reconnais- 
sance est donc immédiate dans la représentation d'une image 



134 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

passée ; elle fait réellement partie de cette représentatioa. 
Elle n'est autre chose que la connaissance que nous avons que 
le phénomène qui se passe en nous est d'origine interne et 
non externe. C'est donc le sens dans lequel se produit l'exci- 
tation du centre récepteur, interposé entre le centre de per- 
ception et l'objet extérieur, — centre récepteur qui est aussi 
le centre de représentation — - qui fait que nous savons qu'une 
représentation correspond ou non à un objet présent. Et cela 
est si vrai que lorsque, ainsi que nous l'avons vu à propos 
des hallucinations, ce centre récepteur est mis en état d'acti- 
vité par une autre cause qu'un objet extérieur réel, la repré- 
sentation qui correspond à cet état d'activité, lequel a secon- 
dairement ébranlé le centre percepteur par propagation 
centripète, apparaît à la conscience comme le résultat d'une 
excitation extérieure présente, c'est-à-dire comme une per- 
ception actuelle. 

Mais nous ne distinguons pas seulement entre les percep- 
tions et les souvenirs. Nous distinguons aussi entre les sou- 
venirs et les images produites dans notre imagination. Pou- 
vons-nous dans ce cas admettre le mécanisme que je viens 
d'exposer? Gratacap^ attribue cette distinction à un double 
contraste, comme dans la distinction entre la perception et le 
souvenir. Pour lui, les créations de l'imagination, reconnues 
pour telles, ont pour principal caractère d'impliquer un certain 
effort; de plus les représentations sont appelées, cherchées par 
le moi, au lieu de se présenter spontanément et sans effort, 
comme dans le cas de souvenirs. On va du connu vers l'inconnu 
dans l'imagination, et du connu vers le connu dans le souvenir. 
Voilà un premier contraste. Le second consiste dans la liberté 
que nous avons de modifier à notre gré la représentation ima- 

{\) La Mémoire. Th. Paris. 



ANALYSE ÛE l'ACTE MNÉSIQUE: — RECONNAISSANCE 135 

ginaire, tandis que dans les souvenirs il y a une sorte de 
nécessité à nous la représenter telle qu'elle est et une sorte 
d'impossibilité, ou tout au moins de difficulté, à la modifier. 
Ce contraste existe-t-il bien réellement ? Est-ce que tous les 
souvenirs sont rappelés spontanément et sans effort, est-ce que, 
pour arriver à retrouver un souvenir qui m'échappe, je ne 
suis pas obligé de me livrer à un travail de reconstitution par 
tâtonnements, qni ne va pas sans difficulté et sans efforts, 
et qui ressemble singulièrement, à une création de l'imagi- 
nation, puisque, avant d'arriver au souvenir exact, je fais 
une série de combinaisons approximatives, qui ne correspon- 
dent pas à la réalité, et sont par conséquent imaginaires? Il 
n'y aurait donc pas de différences entre l'acte par lequel je 
cherche un souvenir et celui par lequel j'imagine une repré- 
sentation. Je ne m'y trompe pas cependant, et je sais toujours, 
au cours de la reconstitution de mon souvenir que les repré- 
sentations que j'évoque successivement sont fausses. Je ne sais 
pas ce qu'est exactement la représentation cherchée, puisque 
je la cherche, et cependant je sais que les représentations qui 
se présentent à moi, si vraisemblables quelles soient, ne 
sont pas celle que je cherche. Le contraste entre le souvenir et 
l'imagination, résultant de la différence d'effort et de sponta- 
néité, n'existe donc pas. Le second existe-t-il plus ? Que la repré- 
sentation dans le souvenir s'impose à moi par une véritable 
nécessité, cela ne peut guère faire de doute. Mais que j'aie la 
liberté de modifier les représentations dans l'imagination, 
cela n'est rien moins que prouvé. De quoi donc sont compo- 
sées nos représentations imaginaires, sinon de souvenirs 
associés d'une manière différente de la i-éalité, d'une façon 
nouvelle? La volonté et la conscience y président-elles tant 
que cela; les évoquons-nous ou les subissons-nous nécessai- 
rement? 



136 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

Entre l'hallucination, le rêve et l'imagination, il n'y a que 
des dilïérences de degré. Or, dans ces trois états, il y a une 
chose qui est commune, c'est l'affaiblissement de la cons- 
cience, affaiblissement plus ou moins marqué dans l'imagi- 
nation, beaucoup plus dans l'hallucination, et plus encore 
dans le rêve. Parallèlement à cet affaiblissement de la cons- 
cience nous voyons les impressions présentes ne plus donner 
lieu qu'à des perceptions vagues, et même presque nulles 
comme pendant le sommeil. Or cet affaiblissement de la cons- 
cience n'est que la traduction d'un affaiblissement de l'acti- 
vité cérébrale, lequel a pour conséquence une diminution 
dans l'association et la coordination des états dynamiques 
des différents centres cérébraux. 

Chaque centre fonctionne en quelque sorte pour son propre 
compte, sous l'influence de causes variées, circulation, exci- 
tations périphériques quelconques, etc. Les états moléculaires 
et dynamiques ainsi provoqués reproduisent des images 
anciennes plus ou moins complètes, mais sans rapport avec 
celles des autres centres, d'où l'incohérence des rêves. Cette 
incohérence est d'aulant plus faible que le sommeil est moins 
profond, que la perception consciente est moins diminuée. 
Aussi sont-ce les rêves qui se produisent le matin, au moment 
du réveil, qui sont le mieux coordonnés et qui sont le plus 
capables d'être rappelés à l'état de souvenirs après le réveil. 
11 en est de même, d'ailleurs, comme l'a montré Delbœuf \ 
des hallucinations ou des actes suggérés pendant le somnam- 
bulisme hypnotique. Si on réveille le sujet pendant qu'il 
accomplit encore l'acte suggéré, il se souvient des actes précé- 
dents qui s'enchaînent avec son acte présent. Sinon il ne peut 
s'en souvenir, quelles que soient les images, capables de le lui 

(1) La Mémoire chez les hypnotisés. Rev. Phil., 1886, t. I, p. 441. 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE. — RECONNAISSANCE 137 

rappeler, qu'on évoque chez lui. Dans les rêves ordinaires, il 
est vraisemblable que ce ne sont que les centres récepteurs 
qui sont en activité, puisque la perception consciente et le sou- 
venir font défaut. Le potentiel cérébral s'abaissant, la pro- 
pagation de l'excitation, de la vibration nerveuse, ne se fait 
pas plus entre les centres percepteurs et les centre récepteurs 
qu'entre les centres récepteurs eux-mêmes. Dans les centres 
percepteurs il doit se passer ainsi que dans tout le reste du 
cerveau des modifications moléculaires et dynamiques, 
comme dans toute matière vivante. Mais nous avons là une 
confirmation de la dissociation des centres percepteurs, intel- 
lectuels, de mémoire, et des centres récepteurs, de repré- 
sentation. 

Nous avons dit que dans les centres percepteurs se faisait 
l'évocation des représentations, sous forme d'un certain état 
dynamique aussi différent de la représentation elle-même, 
que l'état dynamique des centres récepteurs produit par une 
excitation extérieure l'était de cette excitation elle-même. Les 
modifications qui se passent dans les centres récepteurs pro- 
voquent des représentations plus ou moias complètes, mais 
sans lien avec celles qui se produisent dans les autres centres, 
d'où des associations d'images bizarres et incohérentes. Dans 
les centres percepteurs les modifications moléculaires et dyna- 
miques correspondent sans doute à des états qui provoque- 
raient l'évocation de certaines représentations, si le potentiel 
était suffisant pour que l'excitation se propageât aux centres 
récepteurs, de sorte qu'il peut y avoir un processus d'évoca- 
tion que nous ne pouvons que supposer mais non constater, 
puisqu'il n'y a pas de représentation par suite de la rupture 
d'association dynamique entre les centres percepteurs et les 
centres récepteurs, comme entre les centres récepteurs eux- 
mêmes. Dès que le potentiel augmente, le cerveau commence 



138 LE PROBLÈME DE LÀ MEMÛIllE 

à percevoir les impressions du dehors, ce qui indique que 
les associations entre les centres récepteurs et percepteurs se 
rétablissent. La réaction des premiers sur les seconds est réci- 
proque. Aussi voit-on les représentations devenir plus nettes, 
s'associer plus logiquement entre elles, se coordonner, et, une 
fois le réveil arrivé, pouvoir être reproduites, ce qui prouve 
qu'elles ont déterminé un état dynamique assez intense. 

Dans riiallucination, nous avons vu que c'étaient les centres 
récepteurs qui agissaient isolément, donnant ainsi lieu dans 
les centres percepteurs à une véritable perceptio», comme si 
l'excitation était d'origine extérieure. Nous n'y reviendrons 
pas. Dans Timagination ce n'est qu'un degré de moins ; mais 
souvent la difïérence est bien faible. On sait combien les 
hommes d'imagination arrivent iacilemeut à Thallucinatiou. 
Les exemples de poètes, de dramaturges, qui ne faisaient que 
transcrire leurs hallucinations, sont trop conuus pour que je 
les signale ici. Que faisons-nous lorsque nous nous laissons 
aller à la rêverie, sinon de fermer nos seus aux excitations 
extérieures et laisser notre cerveau fonctionner automatique- 
ment? Nous nous immobilisons, nous fermons les yeux, nous 
ne faisons attention à aucun bruit, et nous assistons aux 
images qui se déroulent dans notre esprit. Bien loin que 
rimagination s'accompagne d'un efiort, même l'imagination 
créatrice vraie, je crois au contraire qu'elle l'exclut et que 
c'est plutôt la mémoire qui la nécessite. Déplus, l'imagination 
étant un phénomène d'association automatique de représen- 
tations, d'autant plus caractérisé que la conscience manque 
davantage, on ne voit pas trop comment elle contraste avec 
la mémoire par le fait que ces représentations seraient libre- 
ment évoquées et modifiées. Le fait même de la diminution 
de la conscience entraîne la diminution de l'évocation volon- 
taire. Le sujet qui a des représentations imaginaires les subit 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE. — HECONNAISSANCE 13î> 

donc bien plus nécessaire méat que celui qui a des représen- 
tations d'itûages réelles passées. Il les subit si peu dans la 
mémoire que toutes celles qui s'offrent à lui, quand il recher- 
che un souvenir perdu, il les repousse comme fausses. S'il y 
avait liberté et faculté de modification dans un des deux 
actes, ce serait donc plutôt dans celui de la mémoire que 
dans celui de l'imagination. On pourrait m'objecter que le 
contraste se trouve ainsi renversé, mais n'en existe pas moins. 
Mais à la vérité il n'est pas besoin de faire appel à aucun con- 
traste, et nous ne sommes pas plus libres dans un cas que 
dans l'autre. 

Tout ce que nous venons de dire du processus des repré- 
sentations imaginaires, qu'elles se présentent sous forme de 
rêves, d'hallucinations ou de conceptions, nous montre qu'il 
se passe au niveau des centres récepteurs, des centres de 
reproduction, de représentation. Dès lors nous sommes 
ramenés au cas précédent de la perception et du souvenir. 
Les centres percepteurs sont en effet atteints, comme dans la 
perception d'origine externe, par une vibration à propagation 
centripète, et l'état dynamique qui y est déterminé ainsi est 
consécutif à celui des centres de représentation et non simul- 
tané, encore moins antécédent, comme lorsque l'évocation pré- 
cède forcément la reproduction. La reconnaissance qui est le 
corollaire de cette simultanéité ne saurait donc se produire. 
Le problème se trouve ainsi ramené à savoir, non pas com- 
ment nous distinguons un souvenir d'une représentation ima- 
ginaire, mais comment nous distinguons celle-ci d'une per- 
ception réelle, puisque nous avons admis que le processus 
se passe dans les deux cas au niveau des centres récepteurs. 

Mais dans la perception réelle, l'état dynamique du centre 
récepteur est déterminé par une excitation venue du dehors; 
dans la conception imaginaire, elle vient du dedans. Dans le 



140 



LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 



souvenir aussi elle vient du dedans, avons-nous vu ; où donc 
est alors la différence? En ceci, que dans le souvenir c'est le 
centre percepteur, centre de mémoire et d'évocation, qui 
envoie aux centres d'association et de représentation l'impul- 
sion nécessaire pour les faire entrer en activité, tandis que 
dans l'imagination cette impulsion vient de la vibration com- 
muniquée par d'autres centres. Le centre percepteur perçoit 
donc à la fois l'état dynamique du centre récepteur et l'état 
dynamique des autres centres qui entrent en vibration avec lui. 
On peut représenter les choses de la façon suivante, P étant 
le centre percepteur, R le centre récepteur, ou de représenta- 



.p 



,p 



1 

t 



.R 



E 
Fig. 2. 



Fig. 3. 




Fia:. 4. 



tion, E l'excitation externe et e l'excitation interne d'un centre 
associé à R. Dans la perception (fig. 2) le courant nerveux est 
centripète; dans le souvenir (fig. 3) il est centrifuge, dans 
l'imagination (fig. 4) il est à la fois centripète et centrifuge. 

La représentation évoquée en R par e est évidemment plus 
faible d'intensité que l'image provoquée par E dans la per- 
ception. Mais cette différence d'intensité n'est pas plus suffi- 
sante pour expliquer la distinction entre le souvenir et la 
conception imaginaire, qu'elle ne l'est pour la distinction 
entre le souvenir et la perception. L'hallucination est là pour 
le prouver. Il en est de même des différents contrastes que 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE. — RECONNAISSANCE 141 

nous avons vu proposer. Je crois donc que, comme pour le 
souvenir et la perception, c'est surtout le sens du courant 
nerveux qui permet d'établir les distinctions entre le souve- 
nir et la conception imaginaire. 

Mais pour admettre cette manière de voir il faudrait éta- 
blir que nous pouvons avoir conscience du fonctionnement 
de notre cerveau et des modifications actives qui s'y produi- 
sent, tantôt sur un poiut, tantôt sur un autre. Avons-nous 
donc connaissance de notre activité cérébrale ? Je crois avoir 
mis en évidence Texistence de la cénesthésie cérébrale dans 
mes rejcherches sur Thystérie. J'ai montré que le cerveau se 
comporte comme un organe quelconque et qu'il est doué 
d'une sensibilité propre, dont la perte ou le retour s'accom- 
pagnent de réactions spéciales d'ordre psychique, et de réac- 
tions sensitives identiques à celles qu'on observe quand les 
autres organes perdent et recouvrent leur sensibilité. J'ai 
rapporté de nombreux faits cliniques et des expériences d'où 
il résulte que le cerveau peut être divisé en deux grandes 
régions : l'une, que j'ai appelé le cerveau organique y reçoit les 
impressions de tous ordres provenant de la périphérie, — sen- 
sitives, sensorielles, kinesthésiques et cénesthésiques, — et 
est composée d'uue série de centres spéciaux ayant une cer- 
taine autonomie et associés les uns aux autres par des fibres 
qui permettent aux vibrations nerveuses de se propager sui- 
vant certaines directions préétablies. Car, soit dit en passant, 
on ne saurait concevoir des associations dynamiques sans 
associations anatomiques. J'ai qualifié l'autre région de cer- 
ceau psychique, parce que les réactions qui accompagnent le 
retour de son fonctionnement sont d'ordre psychique, de 
môme que celles qui accompagnent le retour du fonctionne- 
ment de la première sont sensitives. 



d42 T^E PROBLëHE de la MEMOIRE 

Or ces deux parties peuvent recouvrer séparément leur 
fonctionnement et nous avons ainsi le moyen de contrôler 
objectivement ces faits. Prenons une hystérique anesthésique 
totale, et par un procédé quelconque restaurons sa sensibilité 
des membres et des viscères. Au fur et à mesure que cette 
restauration se fait nous constatons que le crâne, qui était 
totalement anesthésique, lui aussi, recouvre en certains 
points sa sensibilité, et si nous recherchons quels sont ces 
points, nous nous apercevons facilement qu'ils correspondent 
à la région sous-jacente du cerveau renfermant le centre 
sensitif ou moteur de la partie du corps qui vient de recou- 
vrer sa sensibilité. De telle sorte qu'au bout d'un certain 
temps, lorsque la sensibilité a reparu dans tout le corps, et 
avec elle ^le fonctionnement normal des différents organes, 
toute une vaste région du crâne est redevenue sensible, elle 
aussi : c'est la partie qui recouvre les circonvolutions mo- 
trices et sensitives du cerveau, et c'est cette partie que j'ai 
appellée le cerveau organique. Or, en même temps que la 
sensibilité périphérique reparait et que le cerveau recouvre 
son activité, le sujet éprouve des sensations spéciales dans 
les divers points qui entrent en activité, et les localise par- 
faitement. Il a donc bien nettement connaissance du travail 
intérieur qui se passe dans une partie de son cerveau. 

Mais à celte première constatation vient s'en ajouter une 
autre. Toute la région frontale du crâne, correspondant à la 
région antérieure du lobe frontal du cerveau, est restée anes- 
thésique. Or le sujet n'a que des sensations actuelles qui ne 
réveillent pas ses sensations anciennes, et il n'eu conserve 
qu'à peine le souvenir. Il a une personnalité actuelle, qui 
n'est pas reliée à sa personnalité passée. Mais continuons la 
restauration de la sensibilité, et nous observons alors que la 
sensibilité de la région frontale reparaît, et qu'elle s'accom- 



ANALYSE DE L ACTE MXESIQUE. — RECONNAISSANCE 143 

pagae de sensations tout à fait spéciales, se succédant toujours 
dans un ordre parfaitement déterminé, puis qu'à un moment 
donné reparaissent tous les souvenirs, qui se déroulent devant 
le sujet d'une façon tellement nette que , si on arrête cette 
restauration, il se croit à l'époque même où se passaient les 
événements qu'il se rappelle. Le retour de l'activité du lobe 
frontal, dont la sensibilité de la région frontale du crâne n'est 
que la traduction, a donc entraîné l'évocation des souvenirs. 

Mais ce n'est pas tout encore. Car, sous l'influence de ce 
travail qui s'accomplit dans les lobes frontaux, on voit la sen- 
sibilité de la région postérieure du crâne se modifier, c'est à- 
dire par conséquent l'activité du cerveau organique, et paral- 
lèlement les réactions motrices et sensitives des membres et 
viscères. L'évolution moléculaire et dynamique du cerveau 
psychique détermine donc dans les centres organiques une 
série d'états dynamiques successifs, qui reproduisent les états 
passés et en provoquent la représentation consciente. 

Je ne veux pas insister pour le moment sur ces phénomènes 
si intéressants, me réservant d'y revenir longuement et de les 
critiquer dans le chapitre prochain sur le siège et la nature 
de la mémoire. Qu'il nous su[rise maintenant de savoir que le 
cerveau a une sensibilité propre, qui lui permet de prendre 
connaissance des phénomènes physiologiques qui se passent 
en lui, et que c'est seulement dans les lobes antérieurs, dans 
la région préfrontale du cerveau, que se font la perception des 
impressions présentes, et l'évocation des impressions passées, 
tandis que c'est dans les lobes moyens et postérieurs, dans le 
cerveau organique, moteur et sensitif, que s'accomplissent la 
reproduction des impressions passées et l'état dynamique 
correspondant aux impressions présentes. 

Nous voici amenés à une question de la plus haute impor- 



144 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

tance : quel est le rôle de la conscience dans la mémoire ? 
Plusieurs points doivent être examinés. Tout d'abord, est-il 
nécessaire que les impressions qui agissent sur notre cerveau 
soient conscientes pour pouvoir être conservées et repro- 
duites? Des impressions qui ont été inconscientes peuvent- 
elles s'accompagner de conscience quand elles se repro- 
duisent? Que deviennent nos souvenirs pendant que nous ne 
les évoquons pas? Enfin, comment peut se faire le passage de 
la mémoire consciente à la mémoire inconsciente et récipro- 
quement ? 

Il serait évidemment nécessaire de définir au préalable ce 
que Ton doit entendre par conscience. Malheureusement une 
définition précise de la conscience est eucore à donner. Admet- 
tons simplement qu'il s'agit de la connaissance que nous 
avons, au moment où nous accomplissons un acte, que c'est 
nous qui l'exécutons, que c'est de nous que part l'excitation, 
et, lorsque des excitations du dehors viennent nous frapper, 
que les phénomènes que nous sentons en nous-mêmes sont 
produits par elles. 

Pour être reproduites sous forme de souvenirs, les impres- 
sions qui frappent nos sens, ou ébranlent nos nerfs et par 
eux atteignent notre cerveau, doivent-elles être conscientes? 
Beaucoup de philosophes l'ont admis et l'admettent encore. 
Mais de nombreux faits prouvent le contraire. Pour être cons- 
cient un phénomène doit avoir une certaine durée. Une impres- 
sion trop rapide n'est pas perçue consciemment. Elle a cepen- 
dant agi sur les centres récepteurs de l'écorce, mais le sujet 
l'ignore et ne s'en souvient pas. C'est ce qui arrive, par 
exemple, dans des chocs brusques, qui laissent souvent après 
eux une amnésie, pouvant même quelquefois porter sur une 
période antérieure à l'accident (amnésie rétrograde. Or, dans 
ces cas, si on peut plonger le sujet dans le sommeil hypno- 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE. — RECONNAISSANCE 145 

tique, on constate que les faits qu'il semble ignorer à l'état 
de veille, il les connaît dans l'état hypnotique. Les conditions 
du souvenir ne sont sans doute pas normales, mais il n'en 
reste pas moins démontré que l'impression qui n'avait pas 
eu le temps d'être consciente peut cependant être reproduite 
d'une façon consciente. De même certains rêves, dont, à l'état 
de veille, on ne conserve aucun souvenir, peuvent être parfois 
évoqués dans l'état de somnambulisme hypnotique. Certains 
états délirants dont les sujets ne paraissent avoir aucune 
conscience, reparaissent souvent à la mémoire quand la gué- 
rison est survenue. Dans ces cas ce n'est pas la durée de l'im- 
pression qui a empêché la conscience de se produire, c'est 
son intensité. 

On peut mettre en évidence expérimentalement ce fait 
qu'une impression inconsciente peut être reproduite sous 
forme de souvenir avec conscience de la manière suivante : Je 
prends un sujet hypuotisable, en puissance d'hystérie, mais 
n'en présentant aucune manifestation actuelle et n'ayant aucun 
trouble sensitif ni fonctionnel. Je Tendors et lui anesthésie le 
bras gauche par exemple. Je constate, au niveau de la zone 
rolandique de l'hémisphère, droit, une plaque d'anesthésie 
qui m'indique que le centre sensitivo-moteur du bras est bien 
diminué dans son fonctionnement. Mais je ne pousse pas 
l'anesthésie jusqu'à la paralysie complète. Je réveille le sujet 
je fais alors exécuter passivement à ce bras différents mou- 
vements, et je le pique. Le sujet n'a conscience ni des mouve- 
ments, ni des piqûres. Il n'en a pas plus souvenir dans l'état 
de sommeil que dans l'état hypnotique. Je le rendors et lui 
fais recouvrir la sensibilité du bras. Il se souvient aussitôt de 
ce que je lui ai fait faire et des excitations douloureuses pro- 
duites par les piqûres. Il s'en souvient également à l'état de 
veille. Je produis maintenant une anesthésie complète avec 

SoLLiER. — Prob. de la méin, 10 



14-6 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

paralysie flasque et je fais de nouveau exécuter passivement 
des mouvements du bras, que je pique encore. J'ai beau, 
cette fois, restaurer la sensibilité du membre, le sujet n'a 
aucun souvenir de ce que j'ai fait, ni dans le sommeil hypno- 
tique, ni dans Tétat de veille. 

A quoi tient cette différence? Dans le premier cas, le centre 
moteur n'étant pas complètement arrêté a subi une certaine 
modification moléculaire, accompagnée d'un certain état 
dynamique, qui a excité le centre percepteur trop légèrement 
pour que la conscience ait lieu. Dans le second cas, aucun 
changement moléculaire ne se produit dans le centre récep- 
teur ; il ne se produit donc aucun retentissement de l'état 
dynamique de ce centre sur le centre percepteur. 

Deux conclusions sont à tirer de ces faits. La première, 
c'est que les impressions absolument inconscientes ne donnent 
pas lieu à des souvenirs, et que c'est seulement lorsqu'elles 
sont subconseientes qu'elles peuvent être reproduites par la 
mémoire. La seconde, c'est que la vivacité de la reproduction 
dépend seulement de l'état potentiel du centre récepteur et 
non de l'intensité de l'évocation, ou, si l'on veut, de l'état 
dynamique du centre percepteur. En effet, que se passe-t-il 
dans le premier cas, où l'anesthésie du bras a été incomplète i 
L'excitation E, au lieu de produire dans le centre récepteur 
un état dynamique D, n'a produit qu'un état d, lequel n'a 
provoqué dans le centre percepteur, au lieu du potentiel P, 
que le potentiel p, trop peu élevé pour s'accompagner de 
conscience. Mais tandis que l'état fonctionnel du centie récep- 
teur ne lui permet pas de présenter un état dynamique supé- 
rieur à dy sous l'influence de l'excitation maximum E, le 
centre percepteur étant parfaitement normal aurait pu s'éle- 
ver au potentiel P. Lorsque je restaure la sensibilité du bras 
le centre récepteur seul a donc à recouvrer son fonctionne- 



,R 



ANALYSE DE LACTE MNÉSIQUE. — RECOXXAISSANXE 147 

pient normal. Le centre percepteur reste le même avec son 
potentiel p s'ajoutant, comme nous Tavons vu précédemment, 
à la somme des potentiels déterminés par la série des impres- 
sions successives antérieures. Si le fait de rétablir le fonc- 
tionnement normal du centre récepteur permet la reproduc- 
tion consciente de l'excitation E, cela prouve donc que Texci- 
tation produite par le potentiel p du centre percepteur suffit 
à déterminer dans le centre récepteur l'état dynamique D 
correspondant à l'excitation E agissant sur lui quand il est 
normal. 

Ainsi s'explique comment une très faible évocation peut 
amener des souvenirs très vifs. Et dans ce cas par- 
ticulier nous voyons même que l'évocation est 
produite par un potentiel trop faible pour s'accom- 
pagner de conscience. Nous avons donc aussi le 
moyen de comprendre la réminiscence, dans la- 
quelle il y a reproduction d'une impression an- 
cienne d'une façon assez nette, mais où il n'y a pas 
de reconnaissance de cette impression. Cela tient 

Fig. 5. 

simplement, à ce qu'il semble, à ce que le processus 
d'évocation s'accompagne d'un potentiel trop faible pour être 
conscient. Nous nous trouvons rameoé, si nous voulons repré- 
senter graphiquement le processus, comme nous l'avons fait 
plus haut pour la perception, le souvenir et l'imagination, 
à une figure qui diffère également de ces deux derniers phé- 
nomènes (fig. 5). 

En effet l'excitation part de P (centre d'évocation) comme 
dans le souvenir (fig. 3). Mais cette excitation centrifuge n'étant 
pas consciente à cause de sa faible intensité, c'est comme si 
elle n'existait pas. Cependant l'état dynamique provoqué par 
elle dans le centre récepteur étan^t assez intense pour que la 
représentation se produise, réagit sur le centre P lui-même 



148 LE PROBLEME DE LA MÉMOIRE 

par une vibration centripète, non contre-balancée parla pre- 
mière centrifuge beaucoup plus faible et en outre antérieure 
à elle, et y détermine ainsi un état potentiel assez élevé pour 
s'accompagner de conscience, comme dans la perception 
(lîg. 2) ou rimagination (fig. 4). 

Mais dans les cas que nous venons d'examiner, la percep- 
tion est subconsciente parce que le centre récepteur de 
rimpression fonctionne mal. L'inverse peut se produire : le 
centre récepteur réagit normalement sous l'influence de l'ex- 
citation soit externe, soit ioterne, mais le centre percepteur a 
un fonctionnement insuffisant. Dans ces conditions la percep- 
tion consciente ne se produit plus, ni par conséquent non 
plus la représentation des impressions passées, le centre per- 
cepteur étant aussi incapable d'évocation que de perception. 
D'ailleurs, dès l'instant qu'il est iqcapable de percevoir cons- 
ciemment un état dynamique du centre récepteur, provoqué 
par une excitation présente et externe, il ne saurait davan- 
tage percevoir le même état dynamique, capable de repro- 
duire l'impression faite antérieurement par cette excitation, 
sous une autre influence quelconque externe ou interne. Dans 
ces conditions les impressions produites sur le cerveau ne 
peuvent être reproduites sous forme de représentations, de 
souvenirs. Il y a amnésie non seulement antérograde, mais 
encore rétrograde. Nous verrons dans le prochain chapitre 
les conséquences que ce fait a au point de vue du mécanisme 
de la mémoire et de son siège. Pour le moment nous n'avons 
à nous occuper que des rapports de la mémoire avec la cons- 
cience. 

Que se passe-t-il dans ce cas, fréquemment observé et faci- 
lement provoqué expérimentalement chez les hystériques? 
Tout d'abord il est exceptionnel que le centre percepteur soit 
complètement arrêté dans son fonctionnement, si même cela 



ANALYSE DE L*ACTE MNÉSIQUE. — RECONNAISSANCE 149 

se rencontre, ce que je ne crois pas. Mais il suffit qu'il soit 
diminué dans une certaine mesure pour que la conscience des 
perceptions disparaisse et que l'évocation consciente des repré- 
sentations soit impossible. Néanmoins on doit admettre que 
les centres récepteurs, réagissant normalement sous Tin- 
fluence des excitations périphériques, déterminent dans les 
centres récepteurs une certaine vibration, un certain état 
moléculaire, accompagné comme toujours d*un certain poten- 
tiel. Si ce potentiel n'est que p, incompatible avec la cons- 
cience, ce n'est pas comme dans le cas précédent parce que 
l'excitation E n'a déterminé dans le centre récepteur qu'un 
état dynamique d au lieu de D, mais parce que c'est le centre 
percepteur lui-même qui est incapable d'élever son potentiel 
jusqu'à P sous l'influence de D. Restaurons le fonctionnement 
de ce centre percepteur, — ce que j'ai montré (§ Genèse et 
niture de Vhijstérie) qu'on peut faire facilement et contrôler 
par le retour de la sensibilité objective du crâne, chez les sujets 
qui sont dans ces conditions spéciales, soit spontanément, soit 
expérimentalement, — et nous voyons aussitôt, non seulement 
la conscience des perceptions actuelles reparaître, mais l'évo- 
cation consciente des impressions anciennes redevenir pos- 
sibles, en un mot la mémoire se rétablir et tous les souvenirs 
surgir de nouveau. Et nous les voyons surgir, ces souvenirs, 
dans l'ordre même où les impressions se sont succédé, depuis 
le moment où le centre percepteur a cessé de fonctionner nor- 
malement et consciemment, jusqu'au moment présent. Or 
cette progression se fait parallèlement au retour du fonction- 
nement des régions cérébrales supposées destinées à la per- 
ception consciente et à l'évocation, c'est-à-dire à la mémoire, 
fonctionnement dont on peut suivre la marche ascendante, 
par la restauration de plus en plus parfaite de la sensibilité 
du crâne au niveau de ces régions du cerveau. 



150 LE PRO&LÈME DE LA MEMOIBE 

Le relèvement du potentiel des centres percepteurs amène 
donc révocation des souvenirs des impressions qui avaient 
été s«bconscientes. Et comme les centres récepteurs étaient 
normaux et envoyaient aux centres percepteurs des vibra- 
tions proportionnelles aux excitations qu'ils recevaient eux- 
mêmes, le rapport entre les différents potentiels ainsi déter- 
minés dans les centres percepteurs est conservé, bien que tous 
soient inférieurs à l'intensité nécessaire pour qu'il y ait cons- 
cience. Il en résulte que, lorsque les centres percepteurs recou- 
vrent leur fonctionnement, leur potentiel s*élève uniformé- 
ment, et qu'il n'y a pas prédominance de telle ou telle espèce 
de souvenirs. Aussi dans ces conditions la i-eproduction 
porle-t-elle sur tous les ordres d'impressions, sensorielles, 
sensitives, kineslliétiques el cénesthésiques, et assistet-on à 
une véritable reviviscence des états de personnalité successifs 
par lesquels le sujet a passé sans aucune solution de conti- 
nuité. 

Donc, que les impressions soient subconscientes parce que 
Ifes centres récepteurs fonctionnent insuffisamment, ou au 
.contraire les centres percepteurs seuls, elles peuvent toujoui*s 
se reproduire sous forme de souvenirs conscients, lorsque ces 
centres recouvrent leur fonctionnement normal. Lorsque les 
impressions ont été absolument inconscientes, n'ayant déter- 
miné aucune modification moléculaire et dynamique, soit dans 
les centres récepteurs, soit dans les centres percepteurs, il 
n'y a aucune reproduction possible, quelque bon fonctionne- 
ment que recouvrent les centres. Il n'est même pas nécessaire 
que leur fonctionnement soit complètement arrêté — en 
admettant que physiologiquement ce soit possible, — il suffît 
qu'il soit diminué d'une façon très considérable, pour que le 
sujet conserve à jamais des lacunes de la mémoire. 



ANALYSE DE LACTE MNESIQUE. — RBCONNAISSANCE 151 

Mais que deviennent nos souvenirs pendant que nous ne 
les évoquons pas? On a dit : Toubli est la condition de la 
mémoire , montrant aiosi , sous une forme d'apparence 
paradoxale, que « sans Toubli total d'un nombre prodigieux 
d'états de conscience et Toubli momentané d*un grand 
nombre, nous ne pourrions nous souvenir » (Ribot). « A 
mesure que le présent rentre dans le passé, dit-il encore, 
les états de conscience disparaissent et s'eiïacent. Revus à 
quelques jours de distance, il n*en reste rien ou peu de 
chose : la plupart ont sombré dans un néant d'où ils ne sorti- 
ront plus et ils ont emporté avec eux la quantité de durée qui 
leur était inhérente; par suite un déchet d'états de cons* 
cience et un déchet de temps. Si pour atteindre un souvenir 
lointain il nous fallait suivre la série entière des termes qui 
nous en séparent, la mémoiœ deviendrait impossible à cause 
de la longueur de l'opération. » Il serait préférable de dire 
que la condition de la mémoire c'est le passage du conscient 
à l'inconscient et non l'oubli. En effet, si pour nous rappeler 
un phénomène nous sommes obligés de faire abstraction de 
beaucoup d'autres, nous ne les oublions pas en réalité, puis- 
que, dans un moment, nous allons pouvoir nous les repré- 
senter à leur tour. 

Il faut d'ailleurs distinguer entre ce qui se passe dans les 
centres récepteurs des impressions et les centres percepteurs 
de ces impressions. Nous avons vu qu'une impression déter- 
mine dans les premiers un état moléculaire particulier cor- 
respondant d'une façon telle que, chaque fois que cet état 
moléculaire se reproduit, nous avons la représentation de 
l'impression primitive. Mais les impressions successives qui 
viennent frapper les centres récepteurs y provoquent des états 
moléculaires absolument différents les uns des autres, tant au 
point de vue de l'agencement des molécules impressionnées 



VÔ2 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE ' 

que de Tétat dynamique qui résulte de l'excitation, de la 
vibration de ces molécules. La condition même de la distinc- 
tion entre les diverses impressions frappant un même centre 
récepteur est la substitution complète des différents états 
moléculaires successivement déterminés par elles, et cette 
substitution exclut complètement leur conservation dans ces 
centres et par conséquent la mémoire. 

Mais il n'en est pas de même dans les centres percepteurs. 
Là il n'y a pas oubli par substitution, par transformation, il 
y a effacement par superposition, par accumulation, et, si 
nous voulons nous servir d'une expression qui fait image et 
qui a été déjà employée, disons par stratification. Nous réser- 
verons pour le prochain chapitre d'expliquer ce qu'il faut 
entendre par ce terme qui est beaucoup plus exact que cer- 
tains n'ont paru le croire. Que se passe-t-il en effet dans les 
centres percepteurs? Sous l'influence de l'excitation provo- 
quée par l'état dynamique du centre récepteur, il se produit 
dans le centre percepteur un état dynamique nouveau, qui ne 
détruit pas le précédent, mais s'y ajoute et l'implique. Comme 
nous l'avons vu, en effet, notre sensibilité s'accroît en capa- 
cité avec le temps, notre pouvoir de discernement augmente, 
notre potentiel cérébral s'élève, bien que l'intensité de nos 
sensations n'augmente pas, ni non plus celle de nos percep- 
tions. Il faut donc que ce soit par sommation que se fasse cet 
accroissement. 11 semble qu'il se passe quelque chose d'ana- 
logue à ce qui arriverait en chargeant un accumulateur élec- 
trique avec une série de piles, l'accumulateur représentant 
nos centres percepteurs et les piles nos centres récepteurs. 
Ces piles peuvent être accouplées de façons différentes, déga- 
ger une quantité plus ou moins grande de courant électrique, 
ayant lui-même une intensité plus ou moins grande, l'accu- 
mulateur emmagasine une quantité toujours croissante d'éner- 



ANALYSE DE L ACTE MNESIQUE. — LOCALISATION 153 

gie électrique. Son poteatiel s'élève sans cesse, jusqu'à ua 
certain maximum, de telle sorte que la somme de ses poten- 
tiels successifs/) + p' + p", etc., n'est jamais la même à deux 
moments. Or nous n'avons conscience que du moment pré- 
sent. Quand nous avons un souvenir conscient d'un événe- 
ment passé, ce n'est pas du passé que nous avons conscience, 
c'est de l'état actuel de notre cerveau qui permet la repré- 
sentation de ce passé. Toute impression cesse donc d'être 
consciente dès qu'elle cesse d'être présente. Le potentiel P, 
qui lui correspond dans le centre percepteur, est augmenté du 
potentiel correspondant à l'impression qui lui a succédé, et 
c*est ce nouveau potentiel P' qui est accompagné de l'état de 
conscience. Mais P' n'a pas détruit P. Il l'implique au con- 
traire ; P ne cède pas la place à P', comme les états molécu- 
laires des centres récepteurs correspondant à deux impres- 
sions différentes successives; il se l'adjoint. P' se superpose 
à P et le masque, mais P étant plus petit que P' le centre 
percepteur a toujours à sa disposition l'énergie qui corres- 
pond à P, car qui peut le plus peut le moins. Et lorsqu'il met 
en jeu cette quantité d'énergie, il détermine dans le centre 
récepteur un état dynamique spécial qui correspond lui- 
même à la représentation de l'impression ayant primitive- 
ment agi sur lui. 

Ainsi s'explique à la fois l'effacement des perceptions, leur 
conservation et leur évocation possible. Nous chercherons à 
prouver cliniquement et expérimentalement ces vues parti- 
culières dans le prochain chapitre, et les conséquences qui en 
découlent. 

Localisation. — Nous passerons rapidement sur la locali- 
sation des souvenirs dans le passé, qui est autre chose que le 
report dans le passé que nous avons cherché à expliquer plus- 



154 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

haut. Pour localiser uu souvenir je dois forcément le placer 
entre deux autres contigus dans le temps: au contraire, pour 
savoir que la représentation que j'ai actuellement est un sou- 
venir, je n'ai piis besoin de la placer entre d'autres souve- 
nirs. Le mécanisme des deux actes de reconnaissance et de 
localisation, encore que le second implique le premier, n'est 
donc pas le même. 

Pour expliquer comment nous localisons nos souvenirs, on 
a imaginé le procédé des points de repère. Mais il est facile 
de s'apercevoir que cette explication n'en est pas une, car 
les points de repère ne sont eux-mêmes que des souvenirs 
plus précis et bien localisés, et l'on est par conséquent en 
droit de se demander comment ces points de repère nous 
apparaissent d'une façon si nette. Décrire un procédé et en 
démontrer le mécanisme sont deux choses différentes. J'ai 
moi-même ^ ramené à deux les procédés de localisation. 

i rcLro^ 1*3.(1 fi 
Localisation par progression continue. . , ° 

{ ânterograde. 

Localisation par oscillations ^ ^^^'"o s. 

f convergentes. 

Il me paraît inutile d'entrer ici dans le détail de ces procé- 
dés. 11 n'y a guère qu'un fait à signaler, c'est quïl est indis- 
pensable que des souvenirs renferment une idée de temps 
pour servir de points de repère. Cela peut sembler si évident 
qu'il est superflu de le dire. 

C'est ce qui nous explique cependant comment toutes les 
images interposées entre ces points de repère, et qui ne sont 
pas associées intimement à l'idée de temps, ne s'éveillent pas 
et restent dans l'inconscient, alors môme qu'elles sont de même 
ordre, de même nature. Au contraire, il suffit que deux idées, 

(I) Troubles de la mémoire, 1 vol. RuelT. Paris, 1892. 



ANALYSE DE LACTE MXÉSIQUK. — LOCALISATION ioo 

si différentes soient-elles, comportent avec elles une notion de 
temps, pour pouvoir nous servir de points de repère dans la 
recherche et la localisation de souvenirs n'avant souvent 
avec elles aucun lien spécial. Mais, si l'on y regarde de 
près, ce n'est pas seulement une notion de temps qui entre 
dans les souvenirs servant de points de repère, c'est aussi et 
surtout une notion de personnalité. Lorsque nous cherchons 
à localiser un souvenir, ce qui est évoqué en nous c'est l'état 
que nous présentions au moment où l'événement à remémo- 
rer est survenu. Lorsque la représentation de cet état de per- 
sonnalité s'est faite, le souvenir qui en fait partie apparaît 
forcément. Où noushésitoos, c'est lorsque à plusieurs reprises 
nous avons présenté des états de personnalité à peu près 
semblables, et que c'est au cours de l'un d'eux seulem:ent 
qu'un phénomène s est passé. Si, par exemple, j'accomplis 
fréquemment, dans des circonstances presque identiques, 
un voyage au même endroit, il me sera très difficile de réta- 
blir pendant lequel de ces voyages un incident me sera 
arrivé, ou j'aurai appris une certaine chose. Sans l'élément 
personnel on peut presque dire que la localisation ne serait 
pas possible. Et c'est ainsi, par exemple, que nos souvenirs 
de choses apprises, nos souvenirs d'ordre abstrait ou intellec- 
tuel, dans lesquels il y a eu simplement connaissance et non 
sentiment, où en d'autres termes nos centres sensoriels sont 
seuls intéressés et nos centres cénesthésiques ne le sont pas, 
que ces souvenirs reparaissent sans localisation. 

Une constatation qui a été faite justement, c'est le raccour- 
cissement énorme que présente la durée des phénomènes 
dont nous évoquons le souvenir. Ce raccourcissement ne 
semble obéir à aucune loi, et n'est nullement proportionnel 
à l'éloiguement dans le temps. On n'en a donné aucune 

4 

explication. Il est une remarque qui peut jeter un certain 



156 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

jour sur ce poiiil, c'est la suivante, que je signalais tout à 
l'heure : lorsque nous avons une représentation du passé, 
nous avons conscience non du passé, mais de l'état actuel du 
cerveau qui provoque cette représentation. Lorsqu'un phé- 
nomène s'accomplit, la rapidité des perceptions successives 
est subordonnée à celle des impressions qui en émanent. Les 
changements qui s'opèrent au niveau des centres récepteurs 
ont exactement la même durée que les impressions qui les 
provoquent. Lorsque la représentation de ce phénomène se 
produit, ce n'est plus la rapidité de succession des impres- 
sions qui règle celle de la reproduction, mais la rapidité du 
courant nerveux d'évocation. 

Comme cette vitesse est très grande, il nous semble que le 
phénomène évoqué se présente en bloc, d'un seul coup, et 
non avec la suite d'images qu'il avait produites au moment où 
il s'était déroulé. Aussi y a-t-il un grand nombre de souve- 
nirs auxquels n'est liée qu'une notion de durée extrêmement 
vague et que nous négligeons même. Lorsque le phénomène 
a agi sur plusieurs centres cérébraux, et a déterminé en par- 
ticulier un état cénesthésique, dont la constitution est tou- 
jours plus longue à se faire et la reproduction aussi, les 
associations nécessaires pour la reproduction complète du 
phénomène sont plus complexes et par conséquent plus 
longues à s'établir. Nous avons alors l'impression d'une durée 
plus longue que dans le premier cas. Et si, même, la repro- 
duction de l'état de personnalité qui a accompagné le phé- 
nomène est complète, l'événement se déroule avec une 
grande lenteur. C'est ce qui arrive, par exemple, chez les 
grandes hystériques, sous l'influence de la restauration de leur 
sensibilité. Cette restauration demande un temps plus ou 
moins long pour s'accomplir, et la reviviscence qui en est la 
conséquence présente des différences considérables dans la 



ANALYSE DE l'ACTE MXÉSIQUE. — LOCALISATIOX lo7 

rapidité de son évolutioQ. On voit par moments une longue 
période se dérouler très rapidement, et peu après une très 
courte période se représenter avec une très grande lenteur. 
Grâce à la facilité qu'on a d'observer longuement la marche 
de ces phénomènes, on peut s'assurer de la raison de ces dif- 
férences. C'est le contenu des souvenirs qui les détermine. 
Lorsque, pendant une longue période, l'état de la person- 
nalité est resté sensiblement le même, qu'aucune cause n'est 
venue modifier la sensibilité du sujet, les souvenirs de cette 
période se succèdent avec une rapidité extrême, surgissant 
presque d'une façon panoramique. Si, au contraire, il est 
survenu un événement qui a apporté un changement notable 
dans l'état de la sensibilité et, partant, de la personnalité du 
sujet, la reproduction de cet état demande un temps beau- 
coup plus long ; toutes les phases par lesquelles s'est opéré 
le passage de l'état ancien à l'état nouveau se reproduisent, 
et, avec elles, tous les souvenirs correspondants. C'est ainsi 
qu'un sujet qui recouvre sa sensibilité traversera en cinq 
minutes l'espace d'un mois pendant lequel rien ne lui sera 
arrivé que les événements journaliers ordinaires, et mettra 
une demi-heure pour reconstituer les souvenirs d'une seule 
journée où il aura eu une forte émotion. 11 lui faudra se 
représenter l'événement qui a causé cette émotion dans les 
moindres détails, et il ne pourra continuer la restauration 
de sa sensibilité et de sa personnalité que lorsque tous ces 
détails se seront reproduits. On voit plus d'une fois la pro- 
gression s'arrêter, et un retour en arrière se faire, parce qu'un 
souvenir appartenant à cette journée a été omis dans la repro- 
duction. 

Ce qui parait donc commander le sentiment que nous 
avons de la durée des phénomènes dont nous évoquons le 
souvenir, c'est la durée du processus de reproduction des 



158 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

états de personualité qui ont été liés à ces phénomènes. 
Nous avons vu plus haut que, pour servir de points de repère 
dans la localisation, les souvenirs devaient comporter un élé- 
ment personnel. Nous voyons maintenant que Tappréciation 
de la durée des phénomènes que nous nous représentons à 
l'état de souvenirs résulte du temps que mettent à se pro- 
duire les états de personnalité qui les ont accompagnés. Si 
nous comparons la rapidité et la netteté d'une impression 
visuelle ou sensorielle, avec celles d'une impression viscérale 
quelconque, nous ne serons pî*s surpris que la reproduction 
d'un souvenir sensoriel soit beaucoup plus rapide que celle 
d'un souvenir céneslhésique. La rapidité des processus ner- 
veux, dans le premier cas, est telle qu*aucune appréciation 
de durée ne peut être faite ; dans le second ca«, au contraire, 
encore que celte rapidité soit très grande comparativement 
à celle avec laquelle se sont réellement succédé les impres- 
sions, la durée du phénomène cérébral est suffisante pour 
donner lieu à un état de conscience qui se prolonge, se 
modifie et nous donne par conséquent, en raccourci, une 
idée de temps, laquelle implique changement. 

Nous voyons, en somme, combien les éléments constitutifs 
de la personnalité sont importants pour la mémoire, car Ton 
peut dire que sans elle il ne saurait y avoir de mémoire pré- 
cise. Si la mémoire est indispensable pour la formation de la 
personnalité, le sentiment de la personnalité est nécessaire 
pour la constitution complète des souvenirs. 

On pourrait dire qu'il y a deux sortes de mémoires ou plu- 
tôt de souvenirs : mémoii'e des impressions seositivo-senso- 
rielles (y compris le sens musculaire) et mémoire des impres- 
sions cénesthésiques. Les premières sont très rapidement 
perçues, et très nettement; les secondes très lentement et 
très confusément; les unes sont ordinairement conscientes, 



ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQUE. LOCALISATION loO 

les autres ordioairement subconscieates. La reproduction des 
premières se fait très rapidemeut coniuie leur perception; 
celle des secondes très lentement. Taudis que les unes se 
succèdent avec une grande rapidité, et avec une extrême 
variabilité, les autres au contraire ne présentent que des 
variétés très peu nombreuses et ont une évolution continue 
et assez régulière, presque périodique dans certains cas. H 
en résulte que, pendant que les centres cérébraux qui reçoi- 
vent les impressions cénesthésiques sont le siège d'un 
processus très peu actif, et que leur état moléculaire et 
dynamique se modifie très peu, les centres préposés aux 
impressions sensitivo-sensorielles sont dans un état d'activité 
très intense, de perpétuel changement. Les centres percep- 
teurs, où aboutissent ces deux ordres d'impressions, offrent 
donc, sous cette double influence si diflérente, un état dyna- 
mique et potentiel qui «st composé d'un facteur en quelque 
sorte constant, le facteur céneslhésique, et d'un facteur beau- 
coup plus grand, beaucoup plus variable comme quantité et 
comme intensité, le facteur sensitivo-sensoriel. Si nous dési- 
gnons le potentiel résultant du facteur céneslhésique par PC 
et celui résultant du facteur sensitivo-sensoriel par PS, nous 
voyons qu'à deux moments différents on pourra considérer 
le potentiel P'C comme sensiblement semblable à PC, tandis 
que le potentiel P'S sera absolument différent de PS. 

Par suite, la différence entre les deux états de perception 
sera représentée par celle qui existera entre les potentiels PS 
et PS, c'est-à-dire résultera seulement de l'apport des im- 
pressions sensitivo-sensorielles. Alors même que la représen- 
tation ultérieure de ces deux états comporterait à la fois 
l'élément sensitivo-sensoriel et l'élément cénestliésique, ce 
dernier, en raison de son caractère constant, sera négligé au 
cours de la représentation comme il l'a été au cours de la 



f60 LE PROULExME DE LA MEMOIRE 

perception, et les images sensitivo-sensorielles paraîtront 
seules constituer nos souvenirs. 

Qu*au contraire, en même temps que des impressions 
sensorielles variées, un événement provoque des impressions 
cénesthésiques plus intenses qu'à l'ordinaire, et détermine 
ainsi un état assez fort de personnalité, le potentiel P'G va 
différer notablement de PC. La distinction entre PC + PS et 
P'C + PS ne se fera donc plus par la mesure de la diffé- 
rence existant entre PS et PS, PC et PC n'étant plus égaux, 
Il pourra même arriver l'inverse du cas précédent. La diffé- 
rence entre les deux états de perception sera représentée par 
celle qui existera entre PC et P'C, l'état de personnalité ayant 
varié pendant que les impressions sensitivo-sensorielles res- 
taient les mêmes. Dans ce cas, ces dernières sont presque 
accessoires dans la constitution de la perception de l'événo- 
ment et par conséquent de sa représentation. 

Nous pouvons comprendre ainsi comment, tout en étant 
toujours associés ensemble, c'est tantôt la représentation des 
états sensitivo-sensoriels, tantôt celle des états cénesthé- 
siques, qui paraît seule se faire. Il paraît vraisemblable que, 
lorsque le centre percepteur est ramené à un état de potentiel 
qui évoque la représentation d'une impression sensitive ou 
sensorielle passée, il se produit dans les centres cénesthé- 
siques un état dynamique, correspondant aux impressions 
de cet ordre qui existaient au moment où Timpression sen- 
sitive ou sensorielle se produisait. 

Seulement en vertu de la constance relative de ces impres- 
sions, rétat dynamique ainsi évoqué se confond avec celui 
qui résulte des impressions actuelles. La conscience de révo- 
cation se confond avec celle de la perception. Nous n'avons 
donc une conscience nette que de révocation de la représen- 
tation sensitive ou sensorielle. Quant à la personnalité, elle 



ANALYSE DE L*ACTE MXËSIQUE. — LOCALISATION i6l 

n'y joue en apparence aucun rôle, puisque la représentation 
de Tétat passé ne diffère pas de la perception de l'état pré- 
sent sous le rapport personnel. 

Mais lorsque c'est sur la personnalité elle-même que porte 
le souvenir, il n'y a pas fusion entre les représentations sen- 
sitives ou sensorielles des impressions ayant accompagné 
autrefois l'état de personnalité ancienne, et les impres- 
sions de même ordre actuelles. Ce n'est que dans des circons- 
tances exceptionnelles que, au moment où nous évoquons le 
souvenir d'un ancien état de personnalité nous nous retrou- 
vons dans le même milieu où nous l'avons éprouvé. De 
sorte que nous ne pouvons pas négliger, dans les souvenirs 
de nos états de personnalité, l'élément .sensitivo-sensoriel, 
comme nous pouvons le faire pour l'élément cénesthésique 
dans nos souvenirs sensitivo-sensoriels. Aussi nous semble- 
t-il que les premiers sont beaucoup plus complets, beaucoup 
plus vivants, si je puis dire, que les seconds. Ils sont, en 
effet, une véritable reviviscence du passé, qui, lorsque les cir- 
constances du milieu s'y prêtent, peuvent produire une illu- 
sion momentanée touchant à l'hallucination. 

On pourrait aussi comprendre comment l'élément cénes- 
thésique disparaît de nos souvenirs sensitivo-sensoriels, et 
comment l'élément sensitivo-sensoriel ne disparait pas 
complètement des souvenirs cénesthésiques, en considérant 
le sens du courant nerveux dans la perception et l'évocation. 
Nous avons vu que dans la perception il est centripète et va 
des centres récepteurs aux centres percepteurs ; dans la 
représentation il est centrifuge et va des centres percepteurs, 
où se fait l'évocation, vers les centres récepteurs. Or, qu'ar- 
rive-t-il dans le cas d'un souvenir sensitivo-sensoriel ? 

Le courant centrifuge qui va influencer les centres récep- 
teurs sensitivo-sensoriels est d'une intensité supérieure au 

SoLLiER. -r. Prob. de la mém. li 



162 l'E PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

courant centripète des irapressioas actuelles, puisque, malgré 
elles, c'est la représentation d'un état passé qui se produit. 
Quant au courant qui va des centres percepteurs aux centres 
récepteurs cénesthésiques, il est annulé par le courant 
qui Ta de ces derniers vers les premiers, puisqu'il est de 
sens inverse, et que le courant centripète, produisant les per- 
ceptions de la personnalité actuelle, est égal ou même supé- 
rieur au courant centrifuge de la représentation d'une per- 
sonnalité passée, les potentiels des états dynamiques de 
personnalité étant toujours à peu près égaux entre eux, et 
les états présents étant toujours aussi des états plus forts 
que les états passés, de même que la perception est toujours 
normalement plus forte que le souvenir. Les deux courants 
d'évocation et de perception cénesthésique s'annulant comme 
de sens contraire, il ne reste que le courant d'évocation du 
souvenir sensitivo-sensoriel. Quand c'est un souvenir cénes- 
thésique qui reparait, le courant d'évocation est plus fort que 
le courant de perception, d'où représentation de Taucienne 
personnalité, en ce qui regarde l'élément cénesthésique, mais 
il ne peut y avoir annulation entre le courant dévocation et 
de perception sensitivo-sensorielle, l'élément sensitivo-sen- 
soriel présent étant forcément différent du passé, puisque le 
milieu est différent. 

On a discuté la question de savoir s'il y avait une mémoire 
affective. Les nombreux cas de retour à d'anciens états de 
personnalité, dans lesquels les sujets revivent tous les étals 
physiques et moraux qu'ils ont déjà traversés et éprouvent 
toutes les sensations d'ordre quelconque qu'ils ont déjà 
éprouvées, est une réponse péremptoire à cette question qui 
paraît véritablement oiseuse aujourd'hui. Je ne crois même 
pas utile d'y insister, tout ce qui s'applique à la mémoire en 
général s'appliquant aux souvenirs affectifs. 



CHAPITRE V 

THÉORIE DE LA MÉMOIRE 

(ÉVOLUTION. — SIÈGE. — MÉCANISME) 



Évolution. — Pour pénétrer le mécanisme intime de la 
mémoire, il ne suffit pas d'examiner en détail les différents 
éléments d'un acte mnésique, pris individuellement, si Ton 
peut dire. 11 y a lieu d'interpréter un phénomène d'ordre géné- 
ral, la régression de la mémoire, qui semble obéir à une lo^ 
que M. Ribot a remarquablement mise en lumière et désignée 
sous le nom de loi de régression on de réversion. 

C'est au cours des démences, sénile, paralytique, etc., qu'on 
peut le mieux l'observer. Prenons pour type d'étude la 
démence sénile. On sait que dans ce cas la perte de la mémoire 
porte d'abord sur les faits récents. Comme le fait remarquer 
M. Ribot, ce fait est paradoxal, car « il serait plus naturel de 
croire que les faits les plus récents, les plus voisins du pré- 
sent sont les plus stables, les plus nets, et c'est ce qui arrive 
à l'état normal ». Cette anomalie s'expliquerait par les con- 
ditions nouvelles des centres cérébraux, dont les cellules 
nerveuses commencent à s'atrophier. Elles ne réagissent plus 
aussi vivement aux impressions de sorte que « ni une modi- 
fication nouvelle dans ces cellules, ni la formation de nou^ 
velles associations dynamiques n'est possible ou au moins 
durable. Mais les modifications fixées dans les éléments 



16 i LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

nerveux depuis de longues années et devenues organiques, 
les associations dynamiques et les formes d'associations cent 
fois et mille fois répétées, persistent encore ; elles ont une 
plus grande force de résistance contre la destruction. Ainsi 
s'explique ce paradoxe de la mémoire : « le nouveau meurt 
avant Tancien ». 

Tel est le premier article de cette loi. Avant d'examiner s'il 
répond exactement à la réalité des faits, il convient d'énoncer 
le second qui découle de révolution du phénomène de disso- 
lution. Bientôt en effet le malade perd peu à peu ses acquisi- 
tions intellectuelles. « Les souvenirs personnels s'effacent en 
descendant vers le passé. Ceux de Tenfance disparaissent les 
derniers. Même à une époque avancée, des aventures, des 
chants du premier âge reviennent. » 

Tout d'abord, au début de la maladie, il faudrait peut-être 
mieux dire qu'il y a arrêt que régression de la mémoire. Le 
malade a en effet tous ses souvenirs ; c'est la conservation des 
impressions nouvelles, la fixation qui ne peut plus se faire. 
Cependant ces impressions nouvelles paraissent normalement 
perçues ; les anciennes sont correctement reproduites. Les 
centres récepteurs, chargés de recevoir les impressions et de 
les reproduire, semblent donc réagir normalement, c'est-à- 
dire présenter un agencement moléculaire conforme à ce qu'il 
doit être pour que la perception se fasse bien, ainsi que la 
reproduction exacte. Mais quelque chose est a^bli, c'est la 
qualité, l'intensité de la sensation, de la perceptionï>?i^nsé- 
quent. Il en est de même pour le souvenir qui manque sui^Wt 
de précision ou n'est pas évoqué. Or quelles sont les région? 
du cerveau qui sont les premières et les plus atteintes dans les 
démences, alors que les malades présentent souvent comme 
symptôme principal l'affaiblissement de la mémoire : ce sont 
les lobes frontaux. Les circonvolutions motrices et sensitivo- 



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THÉORIE DE LA MÉMOIRE. — ÉVOLUTION 165 

sensorielles ne sont prises que plus tard. Retenons ce fait que, 
la perception et la reproduction d'une part se faisant assez 
correctement, et la fixation et révocation d'autre part se fai- 
sant peu ou pas, ce sont les centres frontaux qui sont inté- 
ressés. Cela tend à confirmer l'opinion à laquelle nous avons 
été amené au cours de l'analyse de l'acte mnésique, à savoir 
que la pénétration et la reproduction se faisaient au niveau 
des centres récepteurs — centres de projection et d'asso- 
ciation — et que la fixation, la conservation et l'évocation 
avaient lieu au niveau des centres de perception — centre 
d'association antérieur, lobes frontaux. 

Un autre fait, que signale sans le relever M. Ribot, et qui 
cependant paraît important, est le suivant : en même temps 
que les souvenirs personnels disparaissent en descendant vers 
le passé, ceux du premier âge repai^aissent. Ils ne sont pas 
seulement les derniers à subsister, mais ils reparaissent alors 
qu'on les croyait perdus depuis longtemps. Il y a donc plus 
qu'une régression de la mémoire, puisqu'il y a aussi résurrec- 
tion d'états disparus ? Ne serait-il pas plus juste de dire 
involution que régression de la mémoire? 

Comment donc un état d'affaiblissement peut-il à la fois 
provoquer la disparition de certains états, ce qui se comprend, 
et la renaissance de certains autres, ce qui est contradictoire ? 
On invoque la répétition plus fréquente des anciennes asso- 
ciations que des nouvelles. Mais il est facile de se convaincre 
que ce ne sont pas toujours les associations constituant les 
souvenirs d'autrefois qui se sont répétées le plus souvent. Si, 
d'ailleurs, la persistance, la résistance des souvenirs à la dis- 
solution, tenaient à leur plus ou moins fréquentes répétitions, 
et celles-ci n'étant pas forcément plus nombreuses pour les 
anciens souvenirs, il en résulterait que la régression de la 
mémoire se ferait suivant la fréquence des répétitions et non 



i 



166 LE PROBLÊME DE LA MÉMOIRE 

suivant l'ordre de succession des impressions. Cela peut être 
Vrai pour les acquisitions d'ordre affectif (qui, suivant le 
3® article de la loi, disparaissent longtemps après les acquisi- 
tions intellectuelles), et mieux encore pour les acquisitions 
presque entièrement organiques (qui, suivant le 4® article de 
la loi de régression, disparaissent les dernières). Dans ces 
deux cas en effet, les impressions sont d'autant plus fréquem- 
ment répétées quelles se sont produites plus ancii^nnement. 

Mais ce qui est exact pour les sentiments et les actes auto- 
matiques secondaires ne Test pas du tout pour les souvenirs 
personnels. C'est pendant la période moyenne de notre exis- 
tence que les impressions qui constituent notre personnalité 
sont le plus vivaces, le plus intenses. Notre personnalité 
pendant Tenfance est assez rudimentaire ; dans la vieillesse 
elle cesse de se développer. Lorsqu'elle se dissout, si c'était 
seulement à leur intensité et à leur répétition que nos sou- 
venirs doivent leur persistance, ce devrait donc être ceux de 
la période la mieux développée, la plus fortement constituée 
de notre moi, qui mettraient le plus de temps à disparaître. 
Or, non seulement ils se dissolvent comme ceux de l'âge mûr, 
mais encore leur disparition concorde avec la réapparition 
des souvenirs d'enfance, assez faibles cependant pour être 
restés latents pendant la plus grande partie de l'existence. 
Voilà qui est singulièrement paradoxal. Mais comme la 
nature n'est jamais paradoxale, il doit y avoir une interpré- 
tation qui ne l'est pas. 

En considérant la suite continue de nos souvenirs, c'est- 
à-dire, en réalité, de nos états de personnalité, il semble, en 
somme, que, lorsque nous entrons dans la phase régressive, 
nous regagnons par un bout ce que nous perdons par l'autre. 
C'est à peu près comme si nous regardions par une fente d'une 
certaine longueur un plan beaucoup plus long. A mesure que 



THEORIE DE LA MEMOIRE. — EVOLUTION 167 

nous déplacerions cette feote de haut en bas le long du plan 
nous apercevrions d'autant plus de détails en bas que nous 
cesserions d'en voir en haut. Pendant la période la plus active 
de notre existence représentée sur ce plan, cette fente, qui 
nous sert d'oculaire, se meut facilement sur une étendue plus 
ou moins longue. Nous n'avons guère besoin de nous occuper 
des impressions des premières années de notre existence et 
nous ne dirigeons notre oculaire que sur celles de la période 
la plus riche et la plus utile au point de vue des acquisitions. 
Mais rage amène l'usure de ce mécanisme, et l'oculaire, au 
lieu de se mouvoir de haut en bas et de bas en haut libre- 
ment, descend peu à peu, laissant de plus eu plus eu dehors 
de la vue la partie supérieure de l'existence, et, à un moment 
donné, atteignant même en bas la limite qu'il ne dépassait 
guère pendant qu'il fonctionnait bien. Alors apparaît la 
période de l'enfance. 

Je ne fais, bien»entendu, cette comparaison grossière que 
pour montrer qu'on peut concevoir d'une façon simple cette 
contradiction, si bizarre au premier abord, de la perte des 
souvenirs les moins anciens et de la réapparition des plus loin- 
tains. Mais nous sommes en face de phénomènes physiolo- 
giques, c'est-à-dire qui impliquent un mouvement continuel, 
une transformation de forces qui ne saurait cesser qu'avec la 
mort de l'organe qui en est le siège. Ce sont les modifications 
de cette force qu'il faut considérer bien plutôt que les appa- 
reils qui servent à la produire ou à la transmettre. Ces appa- 
reils peuvent être plus ou moins compliqués, produire une 
quantité plus ou moins grande de force, la distribuer d'une 
manière différente, sous des formes variées. Cela est sans 
doute fort intéressant à connaître, mais, ce qui l'est davan- 
tage, c'est de savoir quelle est la force produite et comment 
elle peut s'accumuler pour être utilisée ensuite. 



168 LE PROBLEME DE LA MÉMOIRE 

Je me suis déjà servi pour la mémoire d'une comparaison 
avec un accumulateur électrique. Si nous reprenons cette 
comparaison nous voyons que Ténergie électrique à accumuler 
peut être produite par des procédés divers, par des appareils 
différents, qui donnent des quantités plus ou moins grandes, 
des tensions et des intensités plus ou moins élevées, etc. 
L'important est de savoir que l'électricité peut être accumu- 
lée, conservée et distribuée ensuite. C'est toujours une force 
de même nature, qu'elle soit produite par les appareils qui 
l'envoient dans l'accumulateur, ou qu'elle émane de l'accu- 
mulateur qui Ta conservée. N'y a-t-il pas là une singulière 
analogie avec ce qui se passe dans le cerveau? Voici une 
excitation qui atteint le cerveau ; là elle détermine dans des 
centres cellulaires, dits de projection (au point de vue anato- 
mique), ou récepteurs (au point de vue physiologique), qui, 
en outre, peuvent s'accoupler en plus ou moins grand nombre 
par des réseaux formant des centres d'association, elle déter- 
mine, dis-je, un ébranlement, une vibration. Cette vibration 
engendre un état dynamique, une force F spéciale, qui, bien 
que née sous l'influence de l'excitation X, ne lui ressemble en 
rien. Cette force F ébranle à son tour d'autres centres céré- 
braux, centres de perception, centres intellectuels, centres 
d'idéation, peu importe le nom. Là elle s'accumule et se con- 
serve; c'est une force de même nature par conséquent que F. 
Seulement, tandis que F ne se produit plus au niveau des 
centres récepteurs dès que l'excitation X cesse, elle per- 
siste dans les centres percepteurs. Puis, sous une influence 
appropriée elle se dégage, et n'ayant pas d'autre chemin à 
suivre que celui par où elle a été amenée, elle réagit sur les 
centres récepteurs, et y provoque forcément le mouvement 
qui lui a donné primitivement naissance. Pour l'observateur 
qui ignore les connexions de ces deux appareils récepteur et 



THÉORIE DE LA MÉMOIRE. — ÉVOLUTION 169 

percepteur, et qui est habitué à voir l'appareil récepteur 
fonctionner sous rinfluence de l'excitation X, il semble donc 
que c'est X qui Ta mis en marche. Appliquons cela à la mé- 
moire : X devient une impression quelconque sensorielle, 
excitation lumineuse, par exemple. Cette excitation atteint le 
centre optique; elle y détermine une vibration particulière 
en rapport avec son intensité, sa durée, sa forme ; cette vibra- 
tion n'est en aucune façon semblable à la vibration lumi- 
neuse, mais elle a un rapport précis avec elle ; or, cette vibra- 
tion engendre une force qui n'est autre que la force nerveuse. 
Mais cette force nerveuse, qui n'est qu'une transformation 
de l'excitation lumineuse, sans laquelle le cerveau ne pour- 
rait la percevoir et l'emmagasiner, cette force une fois pro- 
duite, gagne les centres percepteurs par les fibres nerveuses 
qui les relient aux centres récepteurs. C'est là qu'elle se fixe, 
qu'elle se conserve. C'est là par conséquent que se constitue 
la mémoire. Jusqu'ici il y a analogie complète, pour ne pas 
dire identité, avec ce qui se passe pour un accumulateur élec- 
trique. L'excitation X est représentée par un moteur quel- 
conque qui actionne une dynamo représentant le centre 
récepteur. Cette dynamo produit de l'électricité qui est aussi 
différente comme force de celle qui l'a mise en mouvement, 
que la force nerveuse peut l'être de l'excitation lumineuse. 
Le courant électrique produit par la dynamo s'écoule par des 
fils qui la relient, à l'accumulateur, comme les fibres ner- 
veuses transportent le courant nerveux des centres récepteurs 
où il s'est produit aux centres percepteurs, où on lui donne 
le nom de psychique. Dans l'accumulateur l'électricité s'accu- 
mule comme la force psychique dans le centre de per- 
ception. 

Enfin, de même que la dynamo cesse de produire de 
l'électricité dès que la force qui l'actionne est supprimée, et 



170 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

qu'elle revient à son état statique, de même aussi le centre 
récepteur revient à son état primitif dès que l'excitation ne 
le met plus en état de vibration, et il cesse de produire de la 
force psychique. En réalité il ne s'arrête jamais d'en produire, 
mais la quantité, l'intensité et la tension de celle qu'il pro- 
duit varie continuellement d'un moment à l'autre, l'excita- 
tion variant sans cesse, tandis que la dynamo est toujours 
actionnée par la même force. 

Mais la mémoire n'est pas le souvenir. Pour qu'il y ait 
souvenir, il faut qu'il y ait reproduction d'une impression et 
préalablement évocation. Pouvons-nous poursuivre la com- 
paraison entre la mémoire et l'accumulation d'électricité ? 
Lorsque l'accumulateur est saturé d'électricité il ne peut plus 
en emmagasiner. En est-il de même du cerveau ? Lorsque la 
force électrique accumulée n'est pas utilisée dans un certain 
délai elle se perd cependant. En est-il de même du cerveau ? 
La force électrique produite par la dynamo n'est emmaga- 
sinée qu'en partie seulement par l'accumulateur ? En est-il 
de même du cerveau ? A ces trois questions je crois qu'on 
peut répondre oui. 

Nous savons fort bien en effet que notre pouvoir de con- 
servation, notre pouvoir mnémotechnique, est différent pour 
chaque individu, qu'il est subordonné à de nombreuses con- 
ditions physiologiques, qu'il varie suivant les états patholo- 
giques, et que pour un individu donné il ne peut dépasser 
certaines limites, non seulement au point de vue de la rapi- 
dité de fixation, mais de la quantité des impressions à conser- 
ver. Nous avons vu que, d'après Bourdon, la mémoire immé- 
diate croit un peu de 8 à 20 ans, et qu'elle progresse surtout 
de 8 à 14 ans, puis insensiblement de 14 à 20. La faculté 
d'apprendre n'est pas indéfinie, et notre cerveau présente une 



THÉORIE DE LA MÉMOIRE. — ÉVOLCTION 17 i 

capacité que nous pouvons plus ou moins complètement 
remplir, mais que nous ne pouvons dépasser. Quand on le 
tente on aboutit, comme je lai dit, à la désagrégation com- 
plète deTintelligence, par usure du cerveau pour aiosi dire. 
On a ce qu'on appelle de la démence précoce, qu'on observe 
fréquemment chez les jeunes gens qu'on surmène intellec- 
tuellement, comme on brûle les accumulateurs qu'on veut 
trop charger. Nous savons d'autre part que l'exercice entre- 
tient la mémoire, que les choses que nous avons apprises 
s'oublient si on ne les évoque pas de temps en temps, et 
qu'au point de vue du pouvoir de fixation lui-même, il dimi- 
nue par l'inertie intellectuelle. Il y a donc déperdition spon- 
tanée, et à la longue les souvenirs s'évanouisseni d'eux-mêmes 
sans avoir été utilisés. 

Enfin il suffit d'observer ce qui se passe quand on apprend 
quelque chose pour constater que l'impression reçue est loin 
de se transformer tout entière en force utilisable. L'impres- 
sion a beau être perçue d'une façon très nette, on ne la retient 
pas du premier coup, et il faut la répéter un plus ou moins 
grand nombre de fois suivant les sujets. Il y a à cet égard des 
différences individuelles de pénétration et de fixation consi- 
dérables, qui soQt de notion trop banale pour que j'insiste 
davantage. L'impression étant très nettement perçue, cela 
prouve que l'excitation a déterminé dans le centre récepteur 
un dégagement de force psychique suffisante. Si donc il n'y a 
pas souvenir de l'impression, c'est que la quantité de force 
émise n'a pas été complètement fixée. Elle ne l'est du reste 
jamais. Si elle l'était, et qu'en outre elle pût se conserver sans 
déperdition, le souvenir serait aussi intense que la perception, 
c'est-à-dire qu'il y aurait toujours hallucination au lieu de 
souvenir simple. 

Je ferai remarquer ici que cette déperdition de force psy- 



172 LE PROBLÊME DE LA MEMOIRE 

chique au niveau des centres percepteurs, ou de conservation, 
permet de comprendre comment les impressions peuvent 
être perçues d'une laçon parfaitement nette et consciente et 
cependant non conservées, quoique ce soit dans les mêmes 
centres que se fassent la perception et la conservation. 
Pareille chose se produit dans l'accumulation électrique. 
Suivant la qualité de deux accumulateurs, la quantité et la 
qualité du courant émis par la dynamo étant les mêmes, le 
potentiel pourra s'élever également dans les deux chaque fois 
qu'on y déchargera de l'électricité ; mais il tombera rapide- 
ment dans l'un, tandis qu'il restera sensiblement au même 
niveau pendant longtemps dans l'autre. 

On peut comparer la perception à l'élévation momentanée 
du potentiel de l'accumulateur, et comprendre ainsi que 
malgré une perception égale chez deux individus il puisse y 
avoir conservation de l'impression chez l'un et non chez 
l'autre. C'est aussi ce qui s'observe chez le même sujet sui- 
vant son âge, comme cela se passe pour un accumulateur qui 
sert depuis longtemps et finit par être hors d'usage. 

Nous voici donc amenés à examiner comment, dans ces 
conditions, peuvent se faire l'évocation et la reproduction. 
Sous l'influence d'une excitation particulière, l'électricité 
accumulée va être mise en liberté. Elle va, par des conduc- 
teurs spéciaux, différents de ceux qui réunissent l'accumula- 
teur à la dynamo, actionner un mécanisme quelconque. Il y 
a donc un dégagement de force de même nature que celle 
qu'a engendrée la dynamo, mais qui suit un chemin différent 
et se manifeste autrement. Supposons qu'au lieu d'être relié 
à un mécanisme nouveau, l'accumulateur le soit avec la 
dynamo, et que les choses soient disposées de telle sorte que 
celle-ci puisse être actionnée par un courant électrique aussi 
bien que par une machine à vapeur. Cette dynamo va se 



THEORIE DE LA MEMOIRE. — EVOLUTION 173 

mettre en marche et produire une nouvelle quantité d'élec- 
tricité, qui va s'écouler dans l'accumulateur. Par suite de la 
différence entre la quantité d'électricité produite par la 
dynamo la première fois et celle emmagasinée dans l'accu- 
mulateur ; par suite, en outre, de la déperdition que subit, 
même pendant son inaction, cet accumulateur, le courant 
qu'il dégage n'actionne que faiblement la dynamo. Il convient 
aussi d'ajouter que ce courant déjà diminué subit une nou- 
velle réduction du fait de sa transformation en mouvement 
dans la dynamo, et que celle-ci ne le restitue pas non plus 
intégralement, suivant les principes les plus élémentaires de 
la mécanique. Le mouvement qui se produit dans la dynamo 
est sans doute de même nature que sous l'influence de la 
machine à vapeur, mais il est beaucoup moins intense, et la 
quantité d'électricité fournie à l'accumulateur est cette fois 
bien plus faible. Ce qui se passe dans l'évocation d'un sou- 
venir n'est-il pas analogue? Le centre percepteur, sous une 
influence excitante quelconque met, en liberté une certaine 
quantité de force psychique. Comme pour l'accumulateur, 
cette quantité a subi une double perte; elle est inférieure à 
celle produite par le centre récepteur mis en vibration par 
l'excitation X, et inférieure aussi à celle qu'il a reçue à ce 
moment. 

Tandis que dans le système de l'accumulateur et de la 
dynamo le courant suivait deux voies pour se rendre de la 
seconde au premier d'abord, puis plus tard du premier à la 
seconde, il n'y a ici qu'une seule et même voie, celle des 
fibres d'association réunissant le centre récepteur et le 
centre percepteur. Le courant psychique émané de ce dernier 
va mettre en jeu le centre récepteur. C'est l'évocation. La 
vibration qui se produit dans ce centre ne peut être que 
d'une sorte, quel que soit le genre d'excitation qui la pro- 



174 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

duise, de même que pour la dynamo tout à Theure. Cette 
vibration produit de nouveau une certaine quantité de force 
psychique qui s'écoule dans le centre percepteur. Celui-ci 
reçoit donc la même impression que si le centre récepteur 
avait été actionné par l'excitation X, avec cette différence 
toutefois que la vibration — quoique de même forme — est 
d'une amplitude beaucoup moins grande. Elle n'en est que 
l'image réduite, et c'est cela qu'on appelle le souvenir. 

D'après les deux derniers articles de la loi de régression, 
les souvenirs affectifs, les sentiments constitutifs de notre 
personnalité, ne disparaissent qu'après les souvenirs intellec- 
tuels, les souvenirs de notions apprises, et ceux qui subsis- 
tent le plus longtemps sont les actes automatiques secon- 
daires. D'après cela la mémoire se dissoudrait, non seulement 
en descendant vers le passé, mais dans un ordre qui va de 
l'instable au stable. 

Mais dans les cas de régression de la mémoire au cours des 
démences nous nous trouvons en présence de conditions 
spéciales du cerveau. Il y a des lésions des cellules céré- 
brales, lésions qui n'atteignent pas uniformément les diffé- 
rentes régions du cerveau. Or, dans les cas où on observe le 
mieux la dissolution de la mémoire et de l'intelligence, c'est;, 
à-dire dans la démence paralytique, où voit-on les lésions 
se produire d'abord? Dans les lobes frontaux ; c'est là que 
toujours elles prédominent, et qu'on constate après la 
mort les adhérences caractéristiques. Quelles sont en même 
temps les premières manifestations de la paralysie générale? 
Grande activité cérébrale et grande mémoire d'abord, puis 
diminution de la mémoire et dissolution progressive, sans 
modifications des fonctions motrices ou sensitivo-sensorielles, 
dans la majorité des cas. Il semble donc que la mémoire ait 



THEORIE DE LA MEMOIRE. — SIÈGE 175 

son siège au niveau des lobes frontaux, dans ces lobes que 
beaucoup de physio-psychologues, à l'exemple de Bianchi, 
considèrent comme les lobes intellectuels. 

Mais il est d'autres formes de régression de la mémoire qui 
n'obéissent pas à cette loi de régression et où les souvenirs 
rétrogradent suivant leur seul ordre de succession dans le 
temps, sans intervention d'aucun coefficient de stabilité, de 
répétition, de netteté de Timpression première, etc. Ces 
formes de régression de la mémoire s'observent chez les hys- 
tériques, et leur étude va nous permettre de localiser le siège 
de la mémoire, et ses rapports avec la sensibilité. Ces cas 
constituent seuls, à mon avis, ce qu'on peut appeler la régres- 
sion de la mémoire ; ce qu'on observe dans les démences 
mérite plutôt, comme je l'ai dit, le nom d'involution de la 
mémoire. Dans la régression la diminution porte sur la quan- 
tité des souvenirs; dans l'involution elle est plutôt en rap- 
port avec leur qualité. 

Siège. — Je n'entreprendrai pas ici, bien entendu, d'ex- 
poser l'histoire des amnésies hystériques, des états seconds, 
des étals délirants, ni des dédoublements de la personnalité 
qu'on trouve chez les hystériques. J'ai montré ailleurs le lien 
et le mécanisme de tous ces phénomènes décrits à part jus- 
qu'alors, et qui ne sont en réalité que diverses faces d'un 
même phénomène, la régression de la personnalité et sa pro- 
gression, ainsi que ses oscillations (voy. Genèse et nature de 
l'hystérie^ t. I). Je me bornerai donc à résumer les faits et 
la doctrine. 

Le premier fait à établir est celui-ci : l'hystérie est un 
trouble des centres cérébraux, dont l'activité diminue ou 
s'arrête. Cette diminution ou cet arrêt se traduit objective- 
ment de deux façons : par la diminution ou l'arrêt des fonc- 



176 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

lions dans les régions et les organes sensoriels ou viscéraux 
qui sont sous la dépendance des centres intéressés, et par la 
diminution de la sensibilité générale ou Tanesthésie com- 
plète de ces mêmes régions et organes. 

Le second fait a une grosse importance, et je crois avoir été 
le premier à le mettre en évidence : En même temps que 
Tanesthésie se montre dans les régions et organes affectés, 
au prorata, comme intensité, du trouble fonctionnel de ces 
régions et organes, elle apparaît dans certains points du 
crâne. Or, ces points sont superposés aux circonvolutions 
cérébrales contenant le centre fonctionnel des régions et 
organes atteints. 11 est très facile de démontrer expérimenta- 
lement ce fait pour les centres moteurs qui sont bien connus 
et faciles à délimiter sur le crâne. Voici comment* : Je prends 
une hystérique hypnotisable et actuellement guérie, c'est- 
à-dire ne présentant plus ni accidents ni stigmates, sans la 
prévenir en aucune façon de ce que je veux faire. Je vérifie 
qu'elle a toute sa sensibilité normale, et toutes ses fonctions 
motrices et sensorielles également normales. Je Tendors et je 
m'assure qu'il n'existe de ce fait aucune modification, princi- 
palement des régions sur lesquelles je veux expérimenter. Je 
lui ordonne alors de ne plus sentir son bras droit, et je pousse 



(1) Il ne s'agit ici de rien moins qu'une nouvelle méthode de psycho- 
logie expérimentale. Elle permet de dissocier les phénomènes psychiques 
comme aucune autre ne le peut faire, et d'établir ainsi la subordination 
des éléments d'un phénomène conrplexe. Elle permet en outre, et c'est par 
cela surtout qu'elle a de l'importance, à mon avis, d'établir, en dehors de 
l'examen anatomo-pathologique ou de la vivisection, les rapports anato- 
miques et physiologiques que les phénomènes psychiques offrent avec le 
cerveau. Tous les progrès dans les sciences ne se font que par l'introduc- 
tion de méthodes nouvelles plus perfectionnées que les anciennes ou per- 
mettant de mettre en relief des phénomènes jusqu'alors difficiles à saisir 
et à préciser. C'est à ce titre que je signale ici cette méthode qui m'a 
déjà donné des résultats intéressants et que je me propose d'exposer en 
détail lorsque les faits seront assez nombreux pour entraîner la convic- 
tion. 



THEOIUE DE LA. MEMOIRE. — SIEGE 177 

Tanesthésie par suggestion aussi loin que je peux. En même 
temps se développe, sans que je lui en aie donné Tordre, une 
paralysie complète du bras. J'examine alors la sensibilité du 
crâne et je trouve une plaque d'anesthésie absolue au niveau 
du centre même du membre supérieur droit, c'est-à-dire 
à la partie moyenne de la zone rolandique de l'hémisphère 
gauche. Je fais alors l'épreuve contraire : Je lui ordonne de 
sentir de nouveau son bras droit. Elle y éprouve des tiraille- 
ments, des crampes, des tortillements. En même temps elle 
porte la main gauche à son crâne. Je lui demande pourquoi. 
— « Ça fait mal, me répond-elle. » — « Quoi donc? » — « C'est 
comme des crampes, une névralgie. » En appuyant sur le 
point qu'elle désigne ainsi, je constate qu'il est douloureux. 
Quand la sensibilité du bras est revenue, amenant la dispa- 
rition parallèle de la paralysie, le crâne ne présente plus trace 
d'anesthésie. 

J'ai répété cette expérience maintes fois pour tous les centres 
moteurs et sensoriels connus, et j'en ai rapporté d'ailleurs 
des exemples dans mon livre sur l'hystérie. Inférant de ce 
qui existe pour les fonctions dont les centres sont connus, 
j*ai pu établir isolément pour les fonctions des organes dont 
les centres ne le sont pas encore, pour les différents viscères 
en particulier, le siège de ces centres. Il résulte donc de cette 
observation, qu'on vérifie à tout instant chez les malades, 
mais où elle est plus difficile, en raison de la simultanéité de 
plusieurs troubles et même de l'extension de la maladie à 
tout le cerveau, que les régions du crâne dont on constate 
l'anesthésie sont superposées aux centres cérébraux atteints. 
Si, donc, je constate un trouble fonctionnel isolé, en même 
temps qu'une plaque d'anesthésie crânienne, je pourrai en 
conclure que la fonction intéressée a son centre dans la cir- 
convolution cérébrale sous-jacente à la plaque d'anesthésie, 

SoLLiER. — Prob. (le la mêiii. 12 



178 LE PnOfiLÈME DE LA MËMOIKE 

et j'arriverai à la même conclusion si, en même temps que 
disparaît un trouble fonctionnel, je vois reparaîti'e une plaque 
de sensibilité sur un crâne anesthésique. 

Une remarque, qui a son intérêt, doit être faite à propos 
de ces faits : Quand l'anesthésie est très profonde elle n'est 
pas douloureuse ; elle ne l'est que lorsqu'elle est d'intensité 
moyenne. Cela revient à dire que l'arrêt complet de l'activité 
d'un centre cérébral est indolent, tandis que son fonctionne- 
ment incomplet est douloureux. La constatation d'un point 
douloureux a donc la même signification qu'une plaque 
d'anesthésie. 

Une autre remarque n'est pas moins importante et découle 
de la précédente. Quand l'anesthésie diminue, c'est-à-dire 
quand le centre cérébral reprend son activité, ce retour de la 
fonction s'accompagne de phénomènes douloureux, non seu- 
lement au niveau de l'organe qu'il tient sous sa dépendance, 
mais à son niveau même. Le sujet a donc conscience des phé- 
nomènes qui se passent dans son cerveau, et peut, lorsqu'ils 
sont anormaux, les localiser. Il y a donc une sensibilité spé- 
ciale liée au fonctionnement du cerveau ; c'est ce que j'ai 
appelé la cénesthésie cérébrale. 

Dans l'expérience que j'ai rapportée tout à l'heure de l'anes- 
thésie du bras, on constate facilement la dissociation de l'évo- 
cation et de la représentation des souvenirs, et d'autre part 
le parallélisme entre la perception et la représentation. Voici 
en effet ce qui se passe si on interroge le sujet sur un acte 
spécial à la partie dont la fonction est suspendue. Dans le 
cas particulier que j'ai rapporté tout à l'heure, je lui dis : 
« Vous rappelez-vous comment vous écriviez? » — Elle me 
trace dans l'espace des lettres avec la main gauche. — « Vous 
rappelez-vous les mouvements que vous faisiez avec la main 
droite pour écrire? » — « Je les vois, mais je ne sens pas 



THEORIE DE LA MÉMOIRE. — SIÈGE 17S 

comment il faudrait faire pour écrire, » ine répond-elle. — 
« Vous représentez- vous écrivant autrefois ?» — « Oui, daas 
le passé, avec mes yeux, mes souvenirs, mais je ne me le 
représente pas le faisant ; je ne sens pas comment il faudrait 
faire. » 

Ainsi elle ne perçoit plus aucun mouvement du bras droit; 
elle ne sent pas ceux que je lui fais faire passivement pour 
écrire : elle ne se représente pas les mouvements qu'il faut 
faire pour cela, non seulement actuellement, mais ceux qu'elle 
faisait autrefois, en tant que perçus par le sens musculaire. 

Elle s'en souvient cependant, mais sous la forme visuelle, 
comme pour un acte accompli par une autre personne. La sup- 
pression du centre fonctionnel sensitivo-moteur du bras droit 
a donc non seulement aboli toutes les perceptions des sen- 
sations, mais même leur représentation. La représentation se 
fait donc, comme nous Tavons supposé, dans le centre même 
de réception. L'évocation du souvenir des mouvements gra- 
phiques se fait bien cependant, mais sous la forme d'autres 
images. Quoique j'aie voulu n'évoquer que le souvenir des 
mouvements, les souvenirs des autres impressions qui sont 
liées à ces mouvements ont été seuls évoqués. Le travail 
d'évocation a donc eu lieu ; il a amené la reproduction des 
impressions associées à celles du mouvement, mais, le centre 
moteur étant aboli dans son fonctionnement, la reproduction 
des images motrices n'a pu se faire ; l'excitation évocatrice 
n'a pas manqué, mais elle n'a pas fait vibrer le centre moteur. 
Ceci nous montre que l'évocation se fait dans un autre centre 
que le centre de reproduction, et que le travail d'évocation ne 
nous donne pas de souvenir proprement dit. Il met simple- 
ment en jeu une force qui va atteindre les centres récepteurs» 
et c'est à leur niveau que se produit la représentation. C'est 
dans ce centre d évocation que s'est faite aussi la perception 



180 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

et par conséquent la conservation des perceptions. Quel est 
donc ce centre de perception, de conservation, d'évocation, 
ce centre de la mémoire en somme ? 

C'est ici que vont nous servir les données que j'ai établies 
tout à l'heure, et que vont nous apparaître des faits nouveaux 
que j'ai fait connaître dans mes précédentes recherches. Ce 
n'est pas d'aujourd'hui qu'on a remarqué les variations paral- 
lèles de la sensibilité générale et de la mémoire. Les observa- 
tions sont nombreuses maintenant où l'on voit des variations 
de la personnalité spontanées, ou provoquées, amener des 
modifications dans l'état de la sensibilité, et par contre des 
modifications de la sensibilité, provoquées artificiellement 
ou par une cause naturelle quelconque, s'accompagner de 
^changements dans l'état de la personnalité et de la mémoire 
d-'un sujet, certaines périodes de son existence disparaissant 
ou réapparaissant si elles avaient disparu. Ce n'est donc pas 
là que réside la nouveauté des faits que j'ai mis en lumière 
il y a deux ans S et que j'ai pu constater depuis, un grand 
nombre de fois, en variant mes expériences, quand la cli- 
nique ne se chargeait pas elle-même de m'ofïrir des variétés 
naturelles. 

Voici les faits. Etant donné que l'hystérie est constituée par 
la perte plus ou moins complète de l'activité des centres céré- 
braux, et que cette perte se traduit par de Tanesthésie tant 
périphérique que crânienne, j'avais été amené tout naturelle- 
ment à chercher à réveiller cette activité cérébrale pour 
ramener la sensibilité et les fonctions perdues. Parmi les pro- 
cédés d'excitation divers qu'on peut employer il en est un qui 
ne convient qu'aux cas les plus sérieux, les plus profonds, 

(i) Op. cit., t. I. 



THÉORIE DE LA MÉxMOIBE. — SIÈGE 181 

dans lesquels tout le cerveau est plus ou moins atteint dans 
toute son étendue. C'est celui du réveil de la sensibilité pen- 
dant Tbypnose. J'ai montré en effet que dans cet état d'inertie 
cérébrale les sujets étaient plongés dans un véritable sommeil 
ou engourdissement, que, en raison de Taspect éveillé qu'ils 
ont, j'ai appelé vigilambulism€.J)dins les cas de grande hystérie 
avec anesthésie généralisée, il suflit de fermer les yeux du sujet, 
c'est-à-dire de lui supprimer un des sens qui lui apportent 
encore le plus de sensations en général, pour le plonger rapi- 
dement dans l'hypnose. Il suffît alors de lui ordonner soit de 
se réveiller, soit de ressentir, pour le voir présenter des réac- 
tions motrices et sensitives spéciales, qui, d'abord localisées 
aux régions sur lesquelles on attire l'attention du sujet, ne 
tardent pas à s'accompagner de sensations spéciales du côté 
du cerveau. 

Conformément à ce que j'ai dit plus haut, ces sensatiojis se 
localisent au niveau des centres cérébraux des régions suc- 
cessivement mises en action — car, disons-le en passant, 
par une simple gymnastique appropriée, on arrive exacte- 
ment aux mêmes résultats qu'avec le réveil simple ou la sen- 
sibilisation pendant l'hypnose — . Lorsque tous les membres, 
tous les viscères, tous les organes, ont recouvré leur sensi- 
bilité et leurs fonctions, que constate-t-on? Le crâne a, lui 
aussi, recouvré sa sensibilité au niveau de toutes les régions 
motrices et sensitives du cerveau , c'est-à-dire les parties 
moyennes et postérieures. Une seule partie reste anesthé- 
sique : c'est le front. En vertu du principe que j'ai dit plus 
haut, nous sommes donc en droit de penser que les régions 
cérébrales correspondantes, c'est-à-dire les lobes frontaux 
dans leur partie antérieure, sont altérées dans leur fonction- 
nement. 

Mais par quoi ce trouble fonctionnel se traduit-il donc 



182 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

cliûiquement, objectivemcDt, maiûtenant que le sujet a recou- 
vré ses fonctions motrices, sensorielles et viscérales? Par un 
trottble plus ou moins profond de la mémoire. Si on interroge 
les grandes hystériques vigilambules, on s'aperçoit facilement 
que non seulement, à partir du moment où elles sont entrées 
dans l'hystérie, elles ont cessé de pouvoir appreucire, mais 
4juè tous les souvenirs sont très faibles, certaines périodes 
même de leur existence étant pour elles absolument perdues, 
€Q apparence au moins, et impossibles à évoquer. Leur per- 
sonnalité et leurs sentiments ne sont pas moins troublés, mais 
on ne le constate souvent que lorsqu'elles sont revenues à 
teur état normal. 

Lorsqu'on a ainsi ramené la sensibilité et les fonctions 
motrices, sensorielles et viscérales à un certain niveau, on 
constate que le sujet éprouve dans la région frontale des dou- 
leuTÇ analogues à celles qu'il éprouvait dans le reste du cer- 
veau, et nous avons vu que l'apparition de douleurs dans 
une région anesthésiée indiquait une reprise de l'activité céré- 
brale dans la région correspondante. Ces douleurs sont d'ail- 
leurs localisées profondément dans le cerveau lui-même. En 
même temps que la perception redevient possible, les dou- 
leurs apparaissent donc dans la région préfrontale : il y a 
donc retour de l'activité des centres préfrontaux. 

C'est alors que se produit un phénomène des plus remar- 
quables, que j'ai signalé le premier : si, à ce moment, on 
ordonne au sujet de sentir sa tête, comme on lui disait précé- 
demment de sentir un membre ou un organe quelconque, ou 
qu'on lui dise de se réveiller complètement, ou encore qu'on 
8c borne à lui faire exécuter certains mouvements forcés de la 
tète, ou même qu'on ne fasse rien du tout, car cela se produit 
fréquemment d'une façon toute spontanée une fois la mise en 
train faite, le sujet éprouve une série de sensations tout à 



THÉORIE DE LA MÉMOIRE. — SIÈGE 183 

fait spéciales dans le cerveau et de réactions motrices de la 
tète, que j'ai longuement décrites, et bientôt reparaissent 
tous les souvenirs de sa vie passée depuis le moment où il 
est tombé malade jusqu'à l'heure actuelle. Peu importe lé 
temps que ce travail cérébral demande pour être complet. 
Si on l'interrompt en ouvrant les yeux du sujet, ou si, par le 
fait de la fatigue, il se suspend spontanément, le sujet se 
croit revenu à l'état de personnalité antérieure où le dérou- 
lement de ses souvenirs l'a ramené. J'ai vu des régressions de 
ce genre porter sur des périodes de vingt-cinq et trente ans 
et les sujets revenir à l'âge le plus tendre, presque jusqu'au 
berceau, et se retrouver par exemple à l'époque où ils tétaient 
encore. Ceci nous prouve que les modifications dynamiques, 
provoquées par les impressions depuis la naissance, conser- 
vent toujours le pouvoir de se reproduire. 

Je ne suis pas seul à avoir observé ces phénomènes, qui 
sont très faciles à mettre en évidence quand on en connaît le 
mécanisme,^ et mon ami le docteur Comar, dont je résume 
plus loin une observation encore inédite, les a observés 
maintes fois aussi et, quoique indépendamment de moi, a 
constaté leur identité de forme. Comme je suis arrivé à les 
provoquer aujourd'hui par des procédés purement méca- 
niques, sans aucune intervention psychique, même indirecte, 
on ne saurait invoquer aucune suggestion. Quand je les ai 
découverts, j'aurais d'ailleurs été fort embarrassé de leis 
suggérer au sujet, les ignorant moi-même, et depuis lors je 
n'ai jamais pu les déterminer en essayant de les suggérer. 

Mais le phénomène le plus important pour nous n'est pas 
que cela se produise, ni dans quelles conditions cela se pro- 
duit, c'est de constater la coïncidence de ce retour de la 
mémoire, de cette reconstitution de la personnalité, quand 
l'activité des centres préfrontaux reparaît. Cette reprise de 



184 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

Tactivité de ces centres, dont le sujet a conuaissance par les 
douleurs qu'il éprouve dans le front, et qu'il traduit à la fin 
par ces phrases caractéristiques : « Tout se remet en place, 
tout s'éclaircit, etc., » nous la constatons objectivement par 
le retour de la sensibilité du front. 

Donc le retour de la mémoire résulte du retour de l'activité 
des centres préfrontaux, c'est-à-dire que c'est au niveau de 
ces centres que siège la mémoire, que se fait l'évocation des 
souvenirs, que se fait la conservation de l'état dynamique 
correspondant aux diverses impressions ayant frappé les 
centres récepteurs et les centres d'association qui les réunis- 
sent. 

Mais cette démonstration ne serait pas encore suffisante si 
la contre-épreuve ne pouvait être faite. Eh bien, cette contre- 
épreuve, c'est la clinique elle-même qui se charge de nous la 
fournir, et de plusieurs manières différentes. 

Si, chez un sujet auquel on a fait recouvrer toute sa sensi- 
bilité cérébrale et qui a ainsi récupéré tous ses souvenirs, 
la sensibilité frontale vient à diminuer, on voit les souvenirs 
disparaître en rétrogradant du moment actuel jusqu'à une 
époque plus ou moins éloignée suivant l'anesthésie survenue. 
Et si cette anesthésie se développe d'une façon progressive 
on voit aussi s'effacer peu à peu la mémoire en descendant 
vers le passé. Tel est le mécanisme des amnésies rétrogrades. 
Première contre-épreuve. 

Dans certains cas, rares d'ailleurs, on voit une amnésie plus 
ou moins étendue comme seule manifestation hystérique, 
toutes les autres manifestations motrices, sensitives, senso- 
rielles ou viscérales faisant pour ainsi dire défaut. Le sujet 
ne se rappelle rien du passé et est incapable de rien fixer des 
impressions actuelles. C'est l'amnésie rétro-antérograde, qui 



THÉORIE DE LA MÉMOIRE. — SIÈGE 185 

s'accompagne le plus souvent d'autres troubles hystériques, 
mais qui peut exister seule. Or, dans ce dernier cas, une 
seule région du corps présente de Tanesthésie; c'est la région 
frontale, et lorsqu'on fait recouvrer à cette région du crâne 
sa sensibilité, et par conséquent au cerveau sous-jacent son 
activité, la mémoire reparaît et les souvenirs se déroulent dans 
leur ordre chronologique en remontant du passé vers le pré- 
sent. Deuxième contre-épreuve. 

La troisième contre-épreuve consiste dans ce fait que dans 
les cas où il n'y a pas d'anesthésie frontale on ne constate pas 
d'amnésie, ou que dans ceux où il n'y a qu'une légère anes- 
thésie le trouble de la mémoire est assez léger et porte surtout 
sur la fixation ou la conservation des notions intellectuelles, 
mais non sur l'ensemble des souvenirs constituant la person- 
nalité elle-même. » 

Jemebornerai à rapporter ici, aussi brièvement que possible, 
quelques cas. Je n'insisterai pas sur les phénomènes qui 
accompagnent la régression de la personnalité et la restaura- 
tion de la mémoire chez les hystériques vigilambules, ces 
détails ayant été exposés complètement dans mon ouvrage 
sur l'hystérie. J'ai rapporté dans la Remie Philosophique ^ 
le cas d'un garçon de douze ans et demi frappé d'hystérie à 
l'âge de cinq ans, et chez lequel s'étaient développés plus tard 
des accidents paralytiques et viscéraux, ainsi que des modi- 
fications du caractère et de la mémoire. Anesthésique d'une 
façon plus ou moins profonde sur tout le corps au début du 
traitement, il retrouve, sous l'influence de la réaction amenée 
par le changement de milieu (Sanatorium) et l'alimentation 
(il était anorexique et vomissait tout), quelques souvenirs, et 
en particulier celui de l'accident provocateur, survenu à l'âge 

(i) Cènes thésie cérébrale et mémoire, N** de juillet 1899. 



486 L£ PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

de cinq ans. En même temps il a des douleurs de tête qu'il 
n'avait pas encore présentées, et sa sensibilité reparait avec 
un retard remarquable comme longueur, et d'une façon très 
vague d'ailleurs en tant qu'appréciation de la nature de l'ex- 
citation. Je réveille sa sensibilité sans même le placer dans 
l'hypnose, en lui ordonnant simplement de se réveiller, car 
il était manifestement en état de vigilambulisme. La sensi- 
bilité reparaît dans les parties périphériques, et la mémoire 
ne se modifie pas. L'amnésie rétro-antérograde est complète. 
Il ignore jusqu'à son nom et est incapable de reconnaître 
ses parents. Or, à ce moment, la sensibilité de la tète est 
reparue légèrement dans les parties postérieures, comme dans 
le reste du corps. Il est donc réduit à percevoir sans pouvoir 
enregistrer ses perceptions actuelles, ni évoquer les anciennes. 
Cependant un travail latent se fait dans son cerveau et, à un 
moment donné, toute une série de souvenirs reparaissent et 
la personnalité se modifie, revenant à ce qu'elle était trois ans 
auparavant. En même temps la sensibilité périphérique est 
redevenue presque normale, et celle du crâne, très obtuse 
dans les régions postérieures et nulle dans le front, redevient 
presque normale aussi à la partie postérieure, en rapport avec 
celle de la périphérie du corps et devient obtuse seulement 
dans la région frontale. En outre de cette réapparition légère 
de la sensibilité dans le front parallèlement au retour partiel 
de la mémoire, on constate des douleurs dans le front. Mais 
si les souvenirs anciens sont en partie revenus, le pouvoir de 
conservation des notions nouvelles n'est pas notablement 
meilleur, et, à un moment, diminue en même temps que la 
sensibilité frontale. Enfin le petit malade rentre chez lui, 
allant physiquement aussi bien que possible, et là, sous l'in- 
fluence d'un milieu en quelque sorte nouveau pour lui, et des 
mômes impressions qu'autrefois, sa mémoire revient complè- 



THÉORIE lyE LA MÉMOIRE. — SIÈGE 187 

tement. Il ne reste daûs l'ombre de Tinconscient que la 
période qui a précédé le commencement de son traitement, 
c'est-à-dire celle où il a été le plus malade, le pins endormi. 
Et ce retour de mémoire s'est accompagné encore, comme la 
première fois, de maux de tète assez forts, prouvant bien 
qu'il se passe dans le cerveau un phénomène d'ordre physio- 
logique. Son père remarque bien de lui-même la coïQcideuce 
des douleurs de tête avec la réapparition des souvenirs. Les 
renseigaements reçus quelque temps après sur cet enfant me 
firent connaître que la mémoire de fixation et celle de repro- 
duction surtout paraissaient normales, et que la sensibilité 
était normale partout aussi bien sur le front que sur le reste 
du corps. 

Chez une jeune hystérique de dix-neuf ans que je traitais 
dernièrement, et qui présentait depuis longtemps des acci- 
dents divers d'ordre paralytique et viscéral, avec anesthésic en 
plaques tant sur le corps que sur le crâne, dont le front parti- 
culièrement offrait une anesthésie uniformément répartie, il 
y avait depuis deux ans environ une grande diminution de la 
mémoire de fixation, et quapd on l'interrogeait sur les années 
précédentes elle constatait elle- même que beaucoup de souve- 
nirs étaient très vagues et que certaines périodes lui apparais- 
saient comme dans un rêve. Or, chez cette jeune fille, à la suite 
de quelques exercices de gymnastique suédoise générale, il se 
développa spontanément, à un moment où je m'y attendais 
peu, vu sa précocité d'apparition, une régression de la person- 
nalité à plusieurs années en arrière. Tous ses souvenirs défilè- 
rent dans son esprit avec une précision extraordinaire et telle 
qu'elle mil près de trois mois à recouvrer toute sa mémoire. 
Elle remonta, il est vrai, jusqu'à Fàge de six ans. Ce retour 
des souvenirs commença, comme cela arrive fréquemment^ 
sous forme de rêves pendant le peu de sommeil naturel qu'elle 



188 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

avait. La régression se fit d'abord sur une période de trois ans 
seulement, puis quand elle eut recouvré les souvenirs de deux 
années, elle fit de nouveau un saut en arrière jusqu'à l'âge de 
dix ans, et rejoignit Tâge de seize ans, d'où elle était partie 
la première fois pour aller jusqu'à dix-huit; et une troisième 
fois enfin, elle fit encore un saut en arrière jusqu'à l'âge de 
six ans pour remonter alors rapidement vers l'époque 
actuelle. 

Parallèlement à ces modifications de la mémoire on obser- 
vait des variations de la sensibilité frontale, qui redevint 
seulement normale lorsque tous les souvenirs furent repas- 
sés dans la conscience de la malade. Or, à ce moment, son 
état fonctionnel moteur et viscéral s'étant maintenu à peu 
de chose près ce qu'il était, toute la région postérieure et 
moyenne du crâne présentait le même degré d'anesthésie. Le 
retour des souvenirs coïncidait donc avec le retour de la sen- 
sibilité frontale. Ayant alors procédé à la restauration de la 
sensibilité périphérique, toute la région du crâne encore 
insensible recouvra sa sensibilité, comme l'avait fait le front. 

A plusieurs reprises j'observai, sous diverses influences, 
comme on le voit chez la plupart des malades de ce genre, 
des pertes plus ou moins complètes de la sensibilité frontale, 
et toujours au même degré d'anesthésie correspondait la 
même régression de la mémoire et par conséquent de la per- 
sonnalité. 

Ces reculs de la mémoire au prorata de l'anesthésie fron- 
tale, qui replongent les sujets dans un état de personnalité 
antérieure très déterminée, fournissent l'occasion d'une 
remarque assez intéressante au point de vue de ce que j'ap- 
pellerais volontiers V identification personnelle des souvenirs. 
Voici ce dont il s'agit. Un sujet qui m'a connu à vingt ans, 
par exemple, au moment où je commence à le traiter, rétro- 



THEORIE DE LA MEMOIRE. — SIÈGE 189 

grade, je suppose, à quinze ans, âge auquel il ne me connais- 
pas. Je ne fais donc pas partie de ses souvenirs d'alors. Si je 
lui ouvre les yeux à ce moment, arrêtant ainsi le travail de 
régression, et apparaisse à lui, cette perception va se mêler à 
ses impressions d'autrefois. Puis je le rendors et la mémoire 
reprend son cours du passé vers le présent. Quand le sujet 
est arrivé à Fétat de personnalité où il se trouvait à dix-neuf 
ans, je le réveille de nouveau et me remontre à lui, en lui 
demandant s'il me connaît. Presque toujours il me fait une 
réponse qui se rapproche de ceci : « Il me semble que je vous 
connais, mais je ne vous reconnais pas ; ou : je dois vous 
connaître; ou : je sais que je vous connais, mais je ne peux 
pas dire où je vous ai vu, ni quand ; c'est comme dans un 
rêve. » 

On saisit là sur le fait la différence entre connaître et 
reconnaître, entre savoir et sentir. En réalité je n'appartiens 
pas à la personnalité vraie du sujet à quinze ans, ni à dix-huit 
ans ; mon image ne fait pas partie intégrante de l'ensemble 
des images qui ont constitué sa personnalité à ce moment, et 
dont la reproduction actuelle amène la reviviscence. La per- 
ception qu'il a eue de moi n'est pas plus liée à sa personnalité 
de quinze ans que le souvenir d'une date historique apprise 
auparavant. C'est une chose qu'il sait, ce n'est pas une chose 
qui est en rapport avec le sentiment qu'il a de lui-même à un 
moment donné de son existence. Aussi lorsqu'il me revoit à 
dix-huit ans, c'est-à-dire dans la reviviscence d'un état de 
personnalité dont je n'ai pas fait partie comme image consti- 
tuante autrefois, je lui apparais comme pourrait lui appa- 
raître le souvenir de la date historique. Il sait qu'il me con- 
naît, ou il dotY me connaître, ou il lui semble qu'il me connaît, 
ces trois termes étant déterminés par l'intensité de la per- 
ception qu'il a eue de moi la première fois. C'est donc un 



1% LE PflOBLÈME DE LA SiÉMOmE 

souvenir tout à fait impersoûnei, et c'est par cette raiso» 
qu'il ne peut le préciser, le localiser, le reconnaître, c'est-à- 
dire l'identifier à sa personnalité revécue, laquelle ne le 
comporte pas comme élément constituant. 

Mon ami le D"* Comar a bi«a voulu me donner la pri- 
meur d'une observation des plus remarquables, qu'il se 
propose d'ailleurs de publier en détail prochainement, et 
dont je ne ferai que rapporter ici les traits essentiels. Il 
s'agit d'une femme de trente et un ans qui entra dans sa 
maison de santé pour une amnésie complète. Elle présentait 
alors une très légè?*e analgésie généralisée, nn peu de rétrécis- 
sement du champ visuel gauche, ainsi que la diminution de 
l'ouïe du même côté, et un peu d'anorexie. Elle avait eu 
autrefois de l'amaurose, de la surdité, une paralysie passa- 
gère, des crises convulsives, des éruptions cutanées et de 
Tasphyxie des extrémités. Le symptôme dominant actuel 
était constitué par une amnésie telle qu'elle ne pouvait don- 
ner absolument aucun détail sur son état présent, ni sur sa 
vie passée. Elle était incapable d'ailleurs de fixer aucune 
impression et de se souvenir à une heure de distance de ce 
qu'elle faisait. Elle ignorait son nom de femme, et ne savait 
pas où elle était dès qu'on lui fermait les yeux. Le seul 
trouble de la sensibilité, en dehors de cette très légère anal- 
gésie, qui disparut d'ailleurs bientôt, consistait dans une 
anesthésie totale du front dans sa région antérieure. Elle sem- 
blait toujours dans un état de rêverie dont une excitation 
violente paraissait un peu la tirer. Dix jours après son entrée 
dans l'établissement, cette femme avait repris beaucoup 
physiquement ; elle n'avait plus d'analgésie, et aucune trace 
de troubles fonctionnels, sensoriels ou viscéraux. Mais la 
région frontale était toujours aussi anesthésique, et l'amnésie 
n'avait pas été modifiée. Elle ne sait pas depuis combien de 



THEORIE DE LA MÉMOIRE. — SIÈGE 19< 

temps elle est là, ni où elle est, ni la date, ni le jour, ni 
Tannée. A toutes les questions qu'on lui pose, ses yeux étant 
fermés, elle répond : « Je ne sais pas. a Elle sait seulement 
qu'elle est mariée, mais ne peut dire son nom, ni sa demeure, 
ni donner aucun renseignement sur sa situation actuelle ou 
passée ; elle sait aussi qui est le D' Gomar. Elle a d'ailleurs 
conscience de tout son corps, de sou sens musculaire, et a 
aussi le sentiment de vivre. 

Le D"" Gomar lui demande à brûle-pourpoint : « Êtes-vou& 
réveillée ? » « Je le crois, répond-elle, mais je ne suis pas 
sûre. » — Il lui donne alors l'ordre de se réveiller complète- 
ment quand il lui soufflera sur les yeux, qu'il a fermés. Elle 
s'étire de tout le corps légèrement, puis se meta faire osciller 
la tète, puis ouvre les yeux, regarde autour d'elle et ne recon- 
naît rien, pas même le B" Gomar. Il lui referme les yeux et 
insiste pour qu'elle se réveille plus complètement : nouvelles 
oscillations de tête plus accentuées, sensations douloureuses 
dans la tête, de tiraillement, de serrement. Elle seut que « ça 
se réveille » et s'écrie tout à coup. « Ah! comme ça dort 
depuis longtemps! il y a des années. » A partir de ce moment 
tous ses souvenirs défilent, et elle exprime au fur et à mesure 
tout ce qu'elle voit repasser ainsi dans sa tête. Elle se réveille 
au bout de trois heures et répond alors correctement à toutes 
les questions la concernant, et auxquelles elle n'a pu répon- 
dre avant cette séance. La sensibilité frontale est revenue, mais 
il y a encore de l'hypoesthésie par rapport au reste du corps 
Elle ne sait pas encore où elle est. 

Sur une nouvelle injonction de se réveiller plus complète- 
ment, de nouvelles douleurs reparaissent dans le cerveau, et 
les souvenirs les plus récents se déroulent. Au réveil, elle ne 
reconnaît rien, mais dit qu'elle doit être dans une maison de 
santé où il a été question de la conduire. La sensibilité fron- 



192 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

taie parait normale. Elle diminue les jours suivants et dispa- 
raît complètement au bout de quinze jours. La malade se 
retrouve alors dans le même état qu'à son arrivée : même 
amnésie complète, anesthésie frontale absolue, sensibilité 
générale de tout le corps parfaite. 

Nouvelle séance de réveil, dans laquelle le D'' Comar, au 
lieu de lui dire de se réveiller, lui dit seulement de sentir son 
front. Mêmes phénomènes sensitifs du cerveau. Après retour 
de la sensibilité frontale môme disparition de l'amnésie que 
la première fois. 

De nouveau la sensibilité frontale diminue légèrement : 
cette fois, aux questions qu'on lui pose elle répond : « je 
sais que je suis là, » et non pas : je suis là, etc. La précision 
du souvenir manque. Le D'* Comar fait une nouvelle séance de 
réveil. Au bout d'un certain temps il arrête le travail à cause 
de la fatigue de la malade, et lui ouvre les yeux. Elle 
regarde autour d'elle, et il lui semble qu'elle a déjà vu sa 
chambre dans un rêve. C'est une impression qu'on trouvera 
signalée plusieurs fois dans mes observations d'hystérie^ 
Elle voit le D' Comar et lui dit : « Je sais que je vous connais, 
mais je ne vous reconnais pas. » Elle se souvient seulement 
de tout ce qui s'est passé jusqu'à il y a deux ans; or la sensi- 
bilité frontale est à peu près revenue, sauf à la partie tout à 
fait antérieure. Sur nouvelle insistance pour sentir plus, elle 
regagne six mois de souvenirs, et la sensibilité frontale aug- 
mente. A deux reprises, le même parallélisme de la mémoire 
et de la sensibilité frontale se manifeste, jusqu'à ce qu'enfin 
le réveil complet, avec conscience très claire de sa personna- 
lité actuelle et passée, se produise, accompagné de la dispa- 
rition absolue de Tanesthésie frontale. A la suite, la malade 

(1) Op. cit.. t. II. 



THÉORIE DE LA MÉMOIRE. — SIÈGE 193 

dort bien la nuit pour la première fois. Il lui semble qu'elle a 
tout quitté il y a dix ans (sa régression a été jusque-là), et 
qu'on lui a tout remis d'un coup dans la tète. 

Il est inutile d'insister sur Tintérêt de cette observation, qui 
démontre d'une manière saisissante ce que je soutiens quant 
au siège de la mémoire. Je pourrais citer deux autres cas très 
caractéristiques que je viens d'observer tout récemment, l'un 
d'une jeune fille de dix-sept ans qui a rétrogradé jusqu'à 
onze ans, et où les troubles de la mémoire ayant survécu à 
ceux du reste du- corps, l'anesthésie du crâne, qui avait dis- 
paru avec ces derniers clans toute la région moyenne et posté- 
rieure, avait au contraire persisté dans le front et n'avait 
disparu à son tour qu'avec la réapparition de tous les souve- 
nirs ; l'autre, d'une femme de cinquante -huit ans, dont la 
revivescence du passé la fit revenir à cinquante ans en arrière, 
et qui m'exprime ainsi ce qu'elle éprouve : « Je ressens tou- 
jours des sensations pénibles, multiples, qui semblent partir 
du plus intime de mon être, de l'estomac, du ventre, et qui 
s'accompagnent d'une sorte de frisson qui courrait dans mes 
veines. Mon être parfois se dédouble ; une partie vagabonde 
en arrière à une cinquantaine d'années ; je revois des choses 
que j'ai vues étant gamine ; la réalité s'efface devant ; je ne 
pense plus alors au présent, et parfois tout m'est indifférent ; 
je suis, en un mot, anéantie, incapable de penser et de saisir 
ce qui se dit autour de moi ; les choses les plus simples, je ne 
les comprends plus. » Pendant tout le temps qu'elle rétrogra- 
dait ainsi, cette malade n'avait d'autre trouble de sensibilité 
que de Tanesthésie frontale peu accentuée, quoique très nette, 
surtout par comparaison avec le reste du crâne. 

Et ceci m'amène à faire remarquer que suivant le degré de 
cette anesthésie frontale, c'est-à-dire suivant l'état d'activité 

80LLIER. — Prob. do la mém. 13 



194 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

(les lobes frontaux, Tamnésie se présente d'une façon diffé- 
rente et le retour des souvenirs également. 

L'étendue de la période sur laquelle porte la régression n'a 
que peu de rapport avec cet état d'anesthésie ; c'est surtout 
la qualité de la mémoire qui en a. Si elle est toujours légère, 
le sujet n'a que de Tobnubilation des souvenirs, de l'impré- 
cision, de la difficulté d'évocation et de fixation. Quand il 
recouvre son activité cérébrale, il peut assister consciemment 
au retour de ses souvenirs. Il sait que ce sont des souvenirs. 
11 y repense malgré lui, les mêlant à ses perceptions présentes, 
qui, souvent cependant, s'effacent plus ou moins devant eux 
momentanément, et c'est à l'état de veille que ce retour s'ac- 
complit. Si l'anesthésie est trop profonde, la récupération de 
la mémoire se fait dans une sorte de rêverie, d'engourdisse- 
ment, de sommeil, qui survient spontanément, et qu'il est 
logique par conséquent de provoquer , pour le rendre plus 
complet et faciliter ainsi le travail cérébral. 

Mais, suivant le degré de l'anesthésie cérébrale, on observe 
dans cet état au moins deux manières de réagir du sujet : 
tantôt il revit véritablement toute sa vie passée, au point de 
croire y être encore et de continuer à agir en conséquence, si 
on arrête le travail cérébral à un moment donné; tantôt il 
assiste au déroulement de son existence, comme s'il la voyait 
dans un rêve ou sur un cinématographe ; c'est une sorte de 
souvenir hallucinatoire qu'il en a. Mais, dès qu'on l'arrête, il 
se retrouve dans l'époque présente, avec l'impression plus ou 
moins vive seulement de ce qu'il vient de repasser. 

Mécanisme de la Mémoire. — Il résulte de tous ces faits que 
la mémoire tient à une activité spéciale des lobes frontaux, 
et qu'il suffit de reproduire un des degrés de cette activité 
pour voir surgir les représentations des impressions corres-^ 



THEORIE DE LA MEMOIRE. — MEG.VNISME 195 

pondant à chaque degré particulier. Nous sommes amené à 
conclure d'autre part que les états successifs de la person- 
nalité, résultant eux-mêmes de l'ensemble des impressions 
d'ordres divers agissant simultanément sur l'organisme, 
produisent une augmentation permanente de cette activité, 
puisque, lorsqu'elle diminue, le sujet se trouve ramené à 
un état de personnalité antérieure, par le fait de révocation 
et de la reproduction des impressions constitutives de cet 
état antérieur. Qu'est-ce donc que cette augmentation, cette 
accumulation d'activités successives sinon une augmentation 
de potentiel analogue à ce qui se produit dans un accumu- 
lateur électrique ? 

Nous voici donc revenu à notre précédente comparaison. 
Mais il est un facteur que j'ai laissé de côté à dessein, pour ne 
pas compliquer les choses, c'est la résistance de Taccumula- 
teur psychique, si je puis ainsi dire. C'est un fait d'observa- 
tion que certains individus sont capables de percevoir les 
impressions avec une facilité beaucoup plus grande que 
d'autres ; c'est également un fait d'observation que la conser- 
vation des impressions n'est pas en rapport avec cette facilité, 
mais plutôt dans un rapport inverse. Peu importe la rapidité 
avec laquelle s'est faite la pénétration de l'impression pour 
qu'elle soit conservée et puisse être évoquée ; le point capital 
est que la pénétration soit bonne. Elle est donc plus ou 
moins difficile chez les divers individus ; il y a donc une 
résistance qui s'oppose à elle sur un point quelconque du 
parcours du courant nerveux. En quel point se présente-t-elle ? 

Si nous passons en revue les différents segments du sys- 
tème nerveux nous voyons que plus nous nous élevons vers la 
partie terminale de l'acte nerveux, plus la résistance aug- 
mente, plus le courant nerveux a de peine à produire un acte. 
Sous l'influence d'une excitation portée sur l'extrémité d'un 






k 



196 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

nerf spinal, le courant nerveux gagne rapidement la moelle, 
où il rencontre un groupe de cellules ganglionnaires asso- 
ciées à d'autres, soit au même niveau, soit à un niveau supé- 
rieur. Il peut passer très rapidement dans les cellules asso- 
ciées du même niveau et détermine ainsi des mouvements dits 
réflexes, sans passer par le cerveau. A mesure qu'on s'élève, 
ces réflexes deviennent de plus en plus compliqués et par 
conséquent plus lents à se produire. Dans le cerveau on peut 
observer des phénomènes analogues à ceux de la moelle. Les 
impressions sensorielles atteignant les nerfs crâniens, par 
exemple, à leur périphérie, y déterminent un courant ner- 
veux qui se propage très rapidement jusqu'aux centres sen- 
soriels. Comme les groupes cellulaires de la moelle, ces centres 
sont associés entre eux mais d'une façon beaucoup plus com- 
plexe, et ce ne sont plus seulement de simples fibres d'asso- 
ciation qui les réunissent, mais des systèmes de fibres et de 
cellules. Les centres qui reçoivent les premiers le courant 
nerveux sont les centres de projection; les espaces qui les 
réunissent sont les centres d'association. J'appelle aussi les 
premiers centres : récepteurs. Ils forment avec les seconds un 
système qu'on peut désigner sous le nom de centres de repro- 
duction ou de représentation. De même que dans la moelle 
le courant nerveux pouvait passer directement du groupe cel- 
lulaire qu'il traversait dans la corne postérieure au groupe de 
la corne antérieure de même niveau, soit du même côté, soit 
du côté opposé, ou même ensuite d'un niveau différent sans 
remonter jusqu'au cerveau, le courant nerveux qui arrive aux 
centres récepteurs de projection peut passer directement aussi 
dans les autres centres associés, sans atteindre le cerveau 
antérieur chargé de la perception. On a alors des réflexes psy- 
chiques, c'est-à-dire des actes psychiques inconscients ou 
subconscients. Quelle que soit la complexité de ces réflexes 



THÉORIE DE LA MÉMOIRE. — MÉCANISME 197 

psychiques comparée à celle des réflexes médullaires, leur 
rapidité est extrêmement plus grande que celle d'un acte 
conscient qui demande au moins un dixième de seconde pour 
se produire. C'est donc le passage de Tinconscient au conscient 
qui demande plus de temps, c'est-à-dire la propagation du 
courant nerveux des centres récepteurs aux cenl^res percep- 
teurs. Comme le courant nerveux est toujours le môme, si on 
le voit se propager à travers les centres d'association avec une 
aussi grande vitesse que celle qu'il avait pour atteindre les 
centres de projection, et au contraire mettra beaucoup plus 
de temps pour pénétrer dans les centres de perception, il 
faut en conclure que c'est dans ces centres qu'il rencontre de 
la résistance. Nous pouvons donc poursuivre notre compa- 
raison avec l'accumulateur électrique, qui, lui aussi, offre 
au môme courant électrique que lui envoie la dynamo — 
représentée par le centre de projection — une résistance plus 
ou moins grande suivant sa constitution, sa nature, et pré- 
sente aussi une plus ou moins grande capacité et un pouvoir 
de conservation ou une déperdition plus ou moins grandes. 

Cette résistance du cerveau est-elle une vue de l'esprit ou 
une réalité, et dans ce cas peut-on la mesurer? Je crois pou- 
voir répondre que c'est un fait démontrable. Il existe cer- 
tains états pathologiques dans lesquels on voit se produire 
une grande difficulté dans l'association des idées, et surtout 
dans la pénétration des impressions, qui ne sont pas faussées 
mais très lentes à être perçues. L'évocation est aussi lenle à 
se produire que la perception, et toutes les fonctions psy- 
chiques semblent diminuées et môme quelquefois arrêtées. 
Ce sont les états de dépression, de mélancolie sous ses 
diverses formes, certains états neurasthéniques, hystériques 
ou hypochondriaques. Or, dans tous ces cas, on observe un 



198 LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

phénomène commun ; la résistance électrique du cerveau est 
augmentée. Le D** Séglas a depuis longtemps remarque le fait 
en même temps que moi. D'autres observateurs Tout égale- 
ment signalé depuis; Vigouroux Tavait indiqué antérieure- 
ment chez les hystériques, que nous voyons précisément pré- 
senter presque toujours des altérations de la mémoire par 
diminution ou arrêt de l'activité des lobes frontaux. J'ai 
mesuré un grand nombre de fois la résistance électrique du 
cerveau chez les malades des catégories que je viens d'indi- 
quer, et j'ai toujours vu qu'elle marchait parallèlement à 
l'activité cérébrale, augmentant quand celle-ci diminuait, 
revenant vers la normale quand elle reprenait. Il semble 
donc que le cerveau soit moins perméable au passage du 
courant électrique quand il l'est moins aussi au courant 
nerveux. Des expériences , trop peu nombreuses encore 
cependant pour que je puisse affirmer la réalité du fait, ten- 
dent à montrer que c'est au niveau des lobes frontaux que 
se fait cette augmentation de résistance. J'ai, en effet, fré- 
quemment observé que c'était surtout, ou même quelquefois 
exclusivement, dans l'application transversale, bitemporale, 
du courant qu'elle se montrait, alors que le passage du 
courant dans le sens antéro-postérieur, du front à l'occiput, 
se faisait normalement. Le trajet entre les deux tempes étant 
beaucoup plus court qu'entre ces deux derniers points, la 
peau des parties sur lesquelles sont appliqués les tampons 
galvaniques étant aussi beaucoup plus perméable que celle 
du front à sa partie moyenne et surtout que celle de l'occi- 
put, même à égalité d'ohms, la résistance des lobes frontaux 
était plus grande. 

Nous avons ainsi deux moyens de contrôle du fonctionne- 
ment de ces lobes cérébraux : la sensibilité frontale et la 
résistance électrique bitemporale. Nous nous trouvons doûC 



THÉOmE DE LA MÉMOIRE. — MÉCANISME 199 1 

bien en face d'un phénomène d'ordre physiologique, et à 
aucun moment nous ne pouvons saisir le passage du phy- 
siologique au psychologique pur. Et si nous ne pouvons pas 
le saisir, cela tient simplement à ce qu'il n'y en a pas, et 
que tout est physiologique dans la formation et l'évolution 
de la mémoire, comme d'ailleurs de tous les phénomènes 
dits psychiques. 

Mais, dira-t-on, faut-il donc admettre que le cerveau pré- 
sente dans son écorce des cellules ayant une façon tout à fait 
différente de se comporter? Les unes, celles des centres 
récepteurs, de projection et d'association suhissent, sous 
l'influence du courant nerveux propagé jusqu'à elles par les 
fibres nerveuses dont le bout périphérique a subi une exci- 
tation externe, une modification moléculaire qui n'est que 
passagère, et qui s'accompagne d'un état dynamique qui, lui 
aussi, n'est que passager. Dès que l'excitation a cessé, le 
courant nerveux cesse de se produire, et les centres récep- 
teurs de projection et d'association reprennent leur élat 
moléculaire primitif, jusqu'à ce qu'une nouvelle excitation 
vienne les faire vibrer de nouveau. 

Les autres, celles des centres percepteurs, reçoivent le cou- 
rant nerveux qui a traversé les centres récepteurs, le trans- 
forment, l'emmagasinent en quelque sorte, et présentent un 
état dynamique dont le potentiel s'accroît à chaque envoi 
nouveau de courant nerveux. 

Est-il donc inadmissible que le cerveau ne soit pas iden- 
tique dans toute son étendue au point de vue fonctionnel ? 
Est-ce un organe dont toutes les parties sont comparables 
entre elles comme le foie, la rate, ou le rein ? N'y voyons- 
nous pas au contraire des différences considérables dans la 
structure de son écorce, dans les éléments cellulaires qui la 



200 LE PUOHLÈMË DE LA MÉMOIRE 

constituent? Ces différences au point de vue anatomique 
.n'existent-elles pas au point de vue physiologique ? N y a-t-on 
pas distingué des centres de fonctions très diverses, et les 
centres d'association sont-ils comparables aux centres de 
projection? Le cerveau, bien loin de présenter une fonction 
univoque, ne nous apparait-il pas comme une agglomération 
de petits organes réunis entre eux et ayant chacun un rôle 
différent et spécial ? On objectera, je le sais, que ce rôle 
résulte des organes avec lesquels ces différents centres se 
trouvent reliés par leurs fibres de projection, mais qu'au 
point de vue de la nature du phénomène nerveux qui s'y 
passe, il n'y a entre eux aucune différence, et que toutes les 
cellules de Técorce sont, comme on Ta dit, des cellules psy- 
chiques, qui réagissent de la môme façon sous l'influence du 
courant nerveux. Je répondrai à cela, qu'entre les cellules de 
la moelle et les cellules de l'écoroe cérébrale il n'y a pas moins 
de différence qu'entre les cellules des centres sensoriels ou 
moteurs et celles des lobes pré-frontaux ou des centres d'as- 
sociation. Il n'y aurait pas plus de raison pour accorder une 
fonction psychique aux cellules des centres de projection ou 
d'association qu'à celles des différents étages de la moelle. 
Dans les deux cas le courant nerveux est le même, et, à part 
la complexité plus grande des centres corticaux que des 
groupes cellulaires des cornes de la moelle, il n'y a aucune 
différence sous le rapport de leur mode de réagir. Dans le 
cerveau lui-même les centres moteurs et les centres sensoriels 
sont-ils comparables, les uns émettant un courant nerveux 
centrifuge, les autres recevant un courant nerveux centri- 
pète ? Je ne vois donc aucune raison anatomique ou physio- 
logique pour refuser d'admettre une distinction de fonctions 
aux différentes régions du cerveau. Au lieu d'attribuer aux 
cellules cérébrales dans toute l'étendue de l'écorce un rôle 



THÉORIE DE LA MÉMOIRE. — MÉCANISME 201 

psychique qui les différencie des cellules médullaires, bul- 
baires et autres de Taxe nerveux, je n'attribue ce rôle qu'aux 
cellules de Técorce du cerveau antérieur, des circonvolutions 
frontales antérieures. 

Là nous n'avons pas de localisations fonctionnelles comme 
dans le reste del'écorce; nous y voyons aboutir des fibres 
d'association de tous les points des hémisphères ; nous 
voyons l'activité disparaître et reparaître en entraînant avec 
elle des modifications générales de la mémoire et de la per- 
sonnalité dont elle est un des éléments fondamentaux; nous 
y constatons la conservation delà force nerveuse développée 
dans les centres récepteurs sous l'influence des excitations 
produites sur les nerfs ; nous remarquons que là se fait une 
transformation de cette force nerveuse, et c'est à cette force 
transformée que nous donnons le nom de force psychique ; 
force psychique qui s'accroît sans cesse, qui s'accumule, mais 
est sujette à toutes les causes de déperdition qu'on observe 
dans les appareils physiques chargés d'accumuler des forces; 
nous remarquons encore que c'est là que le cerveau offre le 
plus de résistance à la pénétration du courant nerveux, résis- 
tance variable sous l'influence de conditions physiques et 
physiologiques individuelles, — circulation, nutrition géné- 
rales, états pathologiques, constitution congénitale ou 
acquise, exercice ou inertie, veille ou sommeil, etc. 

En reprenant la comparaison que je faisais au début entre 
le phénomène de la mémoire et celui de l'aimantation, on 
pourrait dire que les lobes préfrontaux sont comme un 
morceau d'acier qui recevrait d'une façon intermittente un 
courant électrique à travers un morceau de fer doux repré- 
senté par les centres récepteurs. A chaque passage du courant 
électrique le fer doux est électrisé et aimante le morceau 
d'acier, mais revient aussitôt après à son état primitif. L'accu- 



202 LE PROBLEME DE LA MÉMOIRE 

mulateur électrique représente mieux les choses, comme je 
me suis efforcé de le montrer. La mémoire n'est donc pas 
seulement un phénomène physiologique ; elle peut se rame- 
ner aux lois physiques. Et, par là même, nous pouvons entre- 
voir la possibité d'une psychologie nouvelle, lorsque nous 
nous serons dégagés encore plus de toutes les influences 
métaphysiques inconscientes qui tendent à nous faire consi- 
dérer séparément, quand il s'agit du mécanisme cérébral, la 
matière de la force, le physiologique, le physique pour mieux 
dire, du psychique. Et c'est pour cela que l'étude de- la 
mémoire est la clé de voûte de la psychologie, comme la 
mémoire est la clé de voûte de l'intelligence. 

Le mécanisme de la mémoire nous apparaît donc en fin de 
compte de la manière suivante. Une excitation périphérique 
ébranle l'extrémité d'un nerf. La vibration ainsi produite 
engendre une certaine force qui se propage le long du nerf; 
c'est la force nerveuse, le courant nerveux, lequel, est mesu- 
rable et comparable à une vibration physique quelconque. 
Ce courant nerveux aboutit, en suivant les fibres nerveuses 
qui relient les organes périphériques aux centres nerveux, 
à des agglomérations de cellules de l'écorce cérébrale, après 
avoir traversé un plus ou moins grand nombre de postes 
intermédiaires dans la moelle, le bulbe, etc., au niveau des- 
quels il pouvait descendre à la périphérie et y déterminer 
des réactions spéciales, connues sous le nom de mouvements 
réflexes, et indépendantes par conséquent de l'action du cer- 
veau. Le courant nerveux, quand il parvient jusqu'à l'écorce 
cérébrale, rencontre là des groupes cellulaires. Il y détermine 
une modification moléculaire, et par conséquent un état dyna- 
mique spécial, dont le potentiel est dans un rapport exacte- 
ment correspondant au courant nerveux qui l'a produit, de 
môme que celui-ci est exactement correspondant à l'excitation 



THEORIE HE LA MEMOIRE. — MECANISME 203 

initiale, quoique la nature de cette excitation soit tout à fait 
différente de celle du courant nerveux. De sorte qu'en fin de 
compte l'état moléculaire et dynamique des centres récep- 
teurs de récorce cérébrale est dans un rapport constant avec 
Texcitation provocatrice. Si donc, par une cause quelconque, 
cet état moléculaire et dynamique se reproduisait, un obser- 
vateur qui l'aurait vu correspondre une première fois à une 
excitation donnée serait en droit de croire que c'est cette exci- 
tation qui agit de nouveau. L'observateur, dans le cas présent, 
de ce qui se passe dans les centres récepteurs, c'est le moi qui 
siège dans les centres percepteurs des lobes frontaux. Le 
potentiel déterminé dans le centre récepteur par le courant 
nerveux qui s'y répand grâce aux nombreuses ramifications 
de ses éléments cellulaires paraît indépendant du nombre de 
ces éléments. C'est ce qui semble démontré par ce fait que 
dans les lésions destructives des centres sensitivo-moteurs on 
n'observe que très rarement de Tanestliésie parallèlement' à 
la paralysie motrice comme on devait s'y attendre. C'est que 
dans ces cas la lésion n'atteint pas tout le centre moteur, les 
fibres centrifuges dégénèrent, mais non les fibres sensitives, 
et grâce aux associations des cellules survivantes il peut se 
produire dans celles-ci, sous l'influence d'une excitation 
périphérique, un état dynamique d'un potentiel aussi élevé 
que si toutes les cellules étaient intactes. Quand, au contraire, 
l'arrêt fonctionnel porte sur toute l'étendue du centre 
moteur, comme dans l'hystérie, la paralysie s'accompagne 
toujours d'une anesthésie, qui la précède même ordinaire- 
ment. Mais l'inverse ne se produit pas, car l'anesthésie, 
comme nous lavons vu, correspond à une diminution de 
l'activité fonctionnelle de l'écorce ; la paralysie correspond 
à un arrêt complet. Mais à partir du moment où l'anesthésie 
est assez forte pour que la conscience des sensations muscu- 



204 LE PROBLÈME DE LA MËMOIUE 

laires soit disparue, il n'y a plus de différence apparente 
entre celle qui correspond à une dimiuution marquée du 
centre et celle qui correspond à son arrêt complet. Ce n*est 
que par les réactions motrices et certains autres signes, sur 
lesquels il n'y a pas lieu d'insister ici, que Ton peut juger de 
son degré réel. 

Cette notion du potentiel développé dans les centres récep- 
teurs par le courant nerveux centripète a une grande impor- 
tance par conséquent pour la compréhension du mécanisme 
de la mémoire et de la fonction psychique du cerveau en 
général. Mais le courant nerveux ne s'arrête pas là. Dans tous 
les autres centres récepteurs il se produit simultanément des 
états dynamiques d'un potentiel plus ou moins élevé, suivant 
les excitations qui ont déterminé des courants nerveux, et 
à tout instant le cerveau récepteur, — celui que j'ai appelé 
autrefois, dans mes recherches sur l'hystérie, le cerveau orga- 
nique, parce qu'il est en rapport avec les fonctions organi- 
ques, — présente une quantité innombrable d'états dynami- 
ques différents d'intensité, mais de même nature, et dont les 
différents potentiels forment une somme. La force nerveuse 
douée de ce potentiel total agit à son tour sur les centres 
percepteurs, sur le cerveau psychique, ainsi que je l'avais 
nommé par opposition avec le cerveau organique. Cette force 
rencontre là une résistance plus ou moins grande et s'accu- 
mule par conséquent en plus ou moins grande quantité. Elle 
reste à partir de ce moment à l'état latent, et cesse d'être 
une force vive. Elle subit dans cette transformation une déper- 
dition plus ou moins forte, et son potentiel, déjà réduit, 
diminuera encore spontanément ou sous diverses influences, 
en particulier par le fait de l'usure naturelle de l'accumu- 
lateur cérébral. Mais cette déperdition de l'énergie nerveuse 



THÉORIE DE LA MÉMOIRE. — MÉCANISME 205 

au moment de sa pénétration dans le cerveau psychique 
d'une part, et après son accumulation, par suite des lois natu- 
relles de révolution des éléments nerveux d'autre pari, 
portant sur le potentiel total formé par les différents poten- 
tiels produits au niveau du cerveau organique à chaque 
moment, le rapport reste toujours le même entre l'excitation, 
la perception, l'évocation et la reproduction. 

De même que la reproduction, dans le cerveau récepteur, 
de l'état dynamique et moléculaire correspondant à une exci- 
tation donnée, amène la représentation de cette excitation, de 
même le potentiel du cerveau psychique, ramené à ce qu'il 
était devenu sous l'influence de la force inhérente à cet état 
dynamique et moléculaire, évoque le même état moléculaire 
dans le cerveau récepteur et par conséquent la représentation 
de l'excitation correspondante. Nos observations sur les 
hystériques mettent en pleine lumière le mécanisme de l'évo- 
cation des souvenirs sous l'influence des variations du poten- 
tiel du cerveau psychique. Sa diminution par le fait de la 
vieillesse, qui use l'appareil accumulateur d'énergie psy- 
chique, comme tous les autres organes de l'économie, per- 
met la même constatation. 

De même que certaines causes peuvent abaisser le poten- 
tiel des centres psychiques, certaines autres peuvent l'aug- 
menter. Le fait qu'il peut se produire de Thypermuésie prouve 
que ce ne sont pag seulement les excitations sensorielles ou 
psychiques qui peuvent augmenter ce potentiel, mais aussi 
d'autres excitants physiologiques agissant sur la cellule cor- 
ticale. C'est ainsi que l'alcool, la morphine, etc., sont capa- 
bles d'augmenter la fonction psychique momentanément, en 
congestionnant, en infectant les cellules cérébrales. L'anémie, 
l'épuisement général de la nutrition, etc., agissent en sens 
inverse. Ces faits viennent encore démontrer que la fonction 



200 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

mnésiqué et la fonction psychique en général est directement 
liée à des conditions physiologiques et matérielles. Il faudrait 
se demander sans doute aussi comment les cellules, soumises 
du fait de la nutrition à un mouvement perpétuel d'assimi- 
lation, peuvent enmaganiser une force quelconque. Mais nous 
touchons ici à un problème de chimie biologique qui sorti- 
rait du cadre que nous nous sommes imposé. 

Il reste cependant un point à éclaircir. Dans le phénomène 
de l'évocation, comment pouvons-nous disposer d'un poten- 
tiel inférieur à celui que présente actuellement le cerveau 
psychique? Si la comparaison que j'ai faite avec l'accumula- 
teur électrique était absolument exacte cela ne pourrait pas 
se produire. Ce ne serait jamais que la force maxima actuelle 
dont je pourrais disposer. Pour arriver à un degré de poten- 
tiel présenté autrefois, je serais obligé de dépenser l'excédent 
de force accumulé depuis, et une fois dépensée elle serait défi- 
nitivement perdue. Je pourrais combler la perte par l'apport 
d'une nouvelle quantité de force, mais cette nouvelle quantité, 
quoique égale et de même nature que la première, ne serait 
pas la même. Or je peux indéfiniment me servir dans un ordre 
quelconque des potentiels successifs qui ont formé le poten- 
tiel total actuel de mon cerveau psychique. 

Les phénomènes connus en électricité sous le nom de 
résonance permettent de faire comprendre comment cela est 
possible. On sait quel est le principe du résonateur électrique : 
Un excitateur électrique développe dans le champ qui l'en- 
toure une perturbation et fait vibrer un second excitateur 
semblable placé dans le champ, si les deux périodes de vibra- 
tions sont les mômes. Le résonateur n'est autre chose que ce 
second excitateur. Mais tandis que le premier est chargé par 
une bobine d'induction, cette bobine est supprimée dans le 



THEORIE DE LA MEMOIRE. — MECANISME 207 

résonateur. Le mécanisme du résonateur électrique est tout à 
fait analogue à celui du résonateur acoustique. On sait que si 
un diapason vibre, ses vibrations se transmettent à Tair envi- 
ronnant, et que s'il se trouve dans le voisinage un diapason 
d'accord avec le premier, il entre aussitôt en vibration. Il y a 
cependant une différence entre le résonateur acoustique et le 
résonateur électrique. La réponse du résonateur acoustique 
est beaucoup plus précise que celle du résonateur électrique. 
Si la période de vibration des excitations acoustiques et du 
résonateur n'est pas absolument la même, la réponse du 
résonateur est nulle. Au contraire, le résonateur électrique, 
tout en répondant surtout très bien aux excitations complè- 
tement d*accord avec lui, répond aussi, mais moins, à celles 
dont la période est un peu différente, et encore, mais mal, 
à celles qui en diffèrent notablement. 

N*observons-nous pas des phénomènes analogues avec la 
mémoire? Ne voyons-nous pas des souvenirs n'ayant que 
certains points de communs, s'évoquer les uns les autres, 
sous l'influence de l'excitation de ce caractère commun? 
Assimilons les centres récepteurs à des excitateurs et les 
centres psychiques à un résonateur. Toute sensation déter- 
mine une excitation caractéristique et des ondes de vibration 
de périodes égales pour des sensations identiques , de pé- 
riodes d'autant plus voisines que les sensations sont analo- 
gues et renfermant des éléments communs en plus ou moins 
grand nombre. Les ondes se propagent aux centres psychiques 
et s'y accumulent en augmentant par conséquent leur potentiel, 
si nous comparons ces centres à un accumulateur. Or nous 
savons que les phénomènes de résonance électrique sont, 
dans une certaine mesure , directement proportionnels au 
potentiel : plus un potentiel électrique est élevé, plus les 
phénomènes de résonance ont de sensibilité. N'avons-nous 






-- -- 






208 LE PROBLEME DE LA MEMOIRE 

pas VU que plus la mémoire est exercée, plus aussi elle est 
facile sous le rapport de révocation, c'est-à-dire que la réso- 
nance se fait plus facilement aux excitations ; et comme, 
d'autre part, nous savons que la résonance électrique est 
moins précise que la résonance acoustique, nous pouvons 
admettre que s'il en est de même, ce qui n'a rien d'invraisem- 
blable, pour la résonance nerveuse, une excitation ne fait pas 
seulement vibrer le résonateur psychique dans le point 
précis correspondant à l'excitation, mais sur une certaine 
étendue qui correspond à des excitations d'ordre analogue, 
plus ou moins voisines, plus ou moins semblables, mais diflé 
rentes, d'où l'évocation de souvenirs différents sous l'influence 
d'une impression commune à plusieurs. Ceci nous permet de 
comprendre comment se fait la localisation des souvenirs 
voisins reparaissant en même temps, parce qu'ils corres- 
pondent à des vibrations nerveuses de périodes voisines. Mais 
au fur et à mesure que la vibration, produite par l'excitation 
qui doit évoquer un souvenir précis, se prolonge, le résona- 
teur psychique réagit d'une façon plus précise et bientôt la 
vibration de même période que celle du courant produit par 
l'excitant actuel , finit par être la seule. C'est à ce moment 
que le souvenir semble surgir. 

Cette hypothèse de la résonance psychique nous permet 
encore de comprendre un autre caractère de la mémoire : 
c'est la simultanéité d'évocation de souvenirs différents. Et 
peut-être trouvons-nous là l'explication des souvenirs pano- 
ramiques qu'on observe dans certaines conditions, comme la 
mort imminente par exemple ', et comme je l'ai signalé dans le 
réveil des hystériques. Chez ces dernières, en effet, il arrive 

(1) Egger. Le moi des moumnls, Rev. Philos.. 1896, t. I, p. 26. Keller, 
Moulin, Sollier. Observalions sur L'état mental des mourants. Rev. Philos., 
189G, t. I, p. 303. 



' 1 ' f • 
> 



THEORIE DE LA MEMOIRE. — MÉCANISME 209 

fréquemment, pour ne pas dire toujours, que, après avoir 
repassé par tous leurs états de personnalité antérieurs, avoir 
recouvré le souvenir complet de leur vie passée, elles revoient 
tout à coup, dans une vue d'ensemble, dans un véritable 
panorama, toute leur existence antérieure, absolument 
comme on a signalé souvent le fait chez les gens qui se noient. 
Si, chez les hystériques, cette évocation panoramique corres- 
pond au moment où elles recouvrent leur potentiel psychique 
le plus élevé, il n'est pas illogique d'admettre que, sous l'in- 
fluence de rémotion violente ressentie au moment d'un acci- 
dent capable d'entraîner rapidement la morl, l'excitation 
nerveuse soit telle que le résonateur psychique vibre dans 
son entier, amenant ainsi l'évocation de toutes les impres- 
sions qui ont donné naissance aux excitations qui Font fait 
résonner une première fois. 

■ 

Mais si l'augmentation de potentiel augmente la résonance 
psychique comme la résonance électrique, ne peut-on voir 
là aussi une explication de la régression de la mémoire chez 
les vieillards, ou pour mieux dire de Vinvolution de leur 
mémoire. 

Supposons, en effet, comme nous l'avons fait, que chaque 
excitation augmente la capacité du cerveau psychique, et en 
même temps son potentiel. Sous l'influence de la vieillesse le 
cerveau psychique ne fonctionne plus aussi bien. Il n'accu- 
mule plus avec la môme facilité et il laisse écouler sa charge. 

Le défaut d'accumulation se traduit par l'impossibilité d'ac- 
quérir de nouvelles notions, par la difficulté ou l'impossi- 
bilité de la conservation des impressions nouvelles, d'où 
absence de mémoire des faits récents. En même temps la réso- 
nance se fait moins facilement, d'où difflculté d'évocation des 
souvenirs. Enfin, par suite de la perte de charge, si je puis 

SoLLiER. — Prob. de la mém, 14 



2:10 



LE PROBLE&IE DE LA MEMOIRE 



dire, par suite de la diminution de capacité et de potentiel, 
le champ de la mémoire diminue, et il ne peut diminuer, 
exactement comme dans une capacité électrique quelconque, 
qu'aux dépens des dernières charges reçues. Or ces dernières 
charges proviennent d'excitations, résultant elles-mêmes 
d'impressions récentes, et plus par conséquent la capacité va 
diminuer, plus l'étendue de la mémoire, du champ des sou- 
venirs, va diminuer aussi. Représentons les choses comme 
elles le sont réellement en électricité. 

Soit A (fig. 6) une source d'énergie électrique, C une capa- 
cité quelconque, une tige métallique de large diamètre par 

exemple. En prenant sur cette 
tige des longueurs variables 
on a des débits de potentiels 
variables. Le débit que j'aurai 
en laissant écouler la charge 
par le point extrême D sera 
supérieur à celui du point E, 
comme le galvanomètre G l'in- 
diquera. Supposons mainte- 
nant que G représente le cer- 
veau psychique, dont la ca- 
pacité a été sans cesse s'accroissant depuis la naissance B 
jusqu'au moment actuel D, correspondant, par exemple, à 
75 ans. A 70 ans la capacité de G n'était égale qu'à la charge 
dont l'écoulement se ferait actuellement, je suppose, par le 
point E. Si cette capacité diminue, si le potentiel tombe à 
celui qui correspond au point E, toutes les impressions cor- 
respondant à Taugmentation de potentiel produite entre E et 
D seront impossible à reproduire, puisque le potentiel néces- 
saire pour les évoquer a disparu. 
Toutes les impressions antérieures sont au contraire encore 




Fig. 6. 



THEORIE DE LA MEMOIRE. — MÉCANISME 211 

possibles, théoriquement du moins. En réalité cela n'est pas, 
en raison de la diminution de la résonance. Le potentiel des 
centres psychiques subissant une déperdition avec le temps, 
la résonance en subit elle-même le contre-coup, et devient 
moins sensible. D'où la difficulté de plus en plus grande de 
rappeler des souvenirs éloignés. 

Imaginons que cette capacité G soit divisée en 75 tranches, 
et que chacune corresponde aux charges produites par les 
excitations survenues au cours d'une année. Le potentiel 
s'élevant progressivement, ces augmentations successives 
nous représentent des impressions de plus en plus nom- 
breuses. Nous pourrons nous figurer ainsi ce qu'on a appelé 
la stratification des souvenirs. Nous pouvons facilement expli- 
quer avec cela les diverses formes d'amnésies, rétrograde, 
antérograde, et rétro-antérograde. Qu'à partir d'un certain 
point, E par exemple, l'accumulateur psychique cesse de 
fonctionner, le sujet disposera de toute la quantité accumulée 
de B à E. Mais il cessera d'enmagasiner Ténergie développée 
par les excitations qui se produisent pendant la période E. D. 
Pendant ce temps les souvenirs de BE seront possibles à 
évoquer; mais il y aura de l'amnésie antérograde pour la 
période ED. Que par suite d'un choc survenu en E le poten- 
tiel disponible tombe à celui qui existait en F, les souvenirs 
de BF seront perdus, et les impressions de ED ne s'enmaga- 
fiinant plus, il y aura pendant la période ED amnésie rétro- 
antérograde. 

Supposons maintenant une impression survenue au moment 
où la capacité psychique correspondait au point H, à 25 ans 
par exemple, et se reproduisant à 50 ans, alors que la capa- 
cité a atteint le point F. La différence du potentiel à ces deux 
ai veaux étant très grande, comment peut-on s'expliquer que 
l'impression actuelle F évoque le souvenir de H ? 



212 LE PROBLÈME DE LA MÉMOinE 

Il convient de faire remarquer tout d'abord quQ l'excitation 
produite par Timpression F doit être, sinon égale, au moins 
très rapprochée, comme période de vibration de celle de 
l'impression ancienne H, et qu'elle serait identique si ces 
deux impressions Tétaient elles-mêmes, ce qui n'est guère 
probable. Le potentiel de la force produite par celte excita- 
tion doit donc être dans les deux cas à peu près le même. 
C'est alors qu'on peut faire intervenir les phénomènes de 
résonance. 

Au moment où l'excitation F se produit dans les centres 
récepteurs, le courant nerveux se propage aux centres psy- 
chiques avec une force douée d'un certain potentiel, qui s'y 
condense, s'y accumule. Mais, en même temps, les vibrations 
nerveuses produites par l'excitation F provoquent par réso- 
nance sur les centres psychiques des vibrations de même 
période. Or ces vibrations de même période correspondent à une 
excitation analogue H, ayant produit autrefois une force douée 
d'un même potentiel que l'excitation actuelle F. Ces vibra- 
tions, comme nous l'avons vu pour les résonateurs électriques, 
peuvent se produire même sous linfluence de vibrations pri- 
maires d'une période un peu différente. Et en effet il y a bien 
des chances pour que les éléments composants de l'impres- 
sion H ne soient pas identiquement les mêmes, ni comme 
nombre, ni comme qualités, de ceux de F. Mais ils s'en rap- 
prochent cependant sufïisamment, ils ont assez de points 
communs pour que l'impression actuelle F évoque le sou- 
venir de H. Les choses se passent en somme comme elles se 
passaient avec un résonateur électrique. 

Il y a cependant une différence. C'est que ce n'est pas, ainsi 
que je me suis appliqué à le démontrer, au niveau des centres 
psychiques que se fait la reproduction du souvenir, mais 
seulement son évocation, c'est-à-dire que c'est de là que part 



THEORIE DE LA MEMOIRE. — MECANISME 213 

l'énergie qui met de nouveau en jeu les centres récepteurs, 
lesquels sont seuls capables de reproduire Timpression. 

Deux caractères des phénomènes de mémoire contribuent ' 
encore à renforcer Tanalogie que je poursuis avec les phéno- 
mènes de résonance électrique. C'est, d'une part, la moindre 
intensité des souvenirs comparativement avec les sensations, 
et d'autre part le caractère explosif des phénomènes psy- 
chiques. De même que l'étincelle produite par résonance est 
considérablement plus petite que l'étincelle de l'excitateur, 
de même le souvenir évoqué est singulièrement plus faible 
que la sensation excitatrice. 

Quant au caractère explosif des phénomènes intellectuels 
en général, Gh. Richet l'a signalé avec beaucoup de jus- 
tesse *. « Au fond, dit-il, toute action cellulaire peut être 
comparée à un phénomène explosif ; car la réaction de la 
cellule dépasse de beaucoup la force excitatrice. Chaque cel- 
lule contient une grande provision d'énergie qui se libère 
subitement, au moment de l'excitation... L'excitation met en 
jeu les forces chimiques latentes, provision d'énergie accu- 
mulée dans la cellule, tout à fait comme les corps explosifs 
ont en eux une source d'énergie latente énorme qui n'attend 
que l'occasion, c'est-à-dire l'excitation, pour se dégager. » Pour 
la mémoire il est facile de constater ces phénomènes explo- 
sifs. Lorsqu'on cherche un souvenir qui échappe, il est on 
ne peut plus fréquent de le voir reparaître tout à coup au 
moment quelquefois où on s'y attend le moins. Il semble 
qu'un travail se fasse sourdement en notre cerveau, et que 
brusquement une force se dégage qui met en liberté notre 
souvenir. Ne se passe-t-il pas quelque chose d'absolument 
analogue dans le cas de la résonance électrique ? La bobine 

' Cerveau. Dictionnaire de Physiologie, t. III, p. 52. 



21 i LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE 

d'induction charge Texcitateur d'une façon latente, puis tout 
à coup rétincelle se produit. C'est comme l'impression sen- 
sorielle qui devient consciente. Si dans le voisinage de l'exci- 
tateur se trouve un résonateur il pourra se produire un 
nombre d'étincelles plus ou moins grand sans qu'il entre en 
vibration, si la période des vibrations de l'excitateur est trop 
petite ou trop grande par rapport à celle du résonateur. Que 
cette période se rapproche de celle du résonateur et celui-ci 
va commencer à entrer en vibration, d'une façon très faible, 
à peine distincte encore, absolument comme nos souvenirs se 
montrent d'abord d'une manière confuse, vague, peu cons- 
ciente. Puis les périodes devenant de plus en plus sem- 
blables, la résonance se fait, et alors avec une assez grande 
netteté et une assez grande rapidité pour que brusquement 
l'étincelle éclate brillante dans le résonateur comme dans 
l'excitateur, de même que tout à coup notre souvenir vague 
et confus surgit avec précision dans noire esprit. 

Les choses se passent donc à peu près comme lorsqu'on 
produit des courants électriques de haute fréquence avec 
un appareil analogue à celui de Tesla (fig. 7). Une source 
d'énergie S envoie son courant dans le primaire d'un trans- 
formateur; T le secondaire de ce transformateur charge un 
condensateur C, qui se décharge en haute fréquence à tra- 
vers le primaire d'un second transformateur T'et un déchar- 
geur à boules D; au secondaire de ce second transforma- 
teur on peut recueillir des courants de haute fréquence et 
à très haut potentiel. S représenterait l'excitation produite 
par une action quelconque sur le système nerveux périphé- 
rique ; T les centres récepteurs où se fait la transformation 
de cette forme particulière d'énergie en énergie nerveuse, 
transformation qui s'accompagne d'un phénomène explosif 
comme il s'en produit un sous forme d'étincelle au niveau du 



THEORIE DE LA MEMOIRE. — MECANISME 



215 




AVWXAAA 



■o o 

D 



déchargeur D ; C représenterait les centres psychiques, les 
centres percepteurs, où se produit la condjensation de Ténergie 
nerveuse ; mais, pour se traduire sous la forme psychique, elle 
y subit une nouvelle transformation T'. Le courant recueilli 
sur T' après ces diverses transformations a des caractères 
tout à fait distincts de ceux de 
la source d'énergie initiale et 
donne lieu en particulier à des 
phénomènes de résonance tout 
à fait spéciaux. Dans le cerveau 
ce courant réagit à son tour 
s«r les centres récepteurs, et, 
par l'excitation qu'il y produit, 
amène la reproduction des phé- 
nomènes qui avaient agi sur eux 
de dehors en dedans. 

Quand on considère les nom- 
breux centres échelonnés sur 
tout Taxe cérébro-spinal, on se 
demande s'il ne s'agit pas là 
d'une série d'espèces de con- 
densateurs, qui tantôt laissent 
écouler immédiatement l'éner- 
gie qu'ils reçoivent, déterminant 

ainsi des mouvements réflexes, tantôt la condensent et la 
déchargent à un moment donné à travers les centres situés 
au dessus, jusqu'à ce qu'elle parvienne à des centres où elle 
se transforme et prend des caractères nouveaux auxquels on 
a donné le nom de psychiques. Tant que la propagation ne 
s'est pas faite jusqu'au niveau des centres que j'appelle per- 
cepteurs des centres psychiques où la condensation est seule 
possible, on a affaire à de l'énergie nerveuse, même au niveau 



vwwvv 

AAAAAWl 



Fig. 7. 



216 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

des centres sensoriels et moteurs du cerveau, que j'appelle les 
centres récepteurs. Si la condensation ne se fait pas, il n'y a ni 
conscience, ni mémoire, rien de psychique par conséquent- 
Cette comparaison des centres échelonnés sur Taxe cérébro- 
spinal, et particulièrement dans le cerveau, avec des conden- 
sateurs et des transformateurs électriques, trouve un certain 
appui dans la manière dont on conçoit la constitution du sys- 
tème nerveux central depuis la doctrine des neurones, que 
tout le monde admet aujourd'hui, à part de rares exceptions. 
Un transformateur électrique n'est-il pas à la fois récepteur 
par son primaire, et générateur de force par son secondaire, 
comme la cellule nerveuse par ses deux prolongements? 

Et maintenant qu'il est démontré que ces cellules nerveuses 
ne sont plus anastomosées entre elles, mais que leurs prolon- 
gements viennent seulement se mettre en contact d'une façon 
plus ou moins étroite, n'avons-nous pas là en petit l'image 
d'un excitateur électrique, surtout si, comme je le rappelais 
tout à l'heure, on remarque le caractère explosif des phéno- 
mènes psychiques. N'est-il pas vraisemblable d'admettre que 
que ce n'est que lorsque les prolongements des cellules sont 
assez rapprochés que le courant peut passer et se propager. 
La substance nerveuse interposée entre les extrémités des 
dendrites ne peut-elle pas être considérée comme un diélec- 
trique dont la résistance est vaincue quand l'excitation des 
cellules est assez intense pour que leurs prolongements se 
rapprochent. Je ne veux pas d'ailleurs rouvrir ici la discus- 
sion sur l'amœbisme des cellules nerveuses. Mais je ne puis 
m'empêcher de faire remarquer combien son existence, qui 
parait démontrée pour certains, donne de poids à ma thèse. 

Mais je m'arrête. En relevant les analogies qui existent 
entre la façon dont se comportent le courant nerveux et le 



THEORIE DE LA MEMOIRE! — MECANISME 217 

courant électrique, je n'ai voulu faire aucune assimilation de 
nature entre les deux. Je dis que les choses se passent dans 
le cerveau comme si le courant nerveux d'une part, les centres 
nerveux de Tautre, subissaient les mêmes transformations et 
jouaient le même rôle que le courant électrique dans de 
certains dispositifs. Encore moins ai-je eu la prétention de 
donner une théorie de la mémoire. Comme je Tai fait remar- 
quer dès le début, je me suis proposé avant tout de montrer 
les différentes faces du problème. De toutes les considéra- 
tions que j'ai exposées il semble résulter que la mémoire est 
une fonction des centres psychiques, que c'est bien une fonc- 
tion générale, et qu'il n'y a pas de mémoires partielles, 
comme on Ta prétendu, de même qu'on ne peut pas regarder 
la mémoire comme une faculté de lame dans le sens spiri- 
tualiste. Au cours de cet examen, aussi impartial que pos- 
sible, je me suis trouvé amené à émettre certaines hypothèses, 
que je suis loin de vouloir pour le moment transformer 
en théorie et en doctrine. Je crois cependant qu'il y a lieu de 
marcher dans la direction que j'ai suivie, et d'envisager la 
question au point de vue, non pas tant de la physiologie 
que de la physique pure. C'est pourquoi j'ai cherché à mon- 
trer que l'on pouvait non seulement imaginer, mais même 
trouver réalisés par l'industrie, des appareils de physique 
capables de rendre compte dans une certaine mesure de 
phénomènes qui semblent d'un domaine tout à fait spécial, et 
d'un caractère qu'on ne peut soi-disant retrouver nulle part. 
On a regardé pendant longtemps les phénomènes élec- 
triques comme échappant à toute mesure, et on est arrivé 
aujourd'hui, à les produire, à les régler, à les transformer, à les 
manier à volonté. On s'est malheureusement habitué à regar- 
der l'esprit comme une chose impondérable, non mesurable, 
une essence d'une nature unique. Et cependant le courant 



218 LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 

nerveux a une vitesse déterminée qu'on a évaluée ; les lois de 
Texcitabilité des nerfs, la forme des vibrations nerveuses, 
commencent à être connues. Tout ce qu'on en sait, encore 
que ce soit peu, nous le montre comme une forme de l'éner- 
gie, et le fait rentrer par conséquent dans l'ordre des phéno- 
mènes physiques. Nous pouvons suivre ses transformations, 
sa propagation à travers l'axe cérébro-spinal. A quel moment 
cesse-t-il d'être une force physique? Nous ne voyons d'un 
bout à l'autre que des cellules et des fibres, de volume divers, 
d'agencement varié, c'est vrai, mais identiques dans leur 
nature. Où donc prend naissance le phénomène psychique ; 
est-il une transformation du phénomène physique, ou se 
grefïe-t-il sur lui ? Et comment le courant nerveux, en 
donnant naissance au phénomène psychique, quelque trans- 
formation qu'on lui suppose, cesserait-il d'être une force 
physique? L'énergie a beau se montrer sous les formes les 
plus variées, elle reste toujours de l'ordre physique, comme 
la matière dont elle émane. En dehors du système nerveux 
il n'y a pas d énergie psychique. Elle ne se crée pas elle-même, 
elle résulte des forces physiques qui agissent sur le système 
nerveux et se transforment à travers lui. De sorte que notre 
esprit n'est qu'un mode de l'énergie, et que ce n'est peut-être 
ni la physiologie, ni la pathologie qui nous permettront de 
soulever un coin du voile qui nous cache le mystère de son 
mécanisme et de sa nature, mais simplement l'étude, par des 
procédés physiques — plus délicats sans doute que ceux dont 
nous disposons actuellement — des conditions de production, 
de propagation et de conservation de l'énergie nerveuse. Le 
problème de l'âme n'est probablement au fond qu'un problème 
de physique et de mécanique. L'avenir nous le dira sans doute. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 

Préambule J 

CHAPITRE PREMIER. — Idées actuelles sur le mécanisme de la 

MÉMOIRE 3 

CHAPITRE II. — Analyse de l'acte mnésioue 39 

Fixation 40 

Conservation 50 

CHAPITRE III. — Analyse de l'acte mnésioue (su'tle) 87 

Evocation 87 

Reproduction 117 

CHAPITRE IV. — Analyse de l'acte mnésioue {fin) 125 

Reconnaissance 125 

Localisation 153 

CHAPITRE V. —Théorie de la mé.moiue I(',3 

Evolution 103 

Siège 175 

Mécanisme lOi 



EVREUX, imprimerie DE CHARLES HÉRISSEY